Françoise Dargent, Le Choix de Rudi

Par défaut

Dargent - Le Choix de RudiCe soir-là, ils jouaient Le Chant des cigognes avec Zaïtuna Nazretdinova. J’avais jamais rien vu d’aussi beau que les lustres en cristal en suspension dans la salle, les vitraux du hall d’entrée, les dorures sur les murs, le velours du rideau. J’avais l’impression d’être sur une autre planète. Quand le spectacle a commencé, j’étais le roi du monde. Par contre, quand les lumières se sont allumées à la fin du spectacle, mon cœur s’est arrêté. Je m’en souviens comme si c’était hier, alors que j’étais un minus de rien du tout. Sans rire, je me suis dit que j’allais mourir si ça ne recommençait pas sur-le-champ, et j’ai commencé à pleurer. J’ai crié à maman et aux sœurs : « Je veux être danseur. » Elles ont bien rigolé, mais lorsque j’ai commencé à sauter en rentrant à la maison, elles ont déchanté. Trois jours après, elles n’en pouvaient plus. C’est comme ça que maman m’a chaudement recommandé au cours de danses folkloriques de l’école des pionniers. Ils m’ont pris sans hésiter. Faut dire qu’ils avaient pas trop de garçons dans la troupe. Ils ont sauté sur l’occasion.

Le Livre de Poche Jeunesse, pages 64-65

Rudi c’est Rudolf Noureev, et son choix, la danse. Un choix sans appel, un choix total. Et pourtant, ce n’est en rien une évidence là d’où il vient. Car si la danse est reconnue et respectée, voire même encouragée, en URSS, il est trop pauvre, trop impétueux, et presque déjà trop âgé. Alors Rudi danse, travaille et saute plus et plus longtemps que les autres. Son caractère ne convient guère au cadre soviétique où il en effraie et exaspère plus d’un. Mais la conviction qu’il a de pouvoir être le meilleur lui donne la résolution nécessaire et finit par le conduire plus loin et plus haut.

Rudolf Noureev. Un nom que je connais depuis l’enfance et dont l’idée a bercé bien des rêveries silencieuses. La faute de ma sœur sûrement, avec sa tendance à me mettre des étoiles dans les yeux. La faute à la danse surtout, qui sans prendre toute la place, m’habite depuis toujours. Sa rigueur, son rythme, ses douleurs, sa liberté, son souffle, son langage, ses émotions. Quelque chose d’à la fois très intime et sans pudeur. Je ne saurais dire si la biographie de Françoise Dargent est fiable. En tous les cas elle est crédible et transporte. On découvre un Rudi insupportable, attachant et imprévisible, dont l’ambition est la clé de la libération. Même à travers le papier, son charisme de danseur est palpable et invite à l’émerveillement.

Découvrez aussi La Petite Communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon et Gil de Célia Houdart.

Écoutez les premières pages !

Publicités

Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent

Par défaut

Pouchet - Pourquoi les oiseaux meurentJusqu’à présent, assez peu d’oiseaux étaient visibles sur le fleuve et aux alentours. Quelques mouettes parfois, des poules d’eau près des rives. En même temps, je ne savais pas quelles étaient les habitudes des diverses espèces, leurs saisons de prédilection ni leurs zones de nidification. Je faisais face à mes propres limites : mes notions d’ornithologie étaient minces, et mon instinct pouvait aussi me tromper. J’étais un peu comme un lecteur capable de ne décrypter qu’une infime partie des caractères, et encore bien maladroitement, obligé d’inventer des explications, d’intuiter des réponses, sans trop savoir les limites entre le fantasque et le fantastique. J’espérais que les vapeurs de la Seine feraient de moi une Pythie clairvoyante, un prophète crédible pour interpréter les augures et distinguer les présages des cieux.

Finitude, page 52

Il a plu des oiseaux en Normandie et ça n’a pas l’air de bouleverser le monde. Seul un jeune Parisien décide d’en faire son affaire personnelle et de mener l’enquête pour résoudre le mystère. Et comme il n’y a pas de hasard, il se trouve que les oiseaux sont tombés dans le village où il a grandi. Chouette, l’occasion de faire le point sur ses choix, de remonter le fil de son enfance et d’éclairer son apparent immobilisme dans la vie. Pour ce faire, il embarque pour une croisière sur la Seine : un huis-clos en mouvement, finalement.

L’idée, ok, elle est bonne. L’écriture, ok, elle est travaillée. Le titre, ok, il est poétique. La couverture, ok, elle est belle, colorée et donne envie. Le principe ? Non, non, non. Vraiment, les Normands qui habitent maintenant à Paris et retournent en Normandie, il faut arrêter. On le sait qu’il fait moche, a fortiori en automne, qu’il n’y a rien à faire, que c’est déprimant, mais tout de même attachant. On le sait que parfois retrouver ce qu’on a fui ça remet les idées en place et les pieds sur terre. On le sait tellement que j’ai eu l’impression de le lire mille fois. Résultat, je n’arrive pas à me souvenir de pourquoi les oiseaux meurent, ni même de si on finit par le savoir. Je n’arrive pas à me souvenir de si ce livre est bien. Il ne me reste que des soupirs et quelques sourires, peut-être. Et c’est assez mauvais signe.

Découvrez aussi Je ne retrouve personne d’Arnaud Cathrine et Bonheur fantôme d’Anne Percin.

Écoutez les premières pages !

Dir. Delphine Gardey et Marilène Vuille, Les Sciences du désir. La Sexualité féminine, de la psychanalyse aux neurosciences

Par défaut

Gardey, Vuille - Les Sciences du désirEn tant qu’anthropologue, je m’interroge sur la possibilité que la culture influence la manière dont les chercheur-e-s en biologie décrivent ce qu’elles/ils découvrent du monde naturel. Si tel était le cas, cela signifierait que, dans les cours de biologie au lycée, nous n’apprenons pas seulement à connaître le monde naturel, mais aussi des croyances et des pratiques culturelles qui nous sont présentée comme si elles faisaient partie de la nature. Au cours de mes recherches, j’ai réalisé que l’image de l’ovule et du spermatozoïde, telle que les récits populaires et scientifiques à propos de la biologie reproductive la dépeignent, repose sur des stéréotypes qui sont centraux dans nos définitions culturelles du masculin et du féminin. Ces stéréotypes impliquent non seulement que les processus biologiques féminins ont moins de valeur que leurs contreparties masculines, mais aussi que les femmes ont moins de valeur que les hommes. L’un de mes objectifs dans ce texte est de mettre en lumière les stéréotypes de genre cachés dans le langage scientifique de la biologie. Exposés dans une telle lumière, j’espère qu’ils perdront de leur pouvoir et de leur brutalité.

Le Bord de l’eau, page 149

Les Sciences du désir interroge la sexualité féminine d’un point de vue scientifique, avec une certaine résonnance sociale et politique. Du fait de sa structure sous forme d’articles, les approches sont multiples : historiennes, anthropologues, sociologues, philosophe, spécialistes de l’étude sociale des sciences et des études de genre se sont intéressé-e-s au désir sexuel, à la physiologie, et aux discours – savants notamment – sur la sexualité féminine. Nécessairement, apparaissent des schémas, des contradictions et des imaginaires sociaux parfois difficiles à contrecarrer. Nécessairement également, ça parle de plein d’autres choses difficiles à résumer.

J’ai trouvé dans cet ouvrage de nombreux grains à moudre pour alimenter ma réflexion. Sans compter tous ceux que j’ai laissés dans le coin de mon assiette parce qu’ils étaient trop pointus pour moi. Parce que forcément, discours scientifique oblige, j’ai parfois été perplexe de longues, très longues pages d’affilées, ne saisissant pas grand-chose de plus que le niveau intellectuel élevé des auteur-e-s. Autre écueil : sous couvert de science et d’une certaine exactitude scientifique, il est parfois difficile, surtout quand on a du mal cerner le propos, de distinguer ce qui est de l’ordre du fait ou des conclusions de l’auteur-e, et donc de se forger sa propre opinion. Et encore plus difficile : de la restituer. Dernier écueil : c’est pas très drôle.

Déformation professionnelle oblige, j’ai été frappée par l’article sur la grammaire employée pour parler de la reproduction (au lycée notamment) et par celui sur les adolescentes qui « font genre », dans tous les sens du terme. Les autres forment un flou duquel émerge quelques idées et notions qui, je croise les doigts, feront sûrement échos à des lectures futures… Histoire que ces trois cents pages et quelques ne se perdent pas dans les limbes de mon cerveau.

Bref, c’était très intéressant et j’ai pas tout compris, encore moins tout retenu. Allez-y les yeux grands ouverts !

Découvrez aussi La Fabuleuse Histoire du clitoris de Jean-Claude Piquard et Sexe et Mensonges. La Vie sexuelle au Maroc de Leila Slimani.

Écoutez les premières pages !

Christine Van de Putte, Les Filles c’est vraiment des pauvres types

Par défaut

Van de Putte - Les Filles c'est vraiment des pauvres typesOn a attendu. Ponc, il y en a un qui a atterri dans le lavabo. C’était long. Ils tenaient bien là-haut. On a eu presque un torticolis avant que les quatre suivants se décollent sans tomber sur nos têtes.

Quelqu’un montait l’escalier. On a planqué vite fait les suppos tombés et les boîtes dans nos poches et on s’est glissés dans la chambre des parents. Pas de pot, mon père est entré.

– Qu’est-ce que vous faites là ?

– On joue à cache-cache.

– Oui, eh bien pas dans ma chambre si ça ne vous fait rien. Allez ouste !

On a filé dans la chambre de Sylvain.

– Comment on va faire ? Il faudrait une grande échelle pour aller les chercher.

– Il va pas le voir.

En fait ces saloperies de suppos sont tombés sur la tête de mon père. Et ça a bardé. Il a dit qu’il en avait plein les bottes, qu’on était infernaux et que moi j’étais une idiote en admiration devant les conneries d’un imbécile qui aurait sa séance de martinet en temps et en heure. On avait trouvé la cachette du nouveau martinet hier, on lui avait coupé les lanières et planqué le manche dans la niche de Norev, ça décalerait le temps et l’heure, mais on ne perdait rien pour attendre.

J’ai lu, page 75

Bibile grandit dans le nord de la France, entourée de son frère Sylvain, qui n’en rate pas une pour déconner, et de ses parents, qui n’en ratent pas une pour les punir. Elle s’efforce de correspondre au mieux à l’idée qu’elle se fait des filles et ainsi travaille beaucoup à sa propre invisibilité. Elle nous prête ses yeux d’enfants et nous présente un monde où l’on s’habitue à ne pas comprendre grand chose et où des petits riens peuvent être de grands exploits. Alors entre les jeux – si possible idiots – avec son frère, et les moments passés chez les voisins ou en famille, c’est toute une France prolétaire des années cinquante qui nous est offerte, une France où l’île flottante est une merveille et où un chêne peut être un fidèle compagnon.

Les Filles c’est vraiment des pauvres types est un ouvrage très court au caractère bien trempé. Cette histoire de rien, de rien d’autre qu’une vie, une enfance de petite fille, est empreinte d’humour et d’émotion. Les jeux de mots font échos au naturel gouailleur de certains personnages et l’auteure nous plonge immédiatement dans l’ambiance familiale de Bibile. On rit, souvent, et pourtant le ventre se serre face à cette existence qui peine à émerger. La vie peut être dure pour les personnages mais une étincelle persiste et éclaire leur quotidien si exceptionnellement banal.

Découvrez aussi En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut et Requiem des innocents de Louis Calaferte.

Écoutez les premières pages !

Aminata Sow Fall, L’Empire du mensonge

Par défaut

Sow Fall - L'Empire du mensongeDiéry est surpris. Toute l’assistance a compris que la question de Diéry est innocente, dans le cadre des discussions, chahuts ou interrogations auxquels sont père l’a habitué, souvent en présence et avec la participation du groupe. Ils aiment cela et peuvent se livrer à une bataille grammaticale bruyante sur la juste place d’une virgule dans une phrase ou l’emploi du pronom relatif « dont » de plus en plus « massacré » au grand malheur des puristes, ou sur la capacité des nègres à philosopher. Une manière pour eux de jouer ; aucune prétention de faire étalage d’érudition. Un moyen aussi, entre autres, pour Sada, de construire entre son fils et lui une relation de confiance, de tendresse et d’émouvante complexité. Il pensait pouvoir ainsi développer ses capacités de réflexion et d’analyse l’amenant à comprendre les enjeux de notre monde et à choisir sa voie, en toute liberté, dans la dignité. Et en parfaite compatibilité avec les normes de respect, de retenue et de sociabilité. L’intelligence précoce de Diéry l’y encourageait. Et aussi, cette exquise civilité qui forçait l’admiration et la sympathie, alors que le garçon n’avait pas bouclé ses dix-sept ans.

Le Serpent à plumes, page 17

Au Sénégal, trois familles partageaient une cour, un havre de paix où la cuisine, les souvenirs et l’amitié régnaient. Mais à force de misère, chacune est partie de son côté. Ce n’est que bien plus tard que les enfants se retrouvent, par un savant mélange de hasard et de volonté. Ainsi se recrée ce petit paradis où l’intelligence, l’amour et l’espoir vont à nouveau pouvoir s’épanouir.

Dans un monde pourtant difficile et violent, Aminata Sow Fall nous conte l’histoire de ces êtres bons. Elle multiplie les phrases nominales qui nous frappent en plein cœur par leur limpidité. Pas de circonvolutions dans cet Empire du mensonge qui paraît parfois être le royaume du silence, presque un temple de la dignité. Car ses personnages sont tout en droiture et en réflexion. Pas de préceptes ici, seulement des lignes de vie qui s’efforcent d’être les plus pures possibles. C’est un roman doux en forme de sourire et d’avenir.

Découvrez aussi La Fille du roi araignée de Chibundu Onuzo et L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie.

Écoutez les premières pages !

Lizzie Crowdagger, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires)

Par défaut

Crowdagger - Une autobiographie transsexuelle avec des vampires« Vous ne verrez pas votre amante par la fenêtre, railla Antoine. Il fait jour, dehors. Gardes, éliminez-moi ce travelo. Je suis sûr que ça n’a même pas été capable d’activer le détonateur. »

Les gardes hésitèrent une fraction de seconde. Moi pas. Je visai celui qui était le plus près de moi et je tirai. Tandis qu’il s’écroulait, son collègue faisait feu à son tour, mais il me manqua à trois reprises, se contentant de faire exploser la vitre qui était dans mon dos et de faire des trous dans les rideaux. J’espérai une fraction de seconde que cela serait suffisant pour laisser passer des rayons de lumière qui, comme dans les films, auraient neutralisé le vampire. Malheureusement, il n’en fut rien : il était trop loin.

Le garde me manqua encore une fois ; de mon côté, j’ajustai mon coup et appuyai une nouvelle fois sur la détente, blessant suffisamment mon ennemi pour qu’il lâche son arme. Je ne suis peut-être pas très douée en combat rapproché, mais je crois que j’ai un certain talent pour le tir.

« Putain, râla Bull, mais pourquoi vous l’avez traitée de travelo ? Vous voulez vraiment qu’elle la fasse sauter, sa putain de bombe ? Vous auriez pas pu vous contenter de la traiter de sale gouine ?

– Toi, ta gueule », répliqua le vampire.

Dans nos histoires, pages 256-257

Il y a : des vampires, des garous, des trans, des lesbiennes, des motos, des cons, des femmes, encore trop de mecs, des punks, des gothiques, des sorcières, des chats et des hackeuses. La base. En tout cas pour une autobiographie transsexuelle avec des vampires. Ainsi donc, Cassandra, de son petit nom Cassie, débarque à Lille et est à la recherche d’hormones. Elle rencontre alors Valérie, 1,90 m et sorcière de son état, puis Morgue, vampire hargneuse mais attachante, et Sigkill, bien plus qu’une simple geek ou qu’une commune nerd. Elle se lie également avec d’autres créatures extra dans l’ordinaire, membres d’une association culturelle dite les Hell Butches ou Hell Bitches, selon les préférences des unes ou des autres. Association culturelle où malheureusement elles se font de temps en temps décimer, mais elles dézinguent en retour et se marrent bien. Enfin bref, Cassie va à la fac, boit des coups au From L, prend des hormones, apprend à se défendre face aux connards et, de temps à autre, butte des méchants. Une femme normale avec une vie normale quoi.

Quel plaisir d’entrer dans un monde où vampires, loups-garous et sorcières sont monnaie courante, sans besoin d’explications. Quel plaisir de lire un livre dont le personnage principal est une transsexuelle. Quel plaisir une succession de pages où il n’y aucune morale, aucun frein d’ordre éthique ou rationnel. Lizzie Crowdagger parle du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie ambiants, quotidiens et totalement admis, et y répond à coup de boule et de feu. On rit, c’est irrévérencieux à souhait, c’est politique et politiquement incorrect, et on rit encore. Un pas de côté qui fait beaucoup de bien.

Découvrez aussi Les Morues de Titiou Lecoq et Apocalypse bébé de Virginie Despentes.

Écoutez les premières pages !

Claudie Gallay, Détails d’Opalka

Par défaut

Gallay - Détails d'OpalkaChez la plupart des artistes, les œuvres peuvent s’apprécier d’un seul coup, au premier regard et indépendamment les unes des autres. Le ressenti est immédiat, on voit et on aime ou on n’aime pas, cela ne demande pas d’efforts particuliers.

Chez Opalka, l’intellect fait partie de l’émotion.

Regarder un Détail, c’est voir une succession de chiffres peints en lignes très serrées du haut jusqu’en bas, pas de marge, aucun espace intouché, les nombres sont tassés sur un fond de plus en plus clair au fur et à mesure que les années passent.

Un Détail est quelque chose qui se regarde et qui se pense. On adhère ou on est rejeté, on e détourne ou on s’attarde. C’est un travail qui déclenche des réactions diverses, haussements d’épaules, indignations ou fascinations passionnelles.

Ce n’est pas une œuvre du désenchantement, c’est une célébration de la vie, de sa beauté, de sa brièveté. Chaque toile est une attention portée à la vie, un écho de nos existences fragiles, vies minuscules, formidables. Vies mortelles. C’est notre propre relation au temps qu’Opalka interroge. La première fois, quelque chose se passe. Ou pas.

Babel, pages 69-70

Roman Opalka est un artiste à l’engagement singulier. Pendant 46 ans il s’est consacré à un unique et colossal projet : la représentation du temps qui passe à partir d’enregistrements, de photographies et, surtout, d’une unique série de nombres, de 1 jusqu’à cet inconnu, qui tend vers l’infini mais qui, nécessairement, sera défini et marquera sa mort. Toile après toile, il compte et, ainsi, mesure le temps dans une unité inconnue. Une telle rigueur implique une ascèse qui laisse circonspect tout en forçant le respect.

Dans ce récit, Claudie Gallay s’expose en même temps qu’elle nous raconte. Son immense respect pour Opalka transpire page après page. Sa démarche l’a frappée et la remue au plus profond d’elle-même. Ce n’est pas moi qui l’en blâmerait. Alors elle expose, explique et établit des ponts entre l’artiste d’origine polonaise et l’écrivaine en elle. Des ponts que parfois j’ai hésité à traverser, mais elle est la mieux placée pour décider de les construire. Peut-être ai-je été réticente parce qu’il m’a semblé que le récit manquait de corps. Mais certainement je ne pourrais lui faire aucune critique quant à son âme. Il y a une douceur dans l’écriture et une fidélité à l’artiste qui m’ont émue. Les Détails d’Opalka sont contés à la fois objectivement et poétiquement. À travers eux, Claudie Gallay s’est fait la passeuse d’un temps pourtant indicible. Pour lui, pour elle et pour nous, elle a traqué, sans jugement, les erreurs au fil des toiles et s’est essayée à l’expérience. Son récit est beau et donne à réfléchir en nous plaçant face à notre individualité dont le temps est nécessairement compté.

Découvrez aussi La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Cette histoire-là d’Alessandro Baricco.

Écoutez les premières pages !