Jean-Philippe Blondel, La Coloc

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Blondel - La ColocNous nous sommes réunis dans l’appartement refait à neuf la dernière semaine d’août, Rémi, Maxime et moi. Nous avons amené nos affaires, nos meubles ; nous avons établi notre territoire. Nos parents nous avaient accompagnés, mais nous les avons poliment congédiés, nous devions discuter, planifier, expliquer, justifier nos habitudes, nos détestations, nos goûts, nos emballements. Tout mettre sur la table pour qu’il n’y ait pas trop d’accrocs.

Bon, la première chose que nous avons faite, quand nos parents ont tourné les talons, c’est de hurler – de joie, de soulagement. Nous étions tous les trois tendus – nous n’étions pas sûrs qu’ils iraient jusqu’au bout, nous étions convaincus qu’à un moment ou à un autre, ils allaient dire non, ce n’est pas possible, retourne vivre à l’internat, reprends le bus, c’est une idée stupide, la colocation, à seize ans. Enfin, pour être plus honnête, Maxime et moi on a hurlé comme des sauvages en frappant dans nos mains tandis que Rémi se fendait d’un demi-sourire.

Actes Sud Junior, page 42

A priori, Romain, Maxime et Rémi n’avaient rien en commun, rien qui pourrait induire une proximité entre eux. Malgré tout, en cette rentrée, ils emménagent ensemble – pour des raisons différentes, mais globalement pour se rapprocher du lycée. Trois caractères apparemment tellement éloignés qu’ils pourraient ne pas être complémentaires, et pourtant, petit à petit, une certaine intimité s’installe. L’apprentissage de l’autonomie et gagner en maturité sera parfois naturel, souvent chaotique. Surtout quand viennent se mêler les histoires d’amour, celles des ados, mais aussi celles des parents.

La littérature adolescente offre souvent des personnages non soumis aux contingences matérielles de la vie avec les parents : facile, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent, sans demander l’autorisation. Ou alors la vie de famille est l’objet du roman, ou du moins son cadre. Jean-Philippe Blondel parvient à se situer entre les deux et à parler avec délicatesse d’une émancipation anticipée, avec tout ce que cela apporte de liberté et de difficultés. Les personnages sont peut-être un peu trop classique dans leur binarité – ils ne sont finalement pas ce dont ils avaient l’air au premier abord – mais les problématiques soulevées restent fines et l’écriture agréable. La Coloc m’a moins remuée que ses autres ouvrages, et pourtant je ne peux que le recommander : il aborde un large éventail de thèmes, sans que le résultat soit un imbroglio sans saveur. Et rien que ça, c’est fort.

Du même auteur, lisez Brise glace.

Découvrez aussi Comment (bien) rater ses vacances d’Anne Percin et Les Géants de Benoît Minville.

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Benoît Minville, Les Géants

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Minville - Les GéantsMarius continua. Il vidait son esprit encombré par l’entrevue de la matinée. Son père… Bon, il serait sans doute capable de lui pardonner ; il le respectait trop pour ne pas faire la part des choses. Il savait aussi faire la différence entre perdre un grand-père et en gagner un, même si celui-ci débarquait avec quarante ans de secrets de famille. Non, ce qu’il n’arrivait pas à dépasser, ce qui le remplissait de colère, c’était cette idée de mensonge – et aussi ce qu’il restait encore de caché, au fond. Ces non-dits qui leur appartenaient, et pas à lui. Et ce qu’il avait surpris, dans les yeux de son père : cette peur de décevoir les siens, cette angoisse d’être pris en faute… un truc qu’il n’aurait jamais soupçonné chez lui.

Bordel. Un grand-père bandit. Impossible ! On ne se découvrait pas un destin pareil un dimanche matin, au-dessus des tartines !

Éditions Sarbacane, page 87

Marius et Estéban sont les deux beaux gosses de la côte basque : les coudes serrés, ils surfent. Une amitié rare les lie, semblable à celle qui unie leurs deux familles. Un père pêcheur d’un côté, ouvrier de l’autre. Des mères qui mènent la barque à bout de bras. Un frère et une sœur également. Entre soucis d’argent, d’horizon et d’alcool, ils s’aident, coûte que coûte. Mais bon, Marius rêve de faire le tour du monde en voilier, Estéban et Alma – la sœur de Marius – sont amoureux et le grand-père de Marius revient après vingt ans de prison, bien décidé à récupérer ce qui lui est dû (mais quoi donc ?). Alors forcément, c’est un peu le bazar dans la tête des uns et des autres et les secrets et mensonges se multiplient.

L’histoire en elle-même sort de l’ordinaire – sauf pour ceux pour qui la pègre serait ordinaire – et pourtant Benoît Minville parvient à nous parler de difficultés du quotidien. Il s’intéresse aux petites gens, à des difficultés bien terre-à-terre et ne perd pas son temps à brosser des personnages parfaits. Il leur arrive d’être vraiment cons et c’est ce qui nous les rend accessibles. Des dieux du surf, certes, mais également deux jeunes hommes complètement paumés en prise avec la dure réalité du post-bac sans étude et sans argent. Les Géants nous fait le plaisir de ne pas être un roman aseptisé : on y parle de sexe, de petits et grands délits, de violence pas toujours contenue, d’alcoolisme, d’autisme, de honte, de pauvreté, de famille, d’amour et d’amitié, le tout sur fond d’été basque, avec ce que cela implique de fête et de vagues.

Du même auteur, lisez Je suis sa fille.

Découvrez aussi Malavita de Tonino Benacquista et Le Chat aux yeux d’or de Silvana De Mari.

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Laura Fischetto et Letizia Galli, La Mythologie

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Fischetto - La Mythologie 1Sans savoir que, grâce à la ruse de Gaïa, Rhéa s’apprête à le tromper, Cronos attend.

Quand son épouse arrive, elle serre quelque chose dans ses bras, et Cronos pense que Rhéa lui apporte Zeus, son dernier-né, pour qu’il puisse le manger.

Mais Rhéa ne lui a apporté qu’une pierre, emmaillotée comme un bébé, et Cronos, satisfait, l’avale.

Éditions du Centurion, page 45

En deux tomes, la mythologie grecque est brièvement et clairement présentée aux enfants. Dieux, héros et événements sont présentés en quelques lignes, de manière chronologique et/ou logique. Le tout est illustré dans un style original : l’on n’aime ou non l’esthétique, mais le choix est en adéquation avec le sujet. La langue est parfaitement accessible, mais ne manque pas de caractère, empreinte d’une tradition narrative relative au conte et au mythe.

L’enfant que j’étais a lu et relu ces deux livres, se laissant transporter dans un monde fantastique peuplé de personnages caractériels et d’événements merveilleux. L’adulte que je suis a tourné à nouveau ces pages avec plaisir. Tout en simplicité, le tableau est vite dressé, et comme première approche de cette mythologie aux nombreuses ramifications et péripéties, c’est vraiment réussi.

Découvrez aussi Percy Jackson de Rick Riordan et La Mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré.

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Anne Percin, Comment (bien) rater ses vacances

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Percin - Comment (bien) rater ses vacancesJ’avais hâte d’en finir, de mettre la main sur Mamie et d’abréger le scénario catastrophe qui se mettait en place dans ma tête. J’ai ouvert la porte. Machinalement, j’ai tâtonné pour tourner le bouton du minuteur à l’entrée du cellier.

Je me suis rappelé le jour où Mamie m’avait expliqué ce que c’était qu’un minuteur, et en quoi il était bon qu’une lampe s’éteigne toute seule quand on a des petits-enfants qui vont se servir au cellier et oublient d’éteindre derrière eux.

C’est con comme ça fonctionne, la mémoire.

Parce que là, dans une fraction de seconde, j’aurais besoin de me rappeler quel numéro on doit composer en cas d’urgence. Et savoir faire la distinction entre le 18, le 112, le 17 et le 15 s’avérerait beaucoup plus utile que de savoir comment marche un minuteur.

Éditions du Rouergue, page 41

Cet été, les parents de Maxime ont décidé d’aller faire de la rando en Corse. Autant dire qu’il n’envisage pas un instant de les accompagner. À la place il demande, sans l’avoir préalablement  réfléchi, à aller chez sa grand-mère au Kremlin. Un été qui s’annonce donc des plus calmes… C’était sans compter un accident inopiné, des policiers incrédules, des tentatives culinaires potentiellement risquées, et des discussions numériques animées !

Je connaissais la plume d’Anne Percin plus fine et sérieuse et ai eu au départ du mal à me plonger dans Comment (bien) rater ses vacances. Un départ plutôt court il faut l’avouer, car si l’écriture manque de sobriété dans la blague et la réflexion pseudo-adolescente, ça reste savoureux. Un roman où le quotidien se transforme en aventure : les premiers pas dans l’autonomie sont mal assurés et attendrissant. J’ai souri régulièrement et ai trouvé du plaisir à ma lecture. Gros suspense pour la suite : vais-je rester circonspecte ou me laisser happer ?

Découvrez aussi Je ne t’aime pas, Paulus d’Agnès Desarthe et Je suis sa fille de Benoît Minville.

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Anaïs Barbeau-Lavalette, La Femme qui fuit

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Barbeau-Lavalette - La Femme qui fuitIl fallait que tu meures pour que je commence à m’intéresser à toi.

Pour que de fantôme, tu deviennes femmes. Je ne t’aime pas encore.

Mais attends-moi. J’arrive.

Le Livre de Poche, page 19

La femme qui fuit était sa grand-mère et, petit à petit, Anaïs Barbeau-Lavalette reconstruit son histoire : pour elle, pour nous, pour sa mère. À partir de fragments disparates, elle lui offre une vie sous forme de roman et nous livre un roman plein d’éclat. Ce texte qui lui est directement adressé est intime et explosif : aucun faux-semblant apparent mais un récit poignant où, avec l’auteure, on apprend à cerner et aimer Suzanne Méloche. Les contours restent souvent flous, tout comme notre empathie.

Dès les premières pages, l’auteure nous happe avec une sensibilité bien placée : le cadre est posé, on sait où commence et termine l’histoire. Il ne reste plus qu’à en découvrir le contenu, sans égarer dans des espoirs fictifs. En fait de péripéties, il y a des relations qui se nouent et se dénouent parfois avec une surprenante rapidité, des considérations esthétiques, et une perspective historique qui m’était inconnue. J’ai été impressionnée par l’émotion qui se dégage de ces pages, par cette quête qui cherche l’explication sans jamais verser dans le jugement ni l’excuse. Les mots sont empreints à la fois de sobriété et de poésie, animant avec brio une réflexion fine sur la filiation et la liberté.

Découvrez aussi Ça aussi, ça passera de Milena Busquets et Naissances (collectif).

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Milena Busquets, Ça aussi, ça passera

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Busquets - Ca aussi, ça passera– Je t’ai déjà parlé de ma théorie comme quoi si certains hommes sont obsédés par la bouffe c’est parce qu’ils ne baisent pas assez ? Et que c’est grâce à eux que survivent tous les restaurants branchés de cette ville ? Tu as remarqué qu’ils sont toujours blindés de couples d’âge mûr ? Les types, dont la montre coûte le prix d’une bagnole, parlent de la recette des croquetas, tandis que les bonnes femmes ont le regard perdu dans le vague, l’air dégoûté et ennuyé, ou alors sont absorbées dans le décompte des calories ?

– Et tu connais ma théorie comme quoi quand tu te fous de moi, c’est que tu as envie de baiser ?

– Non, je n’y avais pas pensé avant. Possible.

Folio, page 37

Suite au décès de sa mère, Blanca décide de passer du temps dans la maison que sa famille possède à Cadaquès. Comme toujours face au deuil, elle est seule. Et pourtant bien entourée : ses enfants, ses deux ex-maris, son amant, ses deux meilleures amies, le compagnon de l’une d’elle, des amis et inconnus de passage… Dans le feu de la vie, elle cherche l’apaisement, la possibilité absurde de vivre sans sa mère.

Les mots sont crus, drôles et poignants et incarnent des pensées parfois éculées mais souvent justes. Le couple sexe/mort est des plus communs, et pourtant Milena Bisquets évite nombre d’écueils. Notamment parce qu’elle parvient à parler du sexe comme du reste, sans en faire des tonnes, enfin, pas plus de tonnes que ce qu’il est déjà. L’on sent la douleur vibrante qui habite la narratrice, douleur qui donne naissance à des réflexions nécessairement naïves mais qui ont le mérite d’aller un peu plus loin que souvent dans les ouvrages de ce type et d’interroger la vie, et surtout la manière dont on la mène. Qu’il est plaisant de lire des histoires d’amour bancalement belles sans en faire tout un pataquès.

Dans des éclats de voix et de rire, entre deux gueules de bois, Blanca met un pied dans le passé et, mine de rien, continue à avancer. Alors on a envie de la suivre encore un peu…

Découvrez aussi Le Livre de ma mère d’Albert Cohen et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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Maria Ernestam, Le Peigne de Cléopâtre

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Ernestam - Le Peigne de CléopâtreJeune homme, je ne suis pas juriste mais je sais pertinemment que si je demandais le divorce, mon mari me ferait vivre un enfer. Il s’en est donné à cœur joie pendant toute notre vie commune, alors la tyrannie, ça le connaît. Il sait exactement où appuyer pour que ça fasse mal. La culpabilité, la honte, la réputation, l’argent… Pour tout vous dire, après ce que j’ai vécu, je me fiche presque de la culpabilité et de la honte. Les problèmes de réputation ne me concernent pas. Mais avec un peu de chance, il me reste encore une dizaine d’années à vivre, et je veux les vivre pleinement. Après notre discussion de ce matin, je me suis dit qu’il n’était pas trop tard pour être heureuse. Pas trop tard pour… me mettre à fumer des cigares, ou, pourquoi pas, à porter des sous-vêtements en dentelle ! Mai d’abord, mon mari doit disparaître. Il ne doit plus jamais être en mesure de m’insulter ni de m’accuser de quoi que ce soit. Qu’une vieille dame souhaite vivre pleinement les quelques années qui lui restent, ça ne peut pas être complètement répréhensible, n’est-ce pas ?

Babel, pages 52-53

Fredrik, Anna et Mari sont amis de longue date. À la suite du licenciement de cette dernière, ils décident de monter une affaire, le Peigne de Cléopâtre, qui proposerait un large éventail de services dans le but de résoudre les problèmes des gens. Intention noble, ils possèdent en effet de nombreuses compétences et expériences qui leur permettent d’intervenir de diverses manières. Ces touche-à-tout, égarés dans la vie, apportent soutien, compréhension et aide à ceux qui les sollicitent dans l’arrière-salle du café le Refuge. Jusqu’au jour où ils se trouvent face à Elsa Karlsten, une femme violentée par son mari depuis plusieurs décennies. Sa requête est on ne peut plus simple : qu’ils l’éliminent pour lui rendre sa liberté. Cette première demande en amène une seconde : l’euthanasie du grand amour de Martin Danelius. Puis une troisième : l’assassinat de l’ivrogne qui a ôté l’usage de ses jambes à Stella Pfeil. Pris dans le tourbillon de leur passé, de leur compassion et de leur morale, ils se trouvent au bord d’un précipice qu’ils n’avaient pas pressenti.

Ayant beaucoup aimé les autres ouvrages de Maria Ernestam, je me suis plongée avec avidité dans celui-ci. Malheureusement, le ton m’a paru beaucoup moins mature et le projet manquer de finesse. L’auteure aborde une multitude de sujets, mais l’abondance de ceux-ci l’empêche de leur donner de la profondeur et l’on reste sur une surface simpliste. On retrouve des questionnements chers à Ernestam : la mort (naturelle et/ou intentionnelle), l’amitié, l’amour, la famille, la religion. Mais quand on y adjoint la maltraitance, le handicap, la maladie, le travestisme, l’art, la cuisine, la vengeance, la justice, le voyage, le conformisme, la folie, et j’en passe, on s’y perd. Et on n’échappe pas au cliché. Au final, on ne déconstruit pas grand-chose des représentations sociales, et l’on construit encore moins en termes de problématiques philosophiques et morales.

Je n’ai pas pour autant vécu une mauvaise lecture, mais j’ai été très déçue par rapport à ce à quoi cette auteure suédoise m’avait habituée…

De la même auteure, lisez Les Oreilles de Buster et Toujours avec toi.

Découvrez aussi Les Séparées de Kéthévane Davrichewy et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

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