Emmanuelle Bayamack-Tam, Je viens

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Bayamack-Tam - Je viensAu collège puis au lycée, je suis un phénomène de foire, une grosse fille qui sera toujours trop noire pour certains et jamais assez pour d’autres. Notez bien que je pourrais arguer de mon métissage, mais comme je ne suis sûre de rien en la matière, à part de mes propres fantasmes de viol interethnique, je préfère fermer ma gueule et ça tombe bien parce que c’est ce qu’on attend de moi. Même si mon silence irrite, on le juge toujours préférable à mes rares propos, qui ont le don de susciter des mines outrées, des grimaces excédées ou des moues de confusion, chez mes condisciples comme chez les membres du corps enseignant. Je ferme ma gueule, mais même ça, c’est encore trop si j’en crois les saillies drolatiques qu’elle déchaîne depuis que je suis toute petite, les prétendus potes de Charlie n’ayant fait qu’ouvrir le ban en la matière.

Folio, page 65

Je viens est un roman à trois voix et à malentendus. Charonne nous parle du haut de ses six et dix-huit ans, du haut de ses fantasmes, de sa pâle noirceur, de son obésité, du haut de son inconvenance et de son rire. Nelly, sa grand-mère, se raconte et se rêve dans un va-et-vient entre sa splendide jeunesse – le ton est alors satisfait et étonné – et les rides de sa vieillesse – dans un étonnement où s’est installée la désillusion. Gladys râle contre l’injustice d’avoir une mère trop belle et égoïste et une fille adoptive trop moche et égoïste, alors qu’elle ne tend qu’à la méditation et au renoncement. Trois générations qui cohabitent dans la solitude et une richesse installée, souvent méprisée mais jalousement gardée.

Je viens est un concentré d’existences ineptes qui s’entrechoquent. Le silence est roi dans la relation, mais la parole ouvre la porte au conte : seule l’imagination paraît s’exprimer, celle du passé, du présent et du futur, accouchant de situations tour à tour légères ou violentes, sans que l’on sache toujours les distinguer. L’incongru est maître-mot.

Je viens aborde tant de sujets qui fâchent que ça pourrait en devenir écœurant, et pourtant, c’est truculent. Entre racisme et reproduction sociale, la vieillesse fait chavirer, la famille ne parvient pas à se déconstruire et l’amour n’a pas d’évidence.

Je viens provoque l’éthique et le rire, donne un nouveau souffle. La malveillance se pare des atours de l’ironie et l’horreur de ceux du fantasme, les préjugés s’épanouissent et tissent l’histoire de vies banalement exceptionnelles. C’est une lecture comme je les aime : qui débarrasse du vernis de la bienséance et creuse, mais en laissant toujours une petite lumière allumée.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

Écoutez les premières pages !

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  1. Pingback: Nancy Huston, Lignes de faille | Aux livres de mes ruches

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