Agnès Desarthe, La Chance de leur vie

Desarthe - La Chance de leur vieHector s’est chargé de tout. Il a plié de nouveau tous les pulls que Sophie avait pliés, mais al/ Sans remarques désagréables, sans se moquer ni se plaindre. Sylvie l’a regardé faire, reconnaissante, tout en ayant l’impression qu’on lui sciait doucement les poignets. Les jours s’empilent. Pourtant le quotidien semble ne pas se construire ; l’habitude et sa prodigieuse force d’inertie sont absentes. Certains matins, Sylvie se demande si elle existe encore et, juste après, ce que cela signifie d’exister. Elle sent alors, sous ses pas, le rebord d’une spirale d’anxiété. Si elle avance sur cette voie, elle sera fichue. Elle glissera, perdra ses moyens, ne saura plus remonter. Cela lui est arrivé autrefois. Elle se rappelle la sensation. Un anéantissement auquel on assiste en spectateur, jusqu’au moment où l’on se rend compte que l’on est soi-même démoli. On est alors saisi par l’effroi et l’envie de fuir, sauf que l’on n’a plus l’énergie nécessaire pour s’échapper, faire marche arrière. L’énergie, elle aussi a été détruite, absorbée. Mais c’est très différent à présent. Elle est simplement dépaysée. Hector lui parle de repères. Il lui conseille de prendre ses marques, de s’inventer une routine et, assez rapidement, tout s’améliore. Lester se rend au collège avec le bus jaune. Il est plein de vigueur. Il semble avoir grandi d’un ou deux centimètres. Sylvie a étudié les brochures rapportées quelques semaines plus tôt de l’Alliance française. Cours de danse, de tai-chi, de langues, soirées lecture, spectacles pour enfants, semaine gastronomique. Combien de temps vont-ils rester ? Cela vaut-il la peine qu’elle s’inscrive à toutes ces activités ? N’en choisir qu’une. Atelier de poterie, le mardi et le jeudi. Hector la félicite. Il lui confirme que l’important, c’est de structurer sa semaine.

Éditions de l’Olivier, pages 68-69

Hector, Sylvie et Lester se sont envolés pour les États-Unis. Une nouvelle vie à construire, ou à découvrir, c’est selon. Le père a été nommé professeur dans une université de Caroline du Nord ; il y rencontrera notamment des amantes. Le fils deviendra le leader d’un groupe d’ados un peu perdus, mais qui ensemble trouvent un sens mystique à l’existence. La mère, elle, est. C’est simple et compliqué d’être. Elle n’est pas grand-chose et c’est déjà beaucoup. En tout cas, c’est parfois déjà quasi-douloureux à lire.

Agnès Desarthe a un talent dans l’écriture qui a trouvé à s’épanouir dans l’inertie de son récit et de ses personnages. Pas qu’il ne se passe rien, au contraire, la vie n’est pas de tout repos. Et pourtant, ce qui me reste, longtemps après cette lecture, c’est un calme déconcertant, une énergie tellement étouffée qu’elle se laisse difficilement respirer. Il y a un décalage entre les corps et les esprits, et il est parfois difficile de savoir lesquels sont finalement les plus incarnés. Chaque phrase mérite qu’on s’y attarde, car c’est bien dans les mots que se trouve l’essence même du roman, et la magie de son autrice. Pas de hasard ici.

Il est question de désirs, d’amours, de loyautés, de possibles, de quotidien et de riens. Des riens qui tissent doucement des liens ténus entre angoisse et intimité.

Ce n’est pas tant que j’ai aimé, que j’ai été remuée : une beauté au bord de l’implosion.

De la même autrice, lisez Une partie de chasse, Naissances, Le Remplaçant, Ce qui est arrivé aux Kempinski, Je ne t’aime pas, Paulus et Poète maudit.

Découvrez aussi Je viens d’Emmanuelle Bayamack-Tam et L’Effacement de Pascale Dewambrechies.

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Eka Kurniawan, Les Belles de Halimunda

Kurniawan - Les Belles de Halimunda« Allongez-vous comme des cadavres, jusqu’à ce qu’il se lasse. » Mais les jeunes femmes trouvèrent cela encore plus atroce. Rester inerte et muette tandis qu’un homme leur tripotait le corps et les baisait, aucune d’entre elles ne pouvait se l’imaginer. « Ou bien attachez-vous avec beaucoup d’attentions à un homme qui vous plaît. Rendez-le dépendant de sorte qu’il vienne tous les soirs et vous paie pour une nuit entière. Satisfaire les besoins du même homme vaut beaucoup mieux que de dormir tout le temps avec des gens différents. Vous pouvez même espérer qu’il vous emmène et fasse de vous sa maîtresse attitrée. »

L’idée paraissait bonne, mais elle était trop effroyable pour que ses amies puissent y penser.

« Ou alors racontez des histoires comme Shérérazade. »

Aucun d’entre elles n’avait de talent de conteuse.

« Proposez-leur de jouer aux cartes. »

Il n’y en avait aucune pas une à savoir jouer aux cartes.

« Si c’est comme ça, faites tout le contraire, dit Dewi Ayu, résignée, violez-les. »

Sabine Wespieser, pages 128-129

Halimunda est une ville imaginaire de la côte sud de Java, dont l’histoire est marquée par des femmes à la beauté fatale. Sans oublier le colonialisme, la Seconde Guerre mondiale, les révoltes populaires, les rivalités – masculines essentiellement – et une pincée d’onirisme qui remue la poussière et l’éclaire.

Le roman m’a paru être un arbre renversé : une multitude de branches, à la lecteurice de grimper, de se balancer et de sauter de l’une à l’autre pour remonter aux racines et, peut-être, comprendre. À l’occasion, on pourra trouver un endroit stable où se lover et se laisser bercer par la joliesse d’une péripétie ou d’un sentiment.

Aux premières pages de l’ouvrage, Dewi Ayu, la prostituée la plus célèbre de la ville, sort de sa tombe vingt et un an après sa mort et rentre chez elle, où elle trouve sur la véranda sa dernière-née : une jeune femme à la laideur extravagante. Son vœu avait donc été exaucé : la beauté de ses aînées ayant semblé n’apporter que catastrophes et tourments, Dewi Ayu s’était efforcée de rendre la quatrième la plus repoussante possible. Ce qui ne l’empêche pourtant pas de recevoir de curieuses visites nocturnes…

De phrase en phrase, le récit se forme, entre l’horreur et la beauté. La violence reste généralement calme, servie par une écriture déconcertante. Le style est limpide et sobre, mais chargé d’une poésie qui déplace les émotions réflexes. On sourit face à l’horreur et frissonne devant la tendresse. Eka Kurniawan tisse un long conte où figures légendaires et réalisme historique s’alimentent et, doucement, redéfinit les amours.

Découvrez aussi L’Art de la joie de Goliarda Sapienza et Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

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Marion Brunet, Sans foi ni loi

Brunet - Sans foi ni loiJe n’ai jamais été amoureux d’Abigaïl Stenson. La fascination qu’elle exerçait sur moi était d’un autre ordre. Peut-être que j’aurais aimé lui ressembler, peut-être qu’elle incarnait tout ce qu’on m’avait appris à détester. Je ne sais toujours pas exactement.

Elle était effrayante et ça me rassurait. C’était comme être du bon côté du fusil, malgré les apparences.

J’aurais aimé en savoir plus, et si elle avait fui autrement que devant la Loi en armes et en nombre. Mais tout ce que j’ai su de Stenson, ce sont d’autres qui me l’ont raconté, et ce temps trop court passé près d’elle, bien sûr, qui m’en a dit plus que des mots.

Pocket Jeunesse, page 57

Dès leur rencontre, Garett a obéi à Ab Stenson. Il faut dire qu’un fusil fait généralement office d’un bon argument pour forcer la docilité. D’ailleurs, son premier écart s’est soldé par un kidnapping. Terreur d’abord, lueur ensuite. La hors-la-loi est indomptable, elle galope hors des sentiers battus de la bien-pensance et de la prévisibilité, et entraîne avec elle le jeune garçon hors de sa prison à ciel ouvert. Exit le père violent et le carcan religieux. Un nouvel horizon se dessine, où la liberté s’épanouit dans les grands espaces, et où peuvent fleurir les rencontres, d’amitié et d’amour.

Sans foi ni loi n’est pas utopique, ni même idyllique. Le roman sent la crasse, la violence, la douleur, les chaos de la route et de la vie. Ça résonne de musique, de rires et de coups de feu, et il faut tailler sa place à coups d’éperons. Bref, la vie n’est pas gagnée. Et c’est là que c’est beau. Parce que ça touche aux sensations et aux sentiments, aux possibles difficiles. Parce que ça remet en question l’évidence normée des relations. Parce que la mort n’est pas toujours ce qui peut arriver de pire. Et parce que l’honneur est à redéfinir au quotidien.

Sans foi ni loi est le roman d’une respiration oppressée, qui s’accélère avant de s’apaiser. Marion Brunet nous emmène où elle veut : ses mots se font paysages et relations, intimités partiellement dévoilées. On la suivrait encore loin loin vers l’ouest…

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et L’Art de la joie de Goliarda Sapienza.

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Clémentine Autain, Ne me libère pas, je m’en charge

Autain - Ne me libère pas je m'en chargeAinsi, aujourd’hui encore, les noms des grandes figures ayant contribué à sortir les femmes de leur condition subalterne restent inconnus du grand public. Olympe de Gouges a peut-être passé le mur du silence, Simone de Beauvoir a réussi à s’imposer dans les mémoires, mais Jeanne Deroin, Hubertine Auclert, Madeleine Pelletier, et tant d’autres, restent en marge de notre connaissance. Elles ont bravé la bienséance, souvent en subissant la vindicte des puissants, parfois au risque de leur vie. Ce n’est pas un hasard si plusieurs d’entre elles ont fini leurs jours dans un asile psychiatrique, comme Théroigne de Méricourt sous la Révolution française, après avoir été fouettée en place publique pour avoir incité des femmes à organiser un corps d’armée, ou Madeleine Pelletier, qui fut arrêtée en 1939 pour avoir pratiqué des avortements en toute illégalité. Elles ont souvent été dépeintes comme des « hystériques », « excessives », « mal baisées », et que sais-je encore. Le regard social sur elles n’est pas tendre. Dans le langage courant, « suffragettes » ou « MLF » ne sont pas des épithètes sympathiques. Le mépris, l’oubli ou la caricature prévalent. Et pourtant… Nous leur devons les écoles mixtes et les centres IVG. Nous leur devons la possibilité de déposer un bulletin dans l’urne ou une plainte au commissariat pour un viol. Nous leur devons le divorce et la fin des corsets. Aux féministes et à leurs ancêtres, la République pourrait être reconnaissante.

Librio, pages 13-14

Le patrimoine féministe écrit est conséquent et pourtant très peu visibilisé, et donc connu, notamment celui des siècles passés. Car le féminisme n’est pas une invention du XXe siècle. Il s’agit d’une pensée en élaboration continue, non linéaire, et dont les racines sont multiples et anciennes. En Occident, en France tout particulièrement, des noms comme Olympe de Gouges et Simone de Beauvoir (si si, vous savez, la meuf de Sartre) se dessinent à l’occasion sur les lèvres. À la première, on associe la Déclaration de la Femme et de la Citoyenne, sans en connaître autre chose que le nom, et à la seconde le fameux « On ne naît pas femme, on le devient. », citation que l’on retrouve déclinée à l’infini pour tout et n’importe quoi, sans pour autant qu’elle ne s’inscrive jamais dans une pensée élaborée (pour rappel, Le Deuxième Sexe comporte tout de même deux tomes écrits en tout petit, et ce n’est pas son coup d’essai).

Clémentine Autain a donc fait pour nous le laborieux travail de recherche et de compilation pour nous offrir cette courte anthologie – non exhaustive – pour l’émancipation des femmes. Merci à elle ! Sous la main, un échantillon, bien blanc il faut en convenir, qui permet de réaliser l’ancienneté et l’actualité des discours féministes, et de les replacer dans un contexte historique. Alors c’est parfois un peu ardu à lire et à comprendre, mais ça permet d’étoffer un peu sa culture. C’est toujours ça de pris ! Et puis ça donne envie d’avoir sous la main un autre recueil de textes féministes plus décoloniaux, radicaux et rock ! Y a du boulot, moi j’vous l’dis…

Découvrez aussi Beauté fatale de Mona Chollet et La Fabrique du féminisme de Geneviève Fraisse.

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Sigolène Vinson, Le Caillou

Vinson - Le Caillou– Dès que tu ouvres la bouche, tu t’éloignes de moi, m’a-t-il balancé.

– Qui vous dit que j’ai envie de me rapproche de vous ?

– Tu vois, c’est exactement ça : tu parles et tu perds de ton intérêt.

– Vous faites chier, Monsieur Bernard !

– Tais-toi, j’ai besoin que tu restes intéressante. Je t’ai choisie pour modèle, je te rappelle. Tu veux devenir un caillou ou pas ?

– Mais c’est cette terre glaise qui se transforme en moi, pas l’inverse ! En plus, vous finissez toujours par m’aplatir d’un coup de poing énervé. C’est quoi, l’idée ?

– De faire quelque chose de sa vie.

Je l’ai regardé longuement, il traçait l’un de mes yeux, en amande. Tellement pas ressemblant que c’était à mourir. Il a repris la parole.

– Tu es déjà vieille de toute façon. Tu te crois jeune parce que tu as décidé de ne pas faire comme les autres, d’occuper des emplois précaires, de ne pas avoir d’enfant. Mais tu vieillis de la même façon, un pli au coin des lèvres. Et est-ce que tu m’as bien regardé, j’ai fait des choix parfois équivalents aux tiens et aujourd’hui, j’ai pourtant soixante-quinze ans…

il a continué à me faire les yeux bridés et j’ai compris qu’il réalisait mon portrait dans quarante ans. Mes paupières n’étaient pas chinoises mais closes, ma lèvre supérieure repliée sur mes dents, mon inférieure lâche et baveuse, emportée par un menton fondu dans le cou. Monsieur Bernard était-il arrivé au bout de son projet ? Aucune projection de moi ne serait jamais plus fidèle.

– Mais tu vois, même usée tu es belle.

Le con, il a réussi à me faire rire.

Le Tripode, pages 36-37

La vie n’a pas vraiment de sens, la sienne en tout cas, en raison de quoi elle ambitionne de devenir un caillou. Elle, ancienne prof de français au chômage qui, quand c’est nécessaire pour renouveler ses droits au chômage, travaille comme serveuse dans un bar parisien. Le reste du temps, elle s’emploie à l’inactivité, ce qui lui prend tout son temps, et aussi une partie de celui de monsieur Bernard, son voisin. Celui-ci gravait des o pour l’imprimerie avant d’être à la retraite, tentait de la sculpter, allait régulièrement en Corse et, accessoirement, vient de mourir. L’occasion d’une échappée, entre l’enquête (enquête intime, s’entend) et le pèlerinage.

Dite comme ça, l’histoire n’a pas beaucoup de sens, et pour cause. Sens caché à la rigueur, mais sens sensé très peu pour Sigolène Vinson et son Caillou. Et c’est ça qu’on aime. L’autrice joue avec les codes de la fiction pour faire d’une anti-héroïne la protagoniste de cette non-épopée. C’est drôle, improbable, poétique et, finalement, presque philosophique (à mi-distance, quand on cligne d’un œil). Il y a une tendresse dans sa manière d’écrire la Corse et les Corses, mâtinée d’ironie complice et de respect pour une nature indomptable. Faut dire, il est beau c’caillou. Alors on lit et on sourit devant ce jeu de dupes.

Découvrez aussi Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach et Carrare de Célia Houdart.

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Clémentine Beauvais, Les Petites Reines

Beauvais - Les Petites Reines– Dors, Mireille. Il est tard ; là, allez, dors.

– Atten-ten-tends, je te raconte un truc, Mamounette, faut que je te dise un truc de fou, ce soir je suis tombée amoureuse du Soleil, et en plus j’ai deux nouvelles amies, non seulement ça mais en plus on va aller s’incruster à la garden-party de l’Élysée du 14- Juillet, c’est prévu, on est en train de finaliser les détails pour organiser ça bien proprement à cause du fait qu’il y aura là-bas le général Sassin qui a niqué les jambes au Soleil qui est le frère de ma nouvelle pote (enfin, une des deux), et puis Indochine le groupe culte de l’autre nouvelle pote et du coup faut que j’écoute les chansons, et puis Klaus mein Vater à qui je compte bien dire que c’est mon père et qu’il a intérêt à assumer son accident de préservatif ! Alors alors, tu me conseilles quoi Maman, à moi et aux deux autres Boudins, pour monter sur Paris et gate-crasher la garden-party de l’Élysée – gate-crasher ça veut dire taper l’incruste –, hein ? Tu nous conseilles quoi.

– Allez-y à vélo, ça vous musclera les mollets.

Et slam la porte.

Sarbacane, page 45

Mireille, Hakima et Astrid sont vraiment moches et vraiment chouettes. Elles ont été élues « Boudins de l’année ». De quoi ruiner tout estime de soi adolescente. Sauf qu’elles décident de faire de cette violence le levier d’une aventure improbable : rallier Bourg-en-Bresse à Paris à vélo pour s’incruster à l’Élysée. Sur la route, elles se muscleront les mollets, s’endurciront, se serreront bien fort les coudes, vendront des boudins et feront le buzz, sous l’œil attendri et vigilent du Soleil, le grand frère en fauteuil roulant d’une des boudinettes.

Des petites reines sans prince charmant attitré, sans jolis minois, sans jupes et jupons et sans diadèmes. Des petites reines malmenées par la vie et bien humaines. Des petites reines qui regorgent de rêves, comme on les aime. Mireille Laplanche est drôle, touchante, intelligente, délurée, surprenante. Faut dire que Clémentine Beauvais a le chic pour créer des personnages hauts en couleur et un talent dans l’écriture indéniable. C’est poétique et cinglant, c’est réjouissant ! Et en plus c’est astucieux, optimiste et pertinent. Avec tout ça, je me dis qu’il va falloir que je le relise…

De la même autrice, mais qui cette fois traduit, lisez aussi Inséparables de Sarah Crossan.

Découvrez aussi Je viens d’Emmanuelle Bayamack-Tam et Anastasia Krupnik de Lois Lowry.

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Goliarda Sapienza, L’Art de la joie

Sapienza - L'Art de la joieLe mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.

J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime. Et ma haine grandit jour après jour : la haine de se découvrir trompé.

Pocket, page 214

L’Art de la joie est un de mes romans capitaux, de ceux qui forgent plus qu’on ne le pense : le goût littéraire, le plaisir de la langue, la culture du politique, l’amour libre et l’amour de la liberté. Deuxième lecture pour ce pavé dans ma mare intime, et toujours la même émotion, proche de la révélation.

Née avec le XXe siècle, Modesta est tout à la fois : aimante, amante, cruelle, curieuse, passionnée, obstinée, détachée, libertaire, libertine, socialiste, princesse, inébranlable, érudite, imprévisible, ambitieuse, poétesse, oratrice, violente, amoureuse, sicilienne. Aucune contradiction ne peut avoir raison d’elle et de la conviction qu’elle met dans chacune de ses actions. Elle est intransigeante et ne connaît que peu l’indulgence. Masure, couvent, palais, villa, prison, studio : autant de toits pour ses idées et ses audaces.

Goliarda Sapienza dépeint avec une force déconcertante des personnages radicaux, qui parfois paraissent incompatibles, mais sont surprenamment complémentaires. Ils sont les modèles d’une Italie façonnée par des temps incertains. En pleine période fasciste, l’engagement de Modesta est un formidable terreau intellectuel et politique. Elle regarde et pense le monde, les relations et le pouvoir, bien éloignée de tous les poncifs étriqués. Incontestablement autonome, elle est très entourée, d’êtres et de fantômes. Tous tissent la toile de fond de sa vie et sont les témoins de son existence impétueuse. Amoureuse, épouse, mère et grand-mère, Modesta l’est à sa manière et, incidemment, cela morcelle le schéma dominant, pour trouver un équilibre autre, parfois précaire mais authentique.

Modesta et Goliarda ne font pas qu’une, et pourtant l’autrice donne le sentiment d’incarner pleinement son héroïne. On retrouve l’originalité d’une pensée et un décalage, parfois seulement infime mais toujours présent, avec les autres. Cela tient à la poésie des mots : une justesse et une précision dans l’écriture qui, en dressant une atmosphère palpable, ouvre la porte à la réflexion et à l’imagination.

Décidément, Goliarda Sapienza sait me toucher et m’impressionner.

De la même autrice, lisez Rendez-vous à Positano.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Voile de Téhéran de Parinoush Saniee.

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