Jean-Philippe Blondel, Blog

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blondel-blogÉvidemment, j’ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil – alors qu’il y avait un contrôle en SVT le lendemain, et que les SVT, ce n’est pas mon fort. J’avais l’impression que le carton était phosphorescent. Qu’il me menaçait et me protégeait tout à la fois. Je passais par toute la gamme des émotions – la colère qui me hurlait de l’envoyer se faire voir, qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’on pouvait m’apitoyer ? Une vilaine curiosité, bien sûr, mais aussi un fond de respect. Parce que c’était un joli geste, mine de rien. Mieux en tout cas que ce à quoi je m’attendais – mieux que la proposition d’un week-end à Disneyland ou d’une escapade à Londres, rien que tous les deux, histoire de se donner bonne conscience et de réamorcer le dialogue.

Actes Sud Junior, page 36

La narrateur, quinze ou seize ans, je ne sais plus, décide de ne plus adresser la parole à son paternel. Et pour cause, celui-ci a violé son intimité en devenant un lecteur assidu de son blog. Afin de renouer le dialogue, son père lui offre un cadeau étrange mais lourd de sens : un carton contenant des bribes de son adolescence, des morceaux de silence. C’est ainsi que, petit à petit, le passé se fait connaître et dévoile une personnalité, celle d’un garçon ardent devenu un homme – trop – calme.

Comme à chacun de ses romans, Jean-Philippe Blondel aborde la question de l’écriture, ici celle de l’intimité. Une écriture qui voile ou révèle, mais toujours permet de dire les drames de la vie et ses instants de lumière. Ainsi, il prête ses mots à un adolescent indigné et blessé, tissant le récit d’un quotidien chamboulé par la découverte d’une enfance advenue mais bien révolue.

À l’heure des snapchats, peut-être la mise en scène du blog devient-elle désuète, et pourtant elle permet de mettre en relief l’apparent paradoxe d’un écrit qui ne s’adresse pas à n’importe qui et est pourtant relayé sur Internet, un espace clos et protégé à la merci de la lecture d’autrui. Journal d’une intimité partagée qui se voudrait circonscrite, Blog interroge la question du privé.

Du même auteur, lisez Brise glace et La Coloc.

Découvrez aussi Je suis sa fille de Benoît Minville et La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

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Florence Hinckel, Hors de moi

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CV3.inddEnceinte.

Ce mot revient sous forme d’éclairs dans mon esprit. Le mot. Pas l’idée. Juste le mot.

Une enceinte, normalement, c’est un mur pour protéger les forteresses, on a appris ça en CE2. Mur d’enceinte. Mais qu’est-ce qui me protège, moi ? Qu’est-ce qui m’entoure ? Je ne suis enceinte et protégée par rien du tout.

Talents Hauts, page 78

Depuis cette soirée d’été décorée de feux d’artifices, Sophie vit avec une chaleur dans le ventre. Une chaleur en forme d’un garçon de passage, installé dans son intimité, ses rêves et ses souvenirs. En forme du garçon qui, cette nuit-là, a posé son sourire contre le sien, a nourri son cœur, trouvé le chemin jusqu’à son ventre. Une chaleur en forme d’embryon. Une chaleur qui grossit et répand un froid certain autour d’elle. Car Sophie, 16 ans, doit apprendre à gérer cette vie qu’elle attend, la violence des réactions et des regards sur son ventre qui s’arrondit.

Florence Hinckel aborde avec une douce et terrible beauté ce sujet quasi-absent dans la littérature – et les discours. Loin de fouler les sentiers éculés du drame et du jugement, elle conte cette histoire pleine de doutes, de rire, de tendresse et de douleur. Ce roman, habité par le silence, vient questionner, remuer, chambouler. La retenue des mots laisse toute la place à la pensée, à l’émotion et la compréhension. L’auteure donne vie à des sentiments et des personnages égarés, elle questionne une norme écartée et pourtant soulignée. Hors de moi se glisse au creux de notre ventre et donne des envies de bras qui se serrent, autour de Sophie, autour de nous.

Découvrez aussi La Fille du docteur Baudoin de Marie-Aude Murail et Zouck de Pierre Bottero.

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Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut

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Lemaitre - Au revoir là-hautLe chauffeur remonte aussitôt, Albert trop heureux de lui emboîter le pas. À deux, on reprend les coins de la vareuse et on balance le tout dans le cercueil, cette fois le floc est plus mat ; à peine le temps de réaliser, le chauffeur a posé le couvercle. Il reste peut-être quelques os dans la fosse, qui auraient glissé dans la manœuvre, mais bon. De toute manière, pensent visiblement le chauffeur et le capitaine, pour ce qu’ils vont en faire, de ce cadavre, c’est bien suffisant. Albert cherche du regard Mlle Préricourt, elle est déjà à sa voiture, c’est difficile ce qu’elle vient de vivre là, comment lui en vouloir ? Son frère réduit à des grappes d’asticots.

Le Livre de Poche, page 160

Ce sont les derniers jours de la Première Guerre mondiale et le temps s’éternise dans la boue, l’horreur, l’impatience et la peur. Ultimes instants pour survivre ou surprendre, procéder à des actes de bravoure inutiles, qui ne changeront en rien le cours de l’Histoire, mais prometteurs à l’approche d’un avenir où des parcelles de pouvoir seront redistribuées. Car les morts devront être remplacés, enterrés, marchandés. Et les survivants auront la dure tâche de retrouver une place dans ce monde dont ils ont été extraits pendant quatre années. Tâche qui apparaît bien vite impossible aux yeux d’Albert et Édouard… Dans la France qui glorifie ses morts, il n’y a pas de reconnaissance possible pour une gueule cassée et un soldat du commun. Les deux comparses nouent une relation basée sur une culpabilité plus ou moins partagée, un héroïsme décalé, une absence de repères, une amitié venteuse et pourtant indéfectible. Et c’est l’idée d’une immense arnaque nationale, cynique et audacieuse, qui leur permettra de retrouver un horizon, flou et improbable, mais un horizon dans tous les cas.

Pierre Lemaitre aborde avec humour et peu de concessions ce thème souvent invisible du conflit de 14-18, l’après. La guerre et ses horreurs sont présentes au fil de l’ouvrage, mais s’effacent juste assez pour souligner la violence d’un quotidien qui cherche à rendre hommage sans assumer. L’auteur nous fait naviguer parmi les tombes, celles qui abritent des soldats inconnus et d’autres qui enserrent – ou non – la conscience des puissants. Dans cette noirceur, persistent les sentiments : l’amour, la souffrance, le regret, l’amitié, le mépris… Une humanité qui peine à se mettre en lumière et pourtant nous fait sourire dans son inconséquence.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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Jim Harrison, Légendes d’automne

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Harrison - Légendes d'automneIl se réveilla à l’aube et commanda un café noir qu’il alla siroter sur le balcon qui dominait les jardins de l’hôtel. Il resta là, noyé dans une rêverie sans suite jusqu’au moment où il vit paraître le premier être humain de la journée, un jardinier qui se rendait à son travail. Il revint dans la chambre pour méditer sur ses projets de vengeances et de survie, deux instincts qui se marient généralement assez mal.

Édition 10/18, page 84

Légendes d’automne, ce sont trois histoires aux couleurs arides et au ton sauvage. La première mêle amour et vengeance, la seconde est le spectacle d’une vie somme toute banale, et la troisième expose l’homme à des violences de toutes sortes.

J’ai lu cet ouvrage il y a plusieurs mois (années ?) et, à défaut de substance, il m’en reste une sensation. Celle d’un malaise dû à un ennui pourtant conscient de se trouver face à de la qualité. La plume de Jim Harrison a du caractère et pourtant ne m’émeut pas ; ses mots ne trouvent aucune résonance en moi. Je sens bien qu’il touche à des tragédies modernes, et les sujets qu’il aborde ont beau, dans l’idée, m’intéresser, mon marbre ne vibre pas.

Alors je laisse à d’autres cette lecture sur le fil ténu de la damnation et de la rédemption… elle trouvera nécessairement un écho chez certains.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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Claude Fischler, L’Homnivore

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fischler-lhomnivorePour manger de la viande, à la différence de beaucoup d’autres types d’aliments, il faut procéder à un partage. Et le partage de la viande est un acte fondamental, sinon fondateur, de la vie sociale. Il revêt un caractère vital, pour des raisons biologiques et sociales à la fois ; mais il a une autre caractéristique : partager la viande, c’est aussi partager la responsabilité de la mise à mort et, en somme, la recycler symboliquement, la transformer en lien social.

Éditions Odile Jacob, page 139

Nécessité vitale mais également sociale, manger est un acte fort. Par-delà les temps et les civilisations, le repas est un rituel signifiant : autant ses modalités que son contenu. Alors Claude Fischler questionne l’influence des traditions, la nature des goûts, les effets de l’industrialisation et de l’évolution des modes de vie, les transformations de la diététique et de la cuisine – grande ou quotidienne –, le rapport au corps et à l’autre que sous-tend la problématique de l’alimentation. L’homme, omnivore par excellence, est soumis à un paradoxe des plus intéressants : la tendance à se nourrir de ce qu’il connaît et l’envie de s’ouvrir à de nouveaux horizons, de découvrir et d’expérimenter. C’est dans la tension entre ces deux pôles que naît la cuisine, sur le fil ténu des traditions et de l’innovation.

Un essai sur la question de la nourriture, forcément j’étais curieuse et intéressée d’emblée. Et je n’ai pas été déçue par l’approche multiple de l’auteur. Il balaie un nombre impressionnant de sujets qui gravitent autour de la question fondamentale de l’alimentation. Ainsi la lecture de cet ouvrage permet d’éclairer plusieurs paramètres et de les faire entrer en relation, dans une perspective sociologique replacée dans un contexte historique.

Claude Fischler ne s’encombre pas de concepts obscurs et nous livre un ouvrage facile d’accès qui permet une interrogation raisonnée sur ce sujet bien souvent éculé par les médias : aucune prescription, seulement un panorama exigent et intelligent, qui apporte connaissances et sources de réflexion. Une recette réussie.

Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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Ruwen Ogien, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale

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Ogien - L'Influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaineAinsi, Kant affirme qu’il est catégoriquement interdit de mentir. Pour lui, c’est un devoir moral qui, en tant que tel, n’admet aucune exception. Il vaut même dans le cas dramatique où, cachant chez vous un innocent pourchassé par des assassins cruels, ces derniers se présentent à votre porte et vous demandent si leur victime est chez vous.

Il est difficile de comprendre la position de Kant si l’on ne tient pas compte du fait que, pour lui, nous ne sommes responsables que de ce que nous faisons intentionnellement. Les actions immorales que les autres font en profitant de nos engagements moraux ne peuvent pas être mises à notre débit moral personnel. Dans ce cas particulier, nous ne sommes absolument pas responsables de ce que feront les criminels. D’ailleurs nous ne pouvons jamais être sûrs de ce qu’ils feront après notre intervention, alors que nous pouvons être sûrs que nous aurons pollué notre âme si nous mentons.

Finalement, c’est parce que Kant exclut la responsabilité négative qu’il peut se permettre d’affirmer qu’il faut toujours dire la vérité, quelles que soient les conséquences, même à des criminels sans scrupules.

Le caractère absurde ou, au moins, contre-intuitif de l’argument de Kant est-il une preuve définitive de la validité de l’idée de responsabilité négative ? C’est, bien sûr, ce que pensent les utilitaristes.

Mais cet argument est-il tellement contre-intuitif ? C’est peut-être quelque chose qu’il faudrait vérifier.

Le Livre de Poche, pages 56-57

Est-il moral de sacrifier une personne pour en sauver cinq ? Le procédé du sacrifice influence-t-il cette réponse ? L’inceste est-il immoral ? Faut-il éliminer les animaux pour les libérer ? La morale est-elle instinctive ? Une vie brève et médiocre est-elle préférable à pas de vie du tout ? L’odeur des croissants chauds a-t-elle une influence sur la bonté humaine ? Telles sont les multiples questions que Ruwen Ogien se pose et nous pose. À partir de situations concrètes, il réfléchit à la question morale, dans une démarche philosophique. Nécessairement, le lecteur ne peut à son tour que verser dans l’analyse et se triturer les neurones…

Outre son intelligence et sa pertinence, la grande qualité de Ruwen Ogien est son accessibilité. Un philosophe qui prend la peine de nous expliquer les concepts (pas si nombreux) qu’il aborde et qui écrit pour que le commun des mortels qui a envie de le lire le puisse, c’est précieux. Et cet ouvrage de philosophie morale expérimentale a l’avantage d’aborder de nombreux problèmes susceptibles de parler à tous. Il ne prétend pas apporter de réponse univoque, mais révèle et explique les divers points de vue relatifs aux différents courants philosophiques, et surtout les paradoxes qui habitent les individus : untel aura une réaction utilitariste dans tel cas, alors qu’il sera plus conséquentialiste dans un autre… Il ne s’agit pas de juger ni de critiquer avec cet ouvrage, encore moins de prescrire une morale modèle que chaque quidam devrait suivre, mais bien de mettre en perspective des interrogations banales dans leur complexité, toujours dans une approche philosophique.

L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine est pétri d’humour et de réflexion, et invite à une introspection raisonnée.

Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et Le Peigne de Cléopâtre de Maria Ernestam.

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Pascale Dewambrechies, L’Effacement

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Dewambrechies - L'EffacementAlbert Lepoivre est passé ce soir. Une requête. Des cours de français pour son neveu. Il fait des fautes. Trop pour un garçon si brillant. Deux fois par semaine serait un bon rythme. Je m’entends proposer trois. En fin de journée, après son travail à l’étude. On peut commencer demain. Il n’en espérait pas tant. Je n’espérais rien. Le revoir. Une heure et demie.

En tête-à-tête.

Résister.

Folio, page 55

On est en 1952, Gilda a trente-six ans, est institutrice et vit dans un petit village des Pyrénées. Nommée directrice, elle s’apprête à poursuivre sa vie dans le calme qui la caractérise. Mais l’arrivée d’un parisien de seize ans son cadet vient bouleverser une routine bien installée. Dans le feu de son sang espagnol, Luis attise en elle un désir interdit : celui d’une femme respectable, déjà presque âgée, pour un jeune garçon, encore un peu enfant. La passion qui s’empare d’elle l’oblitère peu à peu du reste du monde. Dans une France aux mœurs encore très conservatrices, quelle place peut maintenant occuper Gilda ?

Une place insignifiante si l’on en croit sa volonté : Gilda disparaît en elle-même et s’efforce de disparaître aux yeux des autres et, plus encore, à ceux de la vie. Une telle négation de soi oppresse par moment. L’écriture de Pascale Dewambrechies révèle les tâtonnements du personnage mais verse parfois dans une hachure trop marquée, un halètement de la lecture. Mais la grâce de l’ouvrage réside pourtant dans la persistance d’un brin de personne malgré l’effacement volontaire de la narratrice, dont les contours sont difficilement cernables, mais dont l’essence reste palpable et bien présente. Gilda est le calme d’une tempête contenue, celui d’une femme des années cinquante soumise à sa réputation, celui d’un être pour qui désir et amour deviennent une blessure fatale.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et La Femme rompue de Simone de Beauvoir.

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