Claude Fischler, L’Homnivore

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fischler-lhomnivorePour manger de la viande, à la différence de beaucoup d’autres types d’aliments, il faut procéder à un partage. Et le partage de la viande est un acte fondamental, sinon fondateur, de la vie sociale. Il revêt un caractère vital, pour des raisons biologiques et sociales à la fois ; mais il a une autre caractéristique : partager la viande, c’est aussi partager la responsabilité de la mise à mort et, en somme, la recycler symboliquement, la transformer en lien social.

Éditions Odile Jacob, page 139

Nécessité vitale mais également sociale, manger est un acte fort. Par-delà les temps et les civilisations, le repas est un rituel signifiant : autant ses modalités que son contenu. Alors Claude Fischler questionne l’influence des traditions, la nature des goûts, les effets de l’industrialisation et de l’évolution des modes de vie, les transformations de la diététique et de la cuisine – grande ou quotidienne –, le rapport au corps et à l’autre que sous-tend la problématique de l’alimentation. L’homme, omnivore par excellence, est soumis à un paradoxe des plus intéressants : la tendance à se nourrir de ce qu’il connaît et l’envie de s’ouvrir à de nouveaux horizons, de découvrir et d’expérimenter. C’est dans la tension entre ces deux pôles que naît la cuisine, sur le fil ténu des traditions et de l’innovation.

Un essai sur la question de la nourriture, forcément j’étais curieuse et intéressée d’emblée. Et je n’ai pas été déçue par l’approche multiple de l’auteur. Il balaie un nombre impressionnant de sujets qui gravitent autour de la question fondamentale de l’alimentation. Ainsi la lecture de cet ouvrage permet d’éclairer plusieurs paramètres et de les faire entrer en relation, dans une perspective sociologique replacée dans un contexte historique.

Claude Fischler ne s’encombre pas de concepts obscurs et nous livre un ouvrage facile d’accès qui permet une interrogation raisonnée sur ce sujet bien souvent éculé par les médias : aucune prescription, seulement un panorama exigent et intelligent, qui apporte connaissances et sources de réflexion. Une recette réussie.

Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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Ruwen Ogien, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale

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Ogien - L'Influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaineAinsi, Kant affirme qu’il est catégoriquement interdit de mentir. Pour lui, c’est un devoir moral qui, en tant que tel, n’admet aucune exception. Il vaut même dans le cas dramatique où, cachant chez vous un innocent pourchassé par des assassins cruels, ces derniers se présentent à votre porte et vous demandent si leur victime est chez vous.

Il est difficile de comprendre la position de Kant si l’on ne tient pas compte du fait que, pour lui, nous ne sommes responsables que de ce que nous faisons intentionnellement. Les actions immorales que les autres font en profitant de nos engagements moraux ne peuvent pas être mises à notre débit moral personnel. Dans ce cas particulier, nous ne sommes absolument pas responsables de ce que feront les criminels. D’ailleurs nous ne pouvons jamais être sûrs de ce qu’ils feront après notre intervention, alors que nous pouvons être sûrs que nous aurons pollué notre âme si nous mentons.

Finalement, c’est parce que Kant exclut la responsabilité négative qu’il peut se permettre d’affirmer qu’il faut toujours dire la vérité, quelles que soient les conséquences, même à des criminels sans scrupules.

Le caractère absurde ou, au moins, contre-intuitif de l’argument de Kant est-il une preuve définitive de la validité de l’idée de responsabilité négative ? C’est, bien sûr, ce que pensent les utilitaristes.

Mais cet argument est-il tellement contre-intuitif ? C’est peut-être quelque chose qu’il faudrait vérifier.

Le Livre de Poche, pages 56-57

Est-il moral de sacrifier une personne pour en sauver cinq ? Le procédé du sacrifice influence-t-il cette réponse ? L’inceste est-il immoral ? Faut-il éliminer les animaux pour les libérer ? La morale est-elle instinctive ? Une vie brève et médiocre est-elle préférable à pas de vie du tout ? L’odeur des croissants chauds a-t-elle une influence sur la bonté humaine ? Telles sont les multiples questions que Ruwen Ogien se pose et nous pose. À partir de situations concrètes, il réfléchit à la question morale, dans une démarche philosophique. Nécessairement, le lecteur ne peut à son tour que verser dans l’analyse et se triturer les neurones…

Outre son intelligence et sa pertinence, la grande qualité de Ruwen Ogien est son accessibilité. Un philosophe qui prend la peine de nous expliquer les concepts (pas si nombreux) qu’il aborde et qui écrit pour que le commun des mortels qui a envie de le lire le puisse, c’est précieux. Et cet ouvrage de philosophie morale expérimentale a l’avantage d’aborder de nombreux problèmes susceptibles de parler à tous. Il ne prétend pas apporter de réponse univoque, mais révèle et explique les divers points de vue relatifs aux différents courants philosophiques, et surtout les paradoxes qui habitent les individus : untel aura une réaction utilitariste dans tel cas, alors qu’il sera plus conséquentialiste dans un autre… Il ne s’agit pas de juger ni de critiquer avec cet ouvrage, encore moins de prescrire une morale modèle que chaque quidam devrait suivre, mais bien de mettre en perspective des interrogations banales dans leur complexité, toujours dans une approche philosophique.

L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine est pétri d’humour et de réflexion, et invite à une introspection raisonnée.

Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et Le Peigne de Cléopâtre de Maria Ernestam.

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Pascale Dewambrechies, L’Effacement

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Dewambrechies - L'EffacementAlbert Lepoivre est passé ce soir. Une requête. Des cours de français pour son neveu. Il fait des fautes. Trop pour un garçon si brillant. Deux fois par semaine serait un bon rythme. Je m’entends proposer trois. En fin de journée, après son travail à l’étude. On peut commencer demain. Il n’en espérait pas tant. Je n’espérais rien. Le revoir. Une heure et demie.

En tête-à-tête.

Résister.

Folio, page 55

On est en 1952, Gilda a trente-six ans, est institutrice et vit dans un petit village des Pyrénées. Nommée directrice, elle s’apprête à poursuivre sa vie dans le calme qui la caractérise. Mais l’arrivée d’un parisien de seize ans son cadet vient bouleverser une routine bien installée. Dans le feu de son sang espagnol, Luis attise en elle un désir interdit : celui d’une femme respectable, déjà presque âgée, pour un jeune garçon, encore un peu enfant. La passion qui s’empare d’elle l’oblitère peu à peu du reste du monde. Dans une France aux mœurs encore très conservatrices, quelle place peut maintenant occuper Gilda ?

Une place insignifiante si l’on en croit sa volonté : Gilda disparaît en elle-même et s’efforce de disparaître aux yeux des autres et, plus encore, à ceux de la vie. Une telle négation de soi oppresse par moment. L’écriture de Pascale Dewambrechies révèle les tâtonnements du personnage mais verse parfois dans une hachure trop marquée, un halètement de la lecture. Mais la grâce de l’ouvrage réside pourtant dans la persistance d’un brin de personne malgré l’effacement volontaire de la narratrice, dont les contours sont difficilement cernables, mais dont l’essence reste palpable et bien présente. Gilda est le calme d’une tempête contenue, celui d’une femme des années cinquante soumise à sa réputation, celui d’un être pour qui désir et amour deviennent une blessure fatale.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et La Femme rompue de Simone de Beauvoir.

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Chinua Achebe, Tout s’effondre

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Achebe - Tout s'effondreLe deuxième jour de l’année était, traditionnellement, celui du grand tournoi de lutte entre le village d’Okonkwo et ses voisins. On n’aurait pas su dire ce qui plaisait le plus  aux villageois, de la fête et du plaisir de la ripaille en bonne compagnie du premier jour, ou du tournoi du deuxième. Mais il y avait une femme pour qui la chose ne faisait pas le moindre doute. C’était Ekwefi, la deuxième épouse d’Okonkwo, celle qu’il avait failli tuer d’un coup de fusil. De toutes les fêtes qui se célébraient au cours de l’année, aucune ne lui plaisait autant que ce tournoi de lutte. Bien des années auparavant, quand elle était l’une des plus belles filles du village, Okonkwo avait gagné son cœur en terrassant le Chat au cours du plus grand combat qu’il y ait eu de mémoire d’homme. Elle ne l’avait pas épousé, alors, parce qu’il était trop pauvre pour payer sa dot. Mais quelques années plus tard, fuyant son mari, elle était venue vivre avec lui. Cela ne datait pas d’hier. Ekwefi était maintenant une femme de quarante-cinq ans à qui la vie avait apporté bien des souffrances. Mais sa passion pour les tournois de lutte restait aussi vive que trente ans auparavant.

Babel, page 48

Okonkwo est un homme puissant du village ibo d’Umuofia : vaillant, sage et prospère, il pourvoit aux besoins de ses trois femmes et huit enfants et sa parole est respectée par la communauté. Le monde dans lequel il vit est régi par des règles très strictes auxquelles chacun et chacune se soumet de son plein gré, c’est un ensemble cohérent ancré dans de profondes traditions et qui paraît immuable. Et pourtant, l’arrivée de missionnaires et des colons britanniques va mettre à mal cette société millénaire.

De sa plume, Chinua Achebe rend hommage à une Afrique précoloniale parfois cruelle mais autonome. Son style pourtant sobre rappelle celui des contes, dans chaque phrase revient le rythme d’une oralité qui fait échos aux propos de l’auteur. Aucun jugement dans sa prose, il ne s’agit pas de prendre position pour ou contre les systèmes qui régissaient la vie du peuple ibo avant l’arrivée du christianisme, mais de faire état de bouleversements traumatiques pour des peuples et des individus et de reconnaître la légitimité d’une histoire qui n’est que peu écrite et racontée. Alors à la suite d’Okonkwo on bat les sentiers, en étant tour à tour agacé, impressionné ou heurté, et l’on se fait lecteur d’un monde révolu à la réalité pourtant encore palpable.

Découvrez aussi L’Hibiscus pourpre de  Chimamanda Ngozi Adichie et La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt.

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Camille Laurens, Celle que vous croyez

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Laurens - Celle que vous croyezJe l’ai choisir au hasard, oui, comme la première. J’ai tapé « belle fille brune » sur Google Images, et des dizaines de jolies filles sont apparues, plus ou moins dénudées. J’en ai pris une sage, évidemment. C’est tout. En fait, si j’y réfléchis bien, Chris a dû mettre assez longtemps quand même avant de me réclamer une photo – plusieurs mois –, alors que nous conversions au moins trois fois par semaine sur Facebook. Cela ne devait pas lui déplaire de m’imaginer, de rêver sur un visage masqué. Il y a des hommes comme ça, il y en a de plus en plus, non ? qui préfèrent imaginer plutôt qu’étreindre, sans qu’on sache toujours si c’est par peur d’être déçus ou de décevoir.

Folio, page 38

Claire a quarante-huit ans, est divorcée et entretient une relation pour le moins insatisfaisante avec Jo. Ce n’est pas tant pour le surveiller que pour se tenir informée qu’elle décide de créer un faux profil Facebook et se met alors dans la peau d’une jeune fille de vingt-quatre ans, nommée Claire également. Elle se met à converser avec Chris : un lien tout particulier se noue entre eux et, petit à petit, ils tombent amoureux.

Dit comme ça, on dirait un roman à l’eau de rose sur fond de réflexion pseudo-philosophique sur l’identité et l’identité numérique. Alors bien sûr il y a de ça, l’eau de rose en moins et l’hôpital psychiatrique en plus. Difficile d’en dire plus sur le scénario sans dénaturer l’ouvrage, et pourtant cette petite présentation est totalement réductrice (comme l’est la quatrième de couverture d’ailleurs).

Celle que vous croyez est un savant chassé-croisé entre réel et virtuel : la fiction prend ses aises et devient partie composante, voire essentielle, de la vie. Ce que l’on considérerait comme le vrai devient accessoire : les potentialités et les conséquences se multiplient, les mensonges entraînant des vérités, et inversement. Ce roman nous donne le vertige et nous égare. Camille Laurens écrit une histoire, à nous de la comprendre, de l’interpréter, de la déformer et d’en faire notre propre récit. Une histoire composée de multiples historiettes, dont le « ette » ne doit pas nous laisser penser qu’elles seront légères ; mais c’est dans leur complémentarité et leur décalage qu’elles trouvent leur sens et forment un ouvrage qui pousse à la réflexion – quand ce n’est pas à la folie.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et Rome en un jour de Maria Pourchet.

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Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse

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Ferrante - L'Amie prodigieuseQue s’était-il passé ? Dans la rue, les hommes que nous croisions nous regardaient toutes – belles, mignonnes ou moches – et pas tant les jeunes que les hommes mûrs. C’était ainsi dans le quartier comme en dehors et Ada, Carmela et moi – surtout après l’incident avec les Solara – avions d’instinct appris à garder les yeux baissés, à faire semblant de ne pas entendre les cochonneries qu’ils nous disaient et à continuer notre chemin. Pas Lila. Se promener avec elle le dimanche devint une occasion permanente de tension. Quand quelqu’un la fixait elle soutenait son regard. Quand on lui disait quelque chose elle s’arrêtait, perplexe, comme si elle n’arrivait pas à croire que c’était à elle que l’on parlait, et parfois elle répondait, intriguée. D’autant plus – et ça c’était vraiment extraordinaire – qu’on ne lui adressait presque jamais d’obscénités, celles-ci nous étant généralement réservées.

Folio, page 184

Elena et Lila grandissent dans un quartier pauvre de Naples. L’une et l’autre douées pour les études, elles ne pourront malheureusement pas continuer côte-à-côte. Tandis que la discrète Elena est soutenue par son institutrice et peut ainsi aller au collège puis au lycée, la tempétueuse Lila abandonne l’école et commence à travailler dans la cordonnerie de son père. Ce roman à la première personne est celui de leur enfance, racontée par Elena et pourtant éclairée par Lila, le roman d’une amitié dont les fondements sont parfois mouvants et pourtant solides.

Premier tome de la saga, L’Amie prodigieuse dresse un tableau vivant d’une Naples pauvre et frémissante. Dans cette fin des années cinquante, le destin des jeunes gens, et a fortiori des filles, est précaire : des places sont à saisir, mais les associations nécessaires sont parfois ombrageuses… Alors on observe cette vie à hauteur d’yeux d’enfant puis d’adolescente : les jalousies, les rivalités et les difficultés laissant parfois la place à de réels éclats de rire et de grands espoirs. La violence sourde du monde dans lequel ces jeunes filles grandissent met en évidence l’ambiguïté du lien qui les unit : une indéfectible amitié, mâtinée de fantasmes et d’un déséquilibre qui n’est pas toujours celui qu’on croit.

De la même auteure, lisez Les Jours de mon abandon.

Découvrez aussi Toujours avec toi de Maria Ernestam et Nager nues de Clara Guelfenbein.

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Richard Bach, Jonathan Livingston le goéland

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Bach - Livingston le goéland– Irresponsabilité ? Mes frères ! s’écria-t-il, qui donc est plus responsable que le goéland qui découvre un sens plus noble à la vie et poursuit un plus haut dessein que ceux qui l’ont précédé ? Mille années durant, nous avons joué des ailes et du bec pour ramasser des têtes de poisson, mais désormais nous avons une raison de vivre : apprendre, découvrir, être libres ! Offrez-moi seulement une chance de vous convaincre, laissez-moi vous montrer ce que j’ai découvert…

Librio, page 36

Jonathan Livingston ne peut se contenter de la vie que voudrait lui imposer la communauté des goélands : voler pour manger, voler pour survivre. Il veut voler pour vivre et être libre : toujours plus haut et plus vite, il atteint des cieux de sensations. Il enchaîne les cabrioles au fil des jours jusqu’à être condamné à l’exil. Il poursuit ses découvertes, seul, jusqu’à rencontrer des amis et découvrir un horizon encore plus formidable. Il apprend alors à voler autrement, en brisant les chaînes d’une rationalité emprisonnant le corps et l’esprit.

Hymne à la découverte et à la liberté, ce court roman poétique est porteur de sourires et d’espoir. À chaque page, pour moi, le rêve d’un grand-père et la calme présence d’un mobile au-dessus de mon lit d’adolescente. Le doux souvenir d’envols chantés et d’oiseaux de passage. Alors mes pensées s’égarent, battent des ailes, les replient, redescendent en piqué, effleurent la mer, s’éloignent et reviennent, toujours, vers les nuages.

Découvrez aussi La Mécanique du cœur de Mathias Malzieu et Les Maîtres du Vent de Judith Bouilloc.

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