Archives de Catégorie: Littérature générale

Florence Hinckel, Hors de moi

Par défaut

CV3.inddEnceinte.

Ce mot revient sous forme d’éclairs dans mon esprit. Le mot. Pas l’idée. Juste le mot.

Une enceinte, normalement, c’est un mur pour protéger les forteresses, on a appris ça en CE2. Mur d’enceinte. Mais qu’est-ce qui me protège, moi ? Qu’est-ce qui m’entoure ? Je ne suis enceinte et protégée par rien du tout.

Talents Hauts, page 78

Depuis cette soirée d’été décorée de feux d’artifices, Sophie vit avec une chaleur dans le ventre. Une chaleur en forme d’un garçon de passage, installé dans son intimité, ses rêves et ses souvenirs. En forme du garçon qui, cette nuit-là, a posé son sourire contre le sien, a nourri son cœur, trouvé le chemin jusqu’à son ventre. Une chaleur en forme d’embryon. Une chaleur qui grossit et répand un froid certain autour d’elle. Car Sophie, 16 ans, doit apprendre à gérer cette vie qu’elle attend, la violence des réactions et des regards sur son ventre qui s’arrondit.

Florence Hinckel aborde avec une douce et terrible beauté ce sujet quasi-absent dans la littérature – et les discours. Loin de fouler les sentiers éculés du drame et du jugement, elle conte cette histoire pleine de doutes, de rire, de tendresse et de douleur. Ce roman, habité par le silence, vient questionner, remuer, chambouler. La retenue des mots laisse toute la place à la pensée, à l’émotion et la compréhension. L’auteure donne vie à des sentiments et des personnages égarés, elle questionne une norme écartée et pourtant soulignée. Hors de moi se glisse au creux de notre ventre et donne des envies de bras qui se serrent, autour de Sophie, autour de nous.

Découvrez aussi La Fille du docteur Baudoin de Marie-Aude Murail et Zouck de Pierre Bottero.

Écoutez les premières pages !

 

Publicités

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut

Par défaut

Lemaitre - Au revoir là-hautLe chauffeur remonte aussitôt, Albert trop heureux de lui emboîter le pas. À deux, on reprend les coins de la vareuse et on balance le tout dans le cercueil, cette fois le floc est plus mat ; à peine le temps de réaliser, le chauffeur a posé le couvercle. Il reste peut-être quelques os dans la fosse, qui auraient glissé dans la manœuvre, mais bon. De toute manière, pensent visiblement le chauffeur et le capitaine, pour ce qu’ils vont en faire, de ce cadavre, c’est bien suffisant. Albert cherche du regard Mlle Préricourt, elle est déjà à sa voiture, c’est difficile ce qu’elle vient de vivre là, comment lui en vouloir ? Son frère réduit à des grappes d’asticots.

Le Livre de Poche, page 160

Ce sont les derniers jours de la Première Guerre mondiale et le temps s’éternise dans la boue, l’horreur, l’impatience et la peur. Ultimes instants pour survivre ou surprendre, procéder à des actes de bravoure inutiles, qui ne changeront en rien le cours de l’Histoire, mais prometteurs à l’approche d’un avenir où des parcelles de pouvoir seront redistribuées. Car les morts devront être remplacés, enterrés, marchandés. Et les survivants auront la dure tâche de retrouver une place dans ce monde dont ils ont été extraits pendant quatre années. Tâche qui apparaît bien vite impossible aux yeux d’Albert et Édouard… Dans la France qui glorifie ses morts, il n’y a pas de reconnaissance possible pour une gueule cassée et un soldat du commun. Les deux comparses nouent une relation basée sur une culpabilité plus ou moins partagée, un héroïsme décalé, une absence de repères, une amitié venteuse et pourtant indéfectible. Et c’est l’idée d’une immense arnaque nationale, cynique et audacieuse, qui leur permettra de retrouver un horizon, flou et improbable, mais un horizon dans tous les cas.

Pierre Lemaitre aborde avec humour et peu de concessions ce thème souvent invisible du conflit de 14-18, l’après. La guerre et ses horreurs sont présentes au fil de l’ouvrage, mais s’effacent juste assez pour souligner la violence d’un quotidien qui cherche à rendre hommage sans assumer. L’auteur nous fait naviguer parmi les tombes, celles qui abritent des soldats inconnus et d’autres qui enserrent – ou non – la conscience des puissants. Dans cette noirceur, persistent les sentiments : l’amour, la souffrance, le regret, l’amitié, le mépris… Une humanité qui peine à se mettre en lumière et pourtant nous fait sourire dans son inconséquence.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

Écoutez les premières pages !

 

Jim Harrison, Légendes d’automne

Par défaut

Harrison - Légendes d'automneIl se réveilla à l’aube et commanda un café noir qu’il alla siroter sur le balcon qui dominait les jardins de l’hôtel. Il resta là, noyé dans une rêverie sans suite jusqu’au moment où il vit paraître le premier être humain de la journée, un jardinier qui se rendait à son travail. Il revint dans la chambre pour méditer sur ses projets de vengeances et de survie, deux instincts qui se marient généralement assez mal.

Édition 10/18, page 84

Légendes d’automne, ce sont trois histoires aux couleurs arides et au ton sauvage. La première mêle amour et vengeance, la seconde est le spectacle d’une vie somme toute banale, et la troisième expose l’homme à des violences de toutes sortes.

J’ai lu cet ouvrage il y a plusieurs mois (années ?) et, à défaut de substance, il m’en reste une sensation. Celle d’un malaise dû à un ennui pourtant conscient de se trouver face à de la qualité. La plume de Jim Harrison a du caractère et pourtant ne m’émeut pas ; ses mots ne trouvent aucune résonance en moi. Je sens bien qu’il touche à des tragédies modernes, et les sujets qu’il aborde ont beau, dans l’idée, m’intéresser, mon marbre ne vibre pas.

Alors je laisse à d’autres cette lecture sur le fil ténu de la damnation et de la rédemption… elle trouvera nécessairement un écho chez certains.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

Écoutez les premières pages !

Pascale Dewambrechies, L’Effacement

Par défaut

Dewambrechies - L'EffacementAlbert Lepoivre est passé ce soir. Une requête. Des cours de français pour son neveu. Il fait des fautes. Trop pour un garçon si brillant. Deux fois par semaine serait un bon rythme. Je m’entends proposer trois. En fin de journée, après son travail à l’étude. On peut commencer demain. Il n’en espérait pas tant. Je n’espérais rien. Le revoir. Une heure et demie.

En tête-à-tête.

Résister.

Folio, page 55

On est en 1952, Gilda a trente-six ans, est institutrice et vit dans un petit village des Pyrénées. Nommée directrice, elle s’apprête à poursuivre sa vie dans le calme qui la caractérise. Mais l’arrivée d’un parisien de seize ans son cadet vient bouleverser une routine bien installée. Dans le feu de son sang espagnol, Luis attise en elle un désir interdit : celui d’une femme respectable, déjà presque âgée, pour un jeune garçon, encore un peu enfant. La passion qui s’empare d’elle l’oblitère peu à peu du reste du monde. Dans une France aux mœurs encore très conservatrices, quelle place peut maintenant occuper Gilda ?

Une place insignifiante si l’on en croit sa volonté : Gilda disparaît en elle-même et s’efforce de disparaître aux yeux des autres et, plus encore, à ceux de la vie. Une telle négation de soi oppresse par moment. L’écriture de Pascale Dewambrechies révèle les tâtonnements du personnage mais verse parfois dans une hachure trop marquée, un halètement de la lecture. Mais la grâce de l’ouvrage réside pourtant dans la persistance d’un brin de personne malgré l’effacement volontaire de la narratrice, dont les contours sont difficilement cernables, mais dont l’essence reste palpable et bien présente. Gilda est le calme d’une tempête contenue, celui d’une femme des années cinquante soumise à sa réputation, celui d’un être pour qui désir et amour deviennent une blessure fatale.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et La Femme rompue de Simone de Beauvoir.

Écoutez les premières pages !

Chinua Achebe, Tout s’effondre

Par défaut

Achebe - Tout s'effondreLe deuxième jour de l’année était, traditionnellement, celui du grand tournoi de lutte entre le village d’Okonkwo et ses voisins. On n’aurait pas su dire ce qui plaisait le plus  aux villageois, de la fête et du plaisir de la ripaille en bonne compagnie du premier jour, ou du tournoi du deuxième. Mais il y avait une femme pour qui la chose ne faisait pas le moindre doute. C’était Ekwefi, la deuxième épouse d’Okonkwo, celle qu’il avait failli tuer d’un coup de fusil. De toutes les fêtes qui se célébraient au cours de l’année, aucune ne lui plaisait autant que ce tournoi de lutte. Bien des années auparavant, quand elle était l’une des plus belles filles du village, Okonkwo avait gagné son cœur en terrassant le Chat au cours du plus grand combat qu’il y ait eu de mémoire d’homme. Elle ne l’avait pas épousé, alors, parce qu’il était trop pauvre pour payer sa dot. Mais quelques années plus tard, fuyant son mari, elle était venue vivre avec lui. Cela ne datait pas d’hier. Ekwefi était maintenant une femme de quarante-cinq ans à qui la vie avait apporté bien des souffrances. Mais sa passion pour les tournois de lutte restait aussi vive que trente ans auparavant.

Babel, page 48

Okonkwo est un homme puissant du village ibo d’Umuofia : vaillant, sage et prospère, il pourvoit aux besoins de ses trois femmes et huit enfants et sa parole est respectée par la communauté. Le monde dans lequel il vit est régi par des règles très strictes auxquelles chacun et chacune se soumet de son plein gré, c’est un ensemble cohérent ancré dans de profondes traditions et qui paraît immuable. Et pourtant, l’arrivée de missionnaires et des colons britanniques va mettre à mal cette société millénaire.

De sa plume, Chinua Achebe rend hommage à une Afrique précoloniale parfois cruelle mais autonome. Son style pourtant sobre rappelle celui des contes, dans chaque phrase revient le rythme d’une oralité qui fait échos aux propos de l’auteur. Aucun jugement dans sa prose, il ne s’agit pas de prendre position pour ou contre les systèmes qui régissaient la vie du peuple ibo avant l’arrivée du christianisme, mais de faire état de bouleversements traumatiques pour des peuples et des individus et de reconnaître la légitimité d’une histoire qui n’est que peu écrite et racontée. Alors à la suite d’Okonkwo on bat les sentiers, en étant tour à tour agacé, impressionné ou heurté, et l’on se fait lecteur d’un monde révolu à la réalité pourtant encore palpable.

Découvrez aussi L’Hibiscus pourpre de  Chimamanda Ngozi Adichie et La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt.

Écoutez les premières pages !

 

Camille Laurens, Celle que vous croyez

Par défaut

Laurens - Celle que vous croyezJe l’ai choisir au hasard, oui, comme la première. J’ai tapé « belle fille brune » sur Google Images, et des dizaines de jolies filles sont apparues, plus ou moins dénudées. J’en ai pris une sage, évidemment. C’est tout. En fait, si j’y réfléchis bien, Chris a dû mettre assez longtemps quand même avant de me réclamer une photo – plusieurs mois –, alors que nous conversions au moins trois fois par semaine sur Facebook. Cela ne devait pas lui déplaire de m’imaginer, de rêver sur un visage masqué. Il y a des hommes comme ça, il y en a de plus en plus, non ? qui préfèrent imaginer plutôt qu’étreindre, sans qu’on sache toujours si c’est par peur d’être déçus ou de décevoir.

Folio, page 38

Claire a quarante-huit ans, est divorcée et entretient une relation pour le moins insatisfaisante avec Jo. Ce n’est pas tant pour le surveiller que pour se tenir informée qu’elle décide de créer un faux profil Facebook et se met alors dans la peau d’une jeune fille de vingt-quatre ans, nommée Claire également. Elle se met à converser avec Chris : un lien tout particulier se noue entre eux et, petit à petit, ils tombent amoureux.

Dit comme ça, on dirait un roman à l’eau de rose sur fond de réflexion pseudo-philosophique sur l’identité et l’identité numérique. Alors bien sûr il y a de ça, l’eau de rose en moins et l’hôpital psychiatrique en plus. Difficile d’en dire plus sur le scénario sans dénaturer l’ouvrage, et pourtant cette petite présentation est totalement réductrice (comme l’est la quatrième de couverture d’ailleurs).

Celle que vous croyez est un savant chassé-croisé entre réel et virtuel : la fiction prend ses aises et devient partie composante, voire essentielle, de la vie. Ce que l’on considérerait comme le vrai devient accessoire : les potentialités et les conséquences se multiplient, les mensonges entraînant des vérités, et inversement. Ce roman nous donne le vertige et nous égare. Camille Laurens écrit une histoire, à nous de la comprendre, de l’interpréter, de la déformer et d’en faire notre propre récit. Une histoire composée de multiples historiettes, dont le « ette » ne doit pas nous laisser penser qu’elles seront légères ; mais c’est dans leur complémentarité et leur décalage qu’elles trouvent leur sens et forment un ouvrage qui pousse à la réflexion – quand ce n’est pas à la folie.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et Rome en un jour de Maria Pourchet.

Écoutez les premières pages !

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse

Par défaut

Ferrante - L'Amie prodigieuseQue s’était-il passé ? Dans la rue, les hommes que nous croisions nous regardaient toutes – belles, mignonnes ou moches – et pas tant les jeunes que les hommes mûrs. C’était ainsi dans le quartier comme en dehors et Ada, Carmela et moi – surtout après l’incident avec les Solara – avions d’instinct appris à garder les yeux baissés, à faire semblant de ne pas entendre les cochonneries qu’ils nous disaient et à continuer notre chemin. Pas Lila. Se promener avec elle le dimanche devint une occasion permanente de tension. Quand quelqu’un la fixait elle soutenait son regard. Quand on lui disait quelque chose elle s’arrêtait, perplexe, comme si elle n’arrivait pas à croire que c’était à elle que l’on parlait, et parfois elle répondait, intriguée. D’autant plus – et ça c’était vraiment extraordinaire – qu’on ne lui adressait presque jamais d’obscénités, celles-ci nous étant généralement réservées.

Folio, page 184

Elena et Lila grandissent dans un quartier pauvre de Naples. L’une et l’autre douées pour les études, elles ne pourront malheureusement pas continuer côte-à-côte. Tandis que la discrète Elena est soutenue par son institutrice et peut ainsi aller au collège puis au lycée, la tempétueuse Lila abandonne l’école et commence à travailler dans la cordonnerie de son père. Ce roman à la première personne est celui de leur enfance, racontée par Elena et pourtant éclairée par Lila, le roman d’une amitié dont les fondements sont parfois mouvants et pourtant solides.

Premier tome de la saga, L’Amie prodigieuse dresse un tableau vivant d’une Naples pauvre et frémissante. Dans cette fin des années cinquante, le destin des jeunes gens, et a fortiori des filles, est précaire : des places sont à saisir, mais les associations nécessaires sont parfois ombrageuses… Alors on observe cette vie à hauteur d’yeux d’enfant puis d’adolescente : les jalousies, les rivalités et les difficultés laissant parfois la place à de réels éclats de rire et de grands espoirs. La violence sourde du monde dans lequel ces jeunes filles grandissent met en évidence l’ambiguïté du lien qui les unit : une indéfectible amitié, mâtinée de fantasmes et d’un déséquilibre qui n’est pas toujours celui qu’on croit.

De la même auteure, lisez Les Jours de mon abandon.

Découvrez aussi Toujours avec toi de Maria Ernestam et Nager nues de Clara Guelfenbein.

Écoutez les premières pages !