Clémentine Autain, Ne me libère pas, je m’en charge

Autain - Ne me libère pas je m'en chargeAinsi, aujourd’hui encore, les noms des grandes figures ayant contribué à sortir les femmes de leur condition subalterne restent inconnus du grand public. Olympe de Gouges a peut-être passé le mur du silence, Simone de Beauvoir a réussi à s’imposer dans les mémoires, mais Jeanne Deroin, Hubertine Auclert, Madeleine Pelletier, et tant d’autres, restent en marge de notre connaissance. Elles ont bravé la bienséance, souvent en subissant la vindicte des puissants, parfois au risque de leur vie. Ce n’est pas un hasard si plusieurs d’entre elles ont fini leurs jours dans un asile psychiatrique, comme Théroigne de Méricourt sous la Révolution française, après avoir été fouettée en place publique pour avoir incité des femmes à organiser un corps d’armée, ou Madeleine Pelletier, qui fut arrêtée en 1939 pour avoir pratiqué des avortements en toute illégalité. Elles ont souvent été dépeintes comme des « hystériques », « excessives », « mal baisées », et que sais-je encore. Le regard social sur elles n’est pas tendre. Dans le langage courant, « suffragettes » ou « MLF » ne sont pas des épithètes sympathiques. Le mépris, l’oubli ou la caricature prévalent. Et pourtant… Nous leur devons les écoles mixtes et les centres IVG. Nous leur devons la possibilité de déposer un bulletin dans l’urne ou une plainte au commissariat pour un viol. Nous leur devons le divorce et la fin des corsets. Aux féministes et à leurs ancêtres, la République pourrait être reconnaissante.

Librio, pages 13-14

Le patrimoine féministe écrit est conséquent et pourtant très peu visibilisé, et donc connu, notamment celui des siècles passés. Car le féminisme n’est pas une invention du XXe siècle. Il s’agit d’une pensée en élaboration continue, non linéaire, et dont les racines sont multiples et anciennes. En Occident, en France tout particulièrement, des noms comme Olympe de Gouges et Simone de Beauvoir (si si, vous savez, la meuf de Sartre) se dessinent à l’occasion sur les lèvres. À la première, on associe la Déclaration de la Femme et de la Citoyenne, sans en connaître autre chose que le nom, et à la seconde le fameux « On ne naît pas femme, on le devient. », citation que l’on retrouve déclinée à l’infini pour tout et n’importe quoi, sans pour autant qu’elle ne s’inscrive jamais dans une pensée élaborée (pour rappel, Le Deuxième Sexe comporte tout de même deux tomes écrits en tout petit, et ce n’est pas son coup d’essai).

Clémentine Autain a donc fait pour nous le laborieux travail de recherche et de compilation pour nous offrir cette courte anthologie – non exhaustive – pour l’émancipation des femmes. Merci à elle ! Sous la main, un échantillon, bien blanc il faut en convenir, qui permet de réaliser l’ancienneté et l’actualité des discours féministes, et de les replacer dans un contexte historique. Alors c’est parfois un peu ardu à lire et à comprendre, mais ça permet d’étoffer un peu sa culture. C’est toujours ça de pris ! Et puis ça donne envie d’avoir sous la main un autre recueil de textes féministes plus décoloniaux, radicaux et rock ! Y a du boulot, moi j’vous l’dis…

Découvrez aussi Beauté fatale de Mona Chollet et La Fabrique du féminisme de Geneviève Fraisse.

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Sigolène Vinson, Le Caillou

Vinson - Le Caillou– Dès que tu ouvres la bouche, tu t’éloignes de moi, m’a-t-il balancé.

– Qui vous dit que j’ai envie de me rapproche de vous ?

– Tu vois, c’est exactement ça : tu parles et tu perds de ton intérêt.

– Vous faites chier, Monsieur Bernard !

– Tais-toi, j’ai besoin que tu restes intéressante. Je t’ai choisie pour modèle, je te rappelle. Tu veux devenir un caillou ou pas ?

– Mais c’est cette terre glaise qui se transforme en moi, pas l’inverse ! En plus, vous finissez toujours par m’aplatir d’un coup de poing énervé. C’est quoi, l’idée ?

– De faire quelque chose de sa vie.

Je l’ai regardé longuement, il traçait l’un de mes yeux, en amande. Tellement pas ressemblant que c’était à mourir. Il a repris la parole.

– Tu es déjà vieille de toute façon. Tu te crois jeune parce que tu as décidé de ne pas faire comme les autres, d’occuper des emplois précaires, de ne pas avoir d’enfant. Mais tu vieillis de la même façon, un pli au coin des lèvres. Et est-ce que tu m’as bien regardé, j’ai fait des choix parfois équivalents aux tiens et aujourd’hui, j’ai pourtant soixante-quinze ans…

il a continué à me faire les yeux bridés et j’ai compris qu’il réalisait mon portrait dans quarante ans. Mes paupières n’étaient pas chinoises mais closes, ma lèvre supérieure repliée sur mes dents, mon inférieure lâche et baveuse, emportée par un menton fondu dans le cou. Monsieur Bernard était-il arrivé au bout de son projet ? Aucune projection de moi ne serait jamais plus fidèle.

– Mais tu vois, même usée tu es belle.

Le con, il a réussi à me faire rire.

Le Tripode, pages 36-37

La vie n’a pas vraiment de sens, la sienne en tout cas, en raison de quoi elle ambitionne de devenir un caillou. Elle, ancienne prof de français au chômage qui, quand c’est nécessaire pour renouveler ses droits au chômage, travaille comme serveuse dans un bar parisien. Le reste du temps, elle s’emploie à l’inactivité, ce qui lui prend tout son temps, et aussi une partie de celui de monsieur Bernard, son voisin. Celui-ci gravait des o pour l’imprimerie avant d’être à la retraite, tentait de la sculpter, allait régulièrement en Corse et, accessoirement, vient de mourir. L’occasion d’une échappée, entre l’enquête (enquête intime, s’entend) et le pèlerinage.

Dite comme ça, l’histoire n’a pas beaucoup de sens, et pour cause. Sens caché à la rigueur, mais sens sensé très peu pour Sigolène Vinson et son Caillou. Et c’est ça qu’on aime. L’autrice joue avec les codes de la fiction pour faire d’une anti-héroïne la protagoniste de cette non-épopée. C’est drôle, improbable, poétique et, finalement, presque philosophique (à mi-distance, quand on cligne d’un œil). Il y a une tendresse dans sa manière d’écrire la Corse et les Corses, mâtinée d’ironie complice et de respect pour une nature indomptable. Faut dire, il est beau c’caillou. Alors on lit et on sourit devant ce jeu de dupes.

Découvrez aussi Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach et Carrare de Célia Houdart.

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Clémentine Beauvais, Les Petites Reines

Beauvais - Les Petites Reines– Dors, Mireille. Il est tard ; là, allez, dors.

– Atten-ten-tends, je te raconte un truc, Mamounette, faut que je te dise un truc de fou, ce soir je suis tombée amoureuse du Soleil, et en plus j’ai deux nouvelles amies, non seulement ça mais en plus on va aller s’incruster à la garden-party de l’Élysée du 14- Juillet, c’est prévu, on est en train de finaliser les détails pour organiser ça bien proprement à cause du fait qu’il y aura là-bas le général Sassin qui a niqué les jambes au Soleil qui est le frère de ma nouvelle pote (enfin, une des deux), et puis Indochine le groupe culte de l’autre nouvelle pote et du coup faut que j’écoute les chansons, et puis Klaus mein Vater à qui je compte bien dire que c’est mon père et qu’il a intérêt à assumer son accident de préservatif ! Alors alors, tu me conseilles quoi Maman, à moi et aux deux autres Boudins, pour monter sur Paris et gate-crasher la garden-party de l’Élysée – gate-crasher ça veut dire taper l’incruste –, hein ? Tu nous conseilles quoi.

– Allez-y à vélo, ça vous musclera les mollets.

Et slam la porte.

Sarbacane, page 45

Mireille, Hakima et Astrid sont vraiment moches et vraiment chouettes. Elles ont été élues « Boudins de l’année ». De quoi ruiner tout estime de soi adolescente. Sauf qu’elles décident de faire de cette violence le levier d’une aventure improbable : rallier Bourg-en-Bresse à Paris à vélo pour s’incruster à l’Élysée. Sur la route, elles se muscleront les mollets, s’endurciront, se serreront bien fort les coudes, vendront des boudins et feront le buzz, sous l’œil attendri et vigilent du Soleil, le grand frère en fauteuil roulant d’une des boudinettes.

Des petites reines sans prince charmant attitré, sans jolis minois, sans jupes et jupons et sans diadèmes. Des petites reines malmenées par la vie et bien humaines. Des petites reines qui regorgent de rêves, comme on les aime. Mireille Laplanche est drôle, touchante, intelligente, délurée, surprenante. Faut dire que Clémentine Beauvais a le chic pour créer des personnages hauts en couleur et un talent dans l’écriture indéniable. C’est poétique et cinglant, c’est réjouissant ! Et en plus c’est astucieux, optimiste et pertinent. Avec tout ça, je me dis qu’il va falloir que je le relise…

De la même autrice, mais qui cette fois traduit, lisez aussi Inséparables de Sarah Crossan.

Découvrez aussi Je viens d’Emmanuelle Bayamack-Tam et Anastasia Krupnik de Lois Lowry.

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Goliarda Sapienza, L’Art de la joie

Sapienza - L'Art de la joieLe mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.

J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime. Et ma haine grandit jour après jour : la haine de se découvrir trompé.

Pocket, page 214

L’Art de la joie est un de mes romans capitaux, de ceux qui forgent plus qu’on ne le pense : le goût littéraire, le plaisir de la langue, la culture du politique, l’amour libre et l’amour de la liberté. Deuxième lecture pour ce pavé dans ma mare intime, et toujours la même émotion, proche de la révélation.

Née avec le XXe siècle, Modesta est tout à la fois : aimante, amante, cruelle, curieuse, passionnée, obstinée, détachée, libertaire, libertine, socialiste, princesse, inébranlable, érudite, imprévisible, ambitieuse, poétesse, oratrice, violente, amoureuse, sicilienne. Aucune contradiction ne peut avoir raison d’elle et de la conviction qu’elle met dans chacune de ses actions. Elle est intransigeante et ne connaît que peu l’indulgence. Masure, couvent, palais, villa, prison, studio : autant de toits pour ses idées et ses audaces.

Goliarda Sapienza dépeint avec une force déconcertante des personnages radicaux, qui parfois paraissent incompatibles, mais sont surprenamment complémentaires. Ils sont les modèles d’une Italie façonnée par des temps incertains. En pleine période fasciste, l’engagement de Modesta est un formidable terreau intellectuel et politique. Elle regarde et pense le monde, les relations et le pouvoir, bien éloignée de tous les poncifs étriqués. Incontestablement autonome, elle est très entourée, d’êtres et de fantômes. Tous tissent la toile de fond de sa vie et sont les témoins de son existence impétueuse. Amoureuse, épouse, mère et grand-mère, Modesta l’est à sa manière et, incidemment, cela morcelle le schéma dominant, pour trouver un équilibre autre, parfois précaire mais authentique.

Modesta et Goliarda ne font pas qu’une, et pourtant l’autrice donne le sentiment d’incarner pleinement son héroïne. On retrouve l’originalité d’une pensée et un décalage, parfois seulement infime mais toujours présent, avec les autres. Cela tient à la poésie des mots : une justesse et une précision dans l’écriture qui, en dressant une atmosphère palpable, ouvre la porte à la réflexion et à l’imagination.

Décidément, Goliarda Sapienza sait me toucher et m’impressionner.

De la même autrice, lisez Rendez-vous à Positano.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Voile de Téhéran de Parinoush Saniee.

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Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano

Sapienza - Rendez-vous à PositanoComme si elle avait senti mon malais, elle se lève et vient vers moi, les bras ouverts. Quand nous nous embrassons, tout devient clair. Erica a vraiment changé ; pas seulement : c’est la première fois qu’elle m’embrasse et de façon si chaleureuse et enveloppante qu’elle a de quoi faire basculer cette sensation de mal de mer en un nœud d’angoisse, comme de perte imminente. Sottises, me dis-je tout de suite, en m’abandonnant à cette embrassade, je m’attendais à l’Erica habituelle, affectueuse certes mais formelle, et toute cette chaleur, cette plénitude qui émane de ses membres et des lumières nouvelles sur sa peau, dans ses yeux, m’a prise à contre-pied ; je suis jalouse, il est clair que la métamorphose est due à la présence d’un homme de haute taille qui entre-temps s’est levé et maintenant sourit patiemment, attendant que l’effusion entre les deux femmes s’arrête.

Le Tripode, page 157

Rendez-vous à Positano est un fragment de vingt ans de la vie de Goliarda Sapienza. Récit d’une rencontre, d’une amitié totale, d’un amour qui ne se formule pas si clairement mais qu’elle écrit sans réserve et qui forme une facette de son œuvre autofictive dense (pas tant par le nombre de ses ouvrages que par leur force). La lire me laisse à chaque fois un peu plus impressionnée : par son charisme et l’atmosphère que ses mots parviennent à rendre palpable.

Positano, Erica et Goliarda sont les trois personnages de ce texte : la sensation que chacun·e permet aux autres d’exister pleinement. Il y a un quelque chose dans l’œil de Goliarda Sapienza qui est bien éloigné des manières traditionnelles de regarder et d’interagir, entre le détachement apparent et l’implication totale, sans demi-mesure possible. Pas de grandes péripéties ici, mais un absolu dans l’émotion. Les escaliers du village prennent vie, et l’on se laisse émerveiller par les histoires et la personnalité de cette Erica mise en mots, quand bien même sa réalité pourrait nous laisser de marbre.

Les livres de cette grande autrice présagent d’une existence trépidante et profondément engagée, alors qu’il s’en dégage un calme assourdissant et une perception du temps malléable. Goliarda Sapienza paraît briser les carcans sociétaux et relationnels d’un souffle, même lorsqu’il n’en est rien. Elle est déconcertante. Elle m’intimide presque mais, surtout, me fait du bien.

De la même autrice, lisez L’Art de la joie.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante.

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Peter Gelderloos, Comment la non-violence protège L’État. Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux

Gelderloos - Comment la non-violence protège l'EtatDit simplement, la non-violence assure le monopole de la violence à l’État. Les États – les bureaucraties centrales qui protègent le capitalisme, perpétuent le patriarcat, la suprématie blanche, et organisent l’expansion impérialiste – survivent en s’arrogeant le rôle d’unique mandataire légitime de l’usage de la force sur le territoire. Toute lutte contre l’oppression passe par un conflit avec l’État. Les pacifistes font le jeu de l’État en étouffant toute opposition dans l’œuf. l’État, de son côté, décourage la lutte radicale au sein de l’opposition et encourage la passivité.

Éditions Libre, page 91

Comment le non-violence protège l’État en quelques étapes : elle est inefficace, raciste, étatiste, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure, et un leurre. Allez, zblam, dans ta face. Parce que bon, les contre-arguments, pas que je les ai réellement cherchés, sont difficiles à trouver. Du coup, en quelques 200 pages, tu prends tes cliques et tes claques de petite manifestante blanche de gauche, super satisfaite quand elle tient tête à un CRS (avant de bien gentiment rentrer chez elle bouquiner et boire du thé).

Observer attentivement et analyser le contexte actuel, en France notamment, ne peut que forcer la réflexion sur la violence : qu’est-elle réellement, qui la met en place, à quel niveau se joue-t-elle ? Lorsque les violences policières fleurissent et sont continuellement légitimées et niées par le gouvernement, lorsqu’une partie conséquente de la population se voit nier des droits les plus élémentaires, lorsque les termes « prise d’otages » sont rabattus à tort et à travers pour ôter toute substance politique à des actions finalement assez gentilles, lorsque les droits sociaux sont en danger continuel, lorsque la planète est dans un état alarmant, lorsque… lorsque finalement, c’est vraiment la merde ce qui se passe et que le·s gouvernement·s n’écoute·nt pas et ne regarde·nt pas – dans le meilleur des cas –, elle est où la violence – et la non-violence ?

Culte de la non-violence, culte de la bienséance et de la bien-pensance : le pacifisme est un absolu non négociable, difficile à critiquer dans les soirées mondaines ou en salle des profs. Et pourtant. Comme tout culte, il a sa grande part d’hypocrisie. La non-violence comme principe immuable et non-questionnable est un privilège : celui de fermer les yeux, d’être tranquille, de laisser faire. Celui de se dire « au centre », de ne pas s’intéresser, d’accepter, de collaborer silencieusement. De condamner en s’alliant aux plus forts.

Gelderloos n’appelle pas ici à la violence mais à la réflexion. Il commence avec une petite dose de vocabulaire, histoire de clarifier la pensée, pour ensuite préconiser la diversité des tactiques, en dégommant quelques mythes au passage. Par A+B, ça fait du bien à l’intellect et à l’engagement politique (qui justement, pour ma part, se confond grandement avec l’intellect : pour le meilleur ou pour le pire ?).

Et le prochain qui me cite Gandhi, je le dégomme.

Découvrez aussi La Laïcité falsifiée de Jean Baubérot et Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler.

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Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie

Bayamack-Tam - ArcadieOui, j’ai pris des épaules et perdu des nichons : le doute n’est plus permis quant à ma virilisation galopante, syndrome de Rokitanski ou pas. Je suis une erreur de la nature, un complexe de symptômes qui vont rendre ma vie très difficile sans pour autant trouver d’explication et encore moins de cure adéquate. Plus le temps passe, plus je m’éloigne du positionnement que je visais en matière de féminité : ayant toujours eu conscience de la faiblesse de mes atouts, j’ambitionnais juste d’être une bonne copine, une fille aux joues fraîches et au charme franc, bien loin des artifices frelatés de la plupart des meufs. Hélas, je n’aurai même pas droit à ce créneau modeste : en fait de niche, il me reste celle des transgenres, des shemales, ou du troisième sexe. Je n’ai rien contre, mais ce n’était pas mon idée, et j’en reviens toujours à la question qui a failli nous envoyer dans le fossé, Arcady et moi : qui suis-je ?

P.O.L., pages 169-170

Farah vit avec ses parents et sa grand-mère lesbienne dans une communauté en forme de refuge. Celle-ci accueille des personnes triées sur le carreau. Inadapté·e·s de toutes sortes s’extraient d’une société façonnée par la mondialisation, les réseaux sociaux et des normes – sexuelles notamment – rigoureuses, où chaque écart au modèle dominant paraît être une faiblesse, et s’installent dans cette zone blanche éclairée par la personne d’Arcady, un homme aux allures de gourou. Bref, Farah grandit et s’épanouit dans la nature et l’amour libre. Deux cailloux se glissent cependant dans les rouages de son paradis. Le premier est tout personnel et paraît surmontable quoique perturbant : la découverte d’une cupule en guise de vagin, et des traits qui se masculinisent très clairement et naturellement. Le second est l’arrivée d’un migrant qui perturbe l’équilibre du microcosme : acceptera-t-on de l’accueillir ?

Sur des sujets on ne peut plus sérieux et ambivalents, Emmanuelle Bayamack-Tam déploie un talent indéniable dans l’écriture. En donnant vie à des personnages aux systèmes de valeurs originaux et élaborés, elle ouvre un champ des possibles littéraires inépuisable. Elle interpelle, raconte, amuse, ébranle et émotionne avec un naturel confondant. Sa plume est dénuée de jugement, elle dessine un monde souvent cruel où la beauté parvient tout de même à élire résidence, un monde tout en couleurs et en nuances, où le noir et le blanc n’ont pas droit d’asile. Elle brode avec les mots et joue avec les codes sociaux, pour mon plus grand plaisir.

De la même autrice, lisez Je viens.

Découvrez aussi Margherita Dolcevita de Stefano Benni et Les Morues de Titiou Lecoq.

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