Dir. Delphine Gardey et Marilène Vuille, Les Sciences du désir. La Sexualité féminine, de la psychanalyse aux neurosciences

Par défaut

Gardey, Vuille - Les Sciences du désirEn tant qu’anthropologue, je m’interroge sur la possibilité que la culture influence la manière dont les chercheur-e-s en biologie décrivent ce qu’elles/ils découvrent du monde naturel. Si tel était le cas, cela signifierait que, dans les cours de biologie au lycée, nous n’apprenons pas seulement à connaître le monde naturel, mais aussi des croyances et des pratiques culturelles qui nous sont présentée comme si elles faisaient partie de la nature. Au cours de mes recherches, j’ai réalisé que l’image de l’ovule et du spermatozoïde, telle que les récits populaires et scientifiques à propos de la biologie reproductive la dépeignent, repose sur des stéréotypes qui sont centraux dans nos définitions culturelles du masculin et du féminin. Ces stéréotypes impliquent non seulement que les processus biologiques féminins ont moins de valeur que leurs contreparties masculines, mais aussi que les femmes ont moins de valeur que les hommes. L’un de mes objectifs dans ce texte est de mettre en lumière les stéréotypes de genre cachés dans le langage scientifique de la biologie. Exposés dans une telle lumière, j’espère qu’ils perdront de leur pouvoir et de leur brutalité.

Le Bord de l’eau, page 149

Les Sciences du désir interroge la sexualité féminine d’un point de vue scientifique, avec une certaine résonnance sociale et politique. Du fait de sa structure sous forme d’articles, les approches sont multiples : historiennes, anthropologues, sociologues, philosophe, spécialistes de l’étude sociale des sciences et des études de genre se sont intéressé-e-s au désir sexuel, à la physiologie, et aux discours – savants notamment – sur la sexualité féminine. Nécessairement, apparaissent des schémas, des contradictions et des imaginaires sociaux parfois difficiles à contrecarrer. Nécessairement également, ça parle de plein d’autres choses difficiles à résumer.

J’ai trouvé dans cet ouvrage de nombreux grains à moudre pour alimenter ma réflexion. Sans compter tous ceux que j’ai laissés dans le coin de mon assiette parce qu’ils étaient trop pointus pour moi. Parce que forcément, discours scientifique oblige, j’ai parfois été perplexe de longues, très longues pages d’affilées, ne saisissant pas grand-chose de plus que le niveau intellectuel élevé des auteur-e-s. Autre écueil : sous couvert de science et d’une certaine exactitude scientifique, il est parfois difficile, surtout quand on a du mal cerner le propos, de distinguer ce qui est de l’ordre du fait ou des conclusions de l’auteur-e, et donc de se forger sa propre opinion. Et encore plus difficile : de la restituer. Dernier écueil : c’est pas très drôle.

Déformation professionnelle oblige, j’ai été frappée par l’article sur la grammaire employée pour parler de la reproduction (au lycée notamment) et par celui sur les adolescentes qui « font genre », dans tous les sens du terme. Les autres forment un flou duquel émerge quelques idées et notions qui, je croise les doigts, feront sûrement échos à des lectures futures… Histoire que ces trois cents pages et quelques ne se perdent pas dans les limbes de mon cerveau.

Bref, c’était très intéressant et j’ai pas tout compris, encore moins tout retenu. Allez-y les yeux grands ouverts !

Découvrez aussi La Fabuleuse Histoire du clitoris de Jean-Claude Piquard et Sexe et Mensonges. La Vie sexuelle au Maroc de Leila Slimani.

Écoutez les premières pages !

Publicités

Christine Van de Putte, Les Filles c’est vraiment des pauvres types

Par défaut

Van de Putte - Les Filles c'est vraiment des pauvres typesOn a attendu. Ponc, il y en a un qui a atterri dans le lavabo. C’était long. Ils tenaient bien là-haut. On a eu presque un torticolis avant que les quatre suivants se décollent sans tomber sur nos têtes.

Quelqu’un montait l’escalier. On a planqué vite fait les suppos tombés et les boîtes dans nos poches et on s’est glissés dans la chambre des parents. Pas de pot, mon père est entré.

– Qu’est-ce que vous faites là ?

– On joue à cache-cache.

– Oui, eh bien pas dans ma chambre si ça ne vous fait rien. Allez ouste !

On a filé dans la chambre de Sylvain.

– Comment on va faire ? Il faudrait une grande échelle pour aller les chercher.

– Il va pas le voir.

En fait ces saloperies de suppos sont tombés sur la tête de mon père. Et ça a bardé. Il a dit qu’il en avait plein les bottes, qu’on était infernaux et que moi j’étais une idiote en admiration devant les conneries d’un imbécile qui aurait sa séance de martinet en temps et en heure. On avait trouvé la cachette du nouveau martinet hier, on lui avait coupé les lanières et planqué le manche dans la niche de Norev, ça décalerait le temps et l’heure, mais on ne perdait rien pour attendre.

J’ai lu, page 75

Bibile grandit dans le nord de la France, entourée de son frère Sylvain, qui n’en rate pas une pour déconner, et de ses parents, qui n’en ratent pas une pour les punir. Elle s’efforce de correspondre au mieux à l’idée qu’elle se fait des filles et ainsi travaille beaucoup à sa propre invisibilité. Elle nous prête ses yeux d’enfants et nous présente un monde où l’on s’habitue à ne pas comprendre grand chose et où des petits riens peuvent être de grands exploits. Alors entre les jeux – si possible idiots – avec son frère, et les moments passés chez les voisins ou en famille, c’est toute une France prolétaire des années cinquante qui nous est offerte, une France où l’île flottante est une merveille et où un chêne peut être un fidèle compagnon.

Les Filles c’est vraiment des pauvres types est un ouvrage très court au caractère bien trempé. Cette histoire de rien, de rien d’autre qu’une vie, une enfance de petite fille, est empreinte d’humour et d’émotion. Les jeux de mots font échos au naturel gouailleur de certains personnages et l’auteure nous plonge immédiatement dans l’ambiance familiale de Bibile. On rit, souvent, et pourtant le ventre se serre face à cette existence qui peine à émerger. La vie peut être dure pour les personnages mais une étincelle persiste et éclaire leur quotidien si exceptionnellement banal.

Découvrez aussi En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut et Requiem des innocents de Louis Calaferte.

Écoutez les premières pages !

Aminata Sow Fall, L’Empire du mensonge

Par défaut

Sow Fall - L'Empire du mensongeDiéry est surpris. Toute l’assistance a compris que la question de Diéry est innocente, dans le cadre des discussions, chahuts ou interrogations auxquels sont père l’a habitué, souvent en présence et avec la participation du groupe. Ils aiment cela et peuvent se livrer à une bataille grammaticale bruyante sur la juste place d’une virgule dans une phrase ou l’emploi du pronom relatif « dont » de plus en plus « massacré » au grand malheur des puristes, ou sur la capacité des nègres à philosopher. Une manière pour eux de jouer ; aucune prétention de faire étalage d’érudition. Un moyen aussi, entre autres, pour Sada, de construire entre son fils et lui une relation de confiance, de tendresse et d’émouvante complexité. Il pensait pouvoir ainsi développer ses capacités de réflexion et d’analyse l’amenant à comprendre les enjeux de notre monde et à choisir sa voie, en toute liberté, dans la dignité. Et en parfaite compatibilité avec les normes de respect, de retenue et de sociabilité. L’intelligence précoce de Diéry l’y encourageait. Et aussi, cette exquise civilité qui forçait l’admiration et la sympathie, alors que le garçon n’avait pas bouclé ses dix-sept ans.

Le Serpent à plumes, page 17

Au Sénégal, trois familles partageaient une cour, un havre de paix où la cuisine, les souvenirs et l’amitié régnaient. Mais à force de misère, chacune est partie de son côté. Ce n’est que bien plus tard que les enfants se retrouvent, par un savant mélange de hasard et de volonté. Ainsi se recrée ce petit paradis où l’intelligence, l’amour et l’espoir vont à nouveau pouvoir s’épanouir.

Dans un monde pourtant difficile et violent, Aminata Sow Fall nous conte l’histoire de ces êtres bons. Elle multiplie les phrases nominales qui nous frappent en plein cœur par leur limpidité. Pas de circonvolutions dans cet Empire du mensonge qui paraît parfois être le royaume du silence, presque un temple de la dignité. Car ses personnages sont tout en droiture et en réflexion. Pas de préceptes ici, seulement des lignes de vie qui s’efforcent d’être les plus pures possibles. C’est un roman doux en forme de sourire et d’avenir.

Découvrez aussi La Fille du roi araignée de Chibundu Onuzo et L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie.

Écoutez les premières pages !

Lizzie Crowdagger, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires)

Par défaut

Crowdagger - Une autobiographie transsexuelle avec des vampires« Vous ne verrez pas votre amante par la fenêtre, railla Antoine. Il fait jour, dehors. Gardes, éliminez-moi ce travelo. Je suis sûr que ça n’a même pas été capable d’activer le détonateur. »

Les gardes hésitèrent une fraction de seconde. Moi pas. Je visai celui qui était le plus près de moi et je tirai. Tandis qu’il s’écroulait, son collègue faisait feu à son tour, mais il me manqua à trois reprises, se contentant de faire exploser la vitre qui était dans mon dos et de faire des trous dans les rideaux. J’espérai une fraction de seconde que cela serait suffisant pour laisser passer des rayons de lumière qui, comme dans les films, auraient neutralisé le vampire. Malheureusement, il n’en fut rien : il était trop loin.

Le garde me manqua encore une fois ; de mon côté, j’ajustai mon coup et appuyai une nouvelle fois sur la détente, blessant suffisamment mon ennemi pour qu’il lâche son arme. Je ne suis peut-être pas très douée en combat rapproché, mais je crois que j’ai un certain talent pour le tir.

« Putain, râla Bull, mais pourquoi vous l’avez traitée de travelo ? Vous voulez vraiment qu’elle la fasse sauter, sa putain de bombe ? Vous auriez pas pu vous contenter de la traiter de sale gouine ?

– Toi, ta gueule », répliqua le vampire.

Dans nos histoires, pages 256-257

Il y a : des vampires, des garous, des trans, des lesbiennes, des motos, des cons, des femmes, encore trop de mecs, des punks, des gothiques, des sorcières, des chats et des hackeuses. La base. En tout cas pour une autobiographie transsexuelle avec des vampires. Ainsi donc, Cassandra, de son petit nom Cassie, débarque à Lille et est à la recherche d’hormones. Elle rencontre alors Valérie, 1,90 m et sorcière de son état, puis Morgue, vampire hargneuse mais attachante, et Sigkill, bien plus qu’une simple geek ou qu’une commune nerd. Elle se lie également avec d’autres créatures extra dans l’ordinaire, membres d’une association culturelle dite les Hell Butches ou Hell Bitches, selon les préférences des unes ou des autres. Association culturelle où malheureusement elles se font de temps en temps décimer, mais elles dézinguent en retour et se marrent bien. Enfin bref, Cassie va à la fac, boit des coups au From L, prend des hormones, apprend à se défendre face aux connards et, de temps à autre, butte des méchants. Une femme normale avec une vie normale quoi.

Quel plaisir d’entrer dans un monde où vampires, loups-garous et sorcières sont monnaie courante, sans besoin d’explications. Quel plaisir de lire un livre dont le personnage principal est une transsexuelle. Quel plaisir une succession de pages où il n’y aucune morale, aucun frein d’ordre éthique ou rationnel. Lizzie Crowdagger parle du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie ambiants, quotidiens et totalement admis, et y répond à coup de boule et de feu. On rit, c’est irrévérencieux à souhait, c’est politique et politiquement incorrect, et on rit encore. Un pas de côté qui fait beaucoup de bien.

Découvrez aussi Les Morues de Titiou Lecoq et Apocalypse bébé de Virginie Despentes.

Écoutez les premières pages !

Claudie Gallay, Détails d’Opalka

Par défaut

Gallay - Détails d'OpalkaChez la plupart des artistes, les œuvres peuvent s’apprécier d’un seul coup, au premier regard et indépendamment les unes des autres. Le ressenti est immédiat, on voit et on aime ou on n’aime pas, cela ne demande pas d’efforts particuliers.

Chez Opalka, l’intellect fait partie de l’émotion.

Regarder un Détail, c’est voir une succession de chiffres peints en lignes très serrées du haut jusqu’en bas, pas de marge, aucun espace intouché, les nombres sont tassés sur un fond de plus en plus clair au fur et à mesure que les années passent.

Un Détail est quelque chose qui se regarde et qui se pense. On adhère ou on est rejeté, on e détourne ou on s’attarde. C’est un travail qui déclenche des réactions diverses, haussements d’épaules, indignations ou fascinations passionnelles.

Ce n’est pas une œuvre du désenchantement, c’est une célébration de la vie, de sa beauté, de sa brièveté. Chaque toile est une attention portée à la vie, un écho de nos existences fragiles, vies minuscules, formidables. Vies mortelles. C’est notre propre relation au temps qu’Opalka interroge. La première fois, quelque chose se passe. Ou pas.

Babel, pages 69-70

Roman Opalka est un artiste à l’engagement singulier. Pendant 46 ans il s’est consacré à un unique et colossal projet : la représentation du temps qui passe à partir d’enregistrements, de photographies et, surtout, d’une unique série de nombres, de 1 jusqu’à cet inconnu, qui tend vers l’infini mais qui, nécessairement, sera défini et marquera sa mort. Toile après toile, il compte et, ainsi, mesure le temps dans une unité inconnue. Une telle rigueur implique une ascèse qui laisse circonspect tout en forçant le respect.

Dans ce récit, Claudie Gallay s’expose en même temps qu’elle nous raconte. Son immense respect pour Opalka transpire page après page. Sa démarche l’a frappée et la remue au plus profond d’elle-même. Ce n’est pas moi qui l’en blâmerait. Alors elle expose, explique et établit des ponts entre l’artiste d’origine polonaise et l’écrivaine en elle. Des ponts que parfois j’ai hésité à traverser, mais elle est la mieux placée pour décider de les construire. Peut-être ai-je été réticente parce qu’il m’a semblé que le récit manquait de corps. Mais certainement je ne pourrais lui faire aucune critique quant à son âme. Il y a une douceur dans l’écriture et une fidélité à l’artiste qui m’ont émue. Les Détails d’Opalka sont contés à la fois objectivement et poétiquement. À travers eux, Claudie Gallay s’est fait la passeuse d’un temps pourtant indicible. Pour lui, pour elle et pour nous, elle a traqué, sans jugement, les erreurs au fil des toiles et s’est essayée à l’expérience. Son récit est beau et donne à réfléchir en nous plaçant face à notre individualité dont le temps est nécessairement compté.

Découvrez aussi La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Cette histoire-là d’Alessandro Baricco.

Écoutez les premières pages !

Leila Slimani, Sexe et Mensonges. La Vie sexuelle au Maroc

Par défaut

Slimani - Sexe et mensongesJ’étais dans un collège de filles où ça parlait énormément de sexe. Le porno était très présent. Dans ce quartier populaire, les filles sortaient avec des caïds du quartier. Des mecs qui venaient d’être libérés de prison et qui roulaient des mécaniques. À la fac, j’ai vécu un an à la cité universitaire. C’était très instructif. Je me suis rendu compte que tout le monde, je dis bien tout le monde, baise. Même les filles entièrement voilées ont une vie sexuelle. L’important, c’est d’être discret. En public, les filles le nieront toujours. Je n’en ai pas connu beaucoup qui aient un esprit militant. La plupart tiennent des doubles discours, selon qu’elles s’adressent à leur famille ou leurs amis. Elles s’arrangent comme elles peuvent.

Les Arènes, page 60

La parole circule entre Leila Slimani et les femmes qui se sont confié à elle. Les témoignages alternent avec des réflexions personnelles. Au cœur de ces récits, trois récurrences : les femmes, le sexe, le Maroc. Car la loi marocaine punit et proscrit toute forme de relations sexuelles hors mariage et, par voie de conséquence, l’homosexualité et la prostitution. Pourtant, au Maroc comme ailleurs, le sexe se vit, se consomme et se vend. Peut-être plus qu’ailleurs, en raison de l’obsession dont il est l’objet, notamment dans sa négation, et des frustrations qu’il crée et révèle. Car quand la société impose le silence, il est parfois difficile de distinguer les fantasmes de la réalité.

Les vécus contés sont variés et offrent des fragments qui s’éclairent les uns les autres. Leila Slimani souligne l’hypocrisie constitutive de la société marocaine et questionne l’alternative apparente qui s’offre à ses femmes : rester vierge ou devenir épouses. Elle permet également d’ébranler certaines des représentations occidentales concernant les musulmanes : en prêtant sa plume à des voix, elle donne vie aux corps et les extrait des clichés dans lesquels ils se retrouvent malgré eux enfermés. Et surtout, elle brise, ne serait-ce que pour un moment, l’isolement forcé de ces femmes.

Sexe et Mensonges est un appel à la liberté, à l’amour, au désir et à la jouissance. Le tout en faisant taire le silence.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Mohamed Kacimi et Darina Al-Joundi et Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler.

Écoutez les premières pages !

Titiou Lecoq, Les Morues

Par défaut

Lecoq - Les Morues« Et tu crois pas que c’est à cause du… enfin, tu vois… que tu réagis comme ça. »

Elle le regarda d’abord amusée puis brusquement ses yeux se fixèrent.

« Du viol Fred. Ça s’appelle un viol. Et non, ça n’a rien à voir. Faut pas expliquer tout mon comportement par rapport à ça, c’est un peu facile. J’ai juste envie d’égoïsme. Je ne veux pas m’enfermer et penser pour deux. Je veux d’abord exister pour moi plutôt que d’exister uniquement à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Et que ce soit un mec ou une meuf, ça change rien. Pour être honnête, là tout de suite, la conséquence la plus évidente dans ma vie de ce viol c’est que je sois installée ici ce soir. Fred fit une moue d’incompréhension. Sans ce viol, je ne me serais jamais fâchée à ce point avec Charlotte. On se serait sûrement éloignées, c’est vrai mais pas brouillées. Et donc, je ne serais pas en train de me demander ce qui est arrivé à ma meilleure amie.

– C’est pas mes affaires mais j’ai jamais compris comment vous aviez pu ne pas être d’accord sur le viol…

– C’est pas sur le viol qu’on n’était pas d’accord. C’était sur ma réaction après. Elle ne supportait pas que j’en parle à tout le monde, que je continue à sortir en minijupe et que j’aie encore une vie sexuelle. Elle pensait que c’était malsain de ma part. et comme on s’était toujours tout raconté, elle m’a dit ce qu’elle en pensait. Elle aurait préféré que je fasse une dépression et que je porte la burqa. Elle m’a balancé des trucs très durs que j’étais incapable de lui pardonner. Elle a pas compris que quand je disais que ma vie n’était pas brisée, ça voulait pas dire que c’était pas dur à vivre. »

Le Livre de Poche, pages 70-71

Elles se sont baptisées les Morues. Trois femmes, trois trentenaires, trois féministes. Il y a Ema, journaliste, qui s’éclate au pieu et dans les toilettes avec un collègue graphiste. Manque de pot, il voudrait qu’ils soient en couple. Encore plus manque de pot, sa meilleure amie avec qui elle était brouillée depuis des années vient de se suicider. Il y a aussi Alice, barmaid, et Gabrielle, la sublime descendante de Gabrielle d’Estrées, maîtresse d’Henri IV. Et puis il y a Fred, un surdoué dont le but dans la vie est de se faire oublier et qui, petit à petit, va devenir une morue à part entière. Tous les quatre vont chercher à comprendre ce qui est arrivé à Charlotte (la meilleure amie suicidée). Ce faisant, ils vont mettre leurs nez dans des nids de cafards et se prendre les pieds dans des nids de poule, le tout en nous dressant une fresque mouvante, reflet d’un lieu et d’une époque.

Titiou Lecoq parvient à nous happer en parlant privatisation des services publics. Chapeau. Faut dire qu’elle le fait à la manière d’un polar, ce qui lui permet de questionner d’autant mieux la société. Écrit il y a sept ans, ce roman est totalement d’actualité dans ce qu’il souligne des principes capitalistes qui régissent le système politique et économique français – occidental, même. Titiou Lecoq parle également très bien de la méritocratie, de l’ambition et de la réussite, ainsi que de l’amour, de l’amitié, du sexe et de la vie. Le tout avec un humour et une pertinence qui ne lui font jamais défaut. Ces Morues qui questionnent la compatibilité entre des convictions féministes et le couple, qui se plantent complètement, s’égarent sans s’en rendre compte et se soutiennent malgré les failles me remplissent d’espoir. Aucun prototype de la femme et de la féministe idéales, simplement un imbroglio de personnalités, de contradictions et d’histoires qui résonnent à mes oreilles. Ces Morues m’ont fait rire et réfléchir. Autant dire que j’aurais bien aimé pouvoir les rejoindre pour boire une vodka et danser…

Découvrez aussi Apocalypse bébé de Virginie Despentes et Trois fois septembre de Nancy Huston.

Écoutez les premières pages !