Élise Thiébaut, Ceci est mon sang

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Thiébaut - Ceci est mon sangLe tampon lui-même, quand j’étais adolescente, me paraissait un objet maléfique et il me fallut de longs mois pour parvenir à en introduire un dans mon vagin, non sans avoir essayé un nombre incroyable de positions dignes du Kamasutra (mais avec, hélas, une issue moins agréable). Et même si je voulais jouer l’affranchie en m’enfilant des tampons comme on s’enfile un coton-tige dans l’oreille (encore que généralement on ne l’y laisse pas toute la journée), mon vagin de vierge faisait de la résistance. À ses débuts, tout ce qu’il voulait, c’était saigner en paix. Si on lui avait demandé son avis, il aurait passé ses journées à jouer Let it bleed sur une bonne vieille serviette en coton épais régressive qui me rappelait ma vie de nourrisson enveloppé dans ses langes, avec un roman policier, une tablette de chocolat et une bouillotte sur le ventre. Mais quant à le dépuceler avec un morceau de coton compacté, mieux valait ne pas y penser.

Je ne sais pas, honnêtement, comment j’ai fini par l’amadouer. Mick Jagger, Lou Reed et David Bowie ont dû plaider ma cause. Toujours est-il que, durant mes quarante ans de vie menstruelle, j’ai alterné entre les serviettes et les tampons, sans jamais trouver ça très confortable, et sans jamais me demander pourquoi le choix était si limité, entre sentir un machin frotter contre mes muqueuses ou avoir l’impression de porter une couche. J’ai accumulé des cystites, les mycoses, les éruptions, les inflammations aux alentours des règles, qui s’accentuaient et se déclenchaient au contact de certaines protections périodiques. Pourtant, si je pense à Marie-Antoinette, je bénéficiais d’un confort inédit, d’autant que je n’ai pas eu comme elle à m’entendre dire : « Non seulement vous avez des règles abondantes et douloureuses, mais en plus vous êtes condamnée à avoir la tête tranchée. »

La Découverte, pages 98-99

Élise Thiébaut, journaliste et féministe, a saigné tous les mois pendant quarante ans, à une grossesse et une pré-ménopause près. Phénomène on ne peut plus courant et étrange, qui valait bien qu’on en fasse au moins un livre. C’est avec une bonne dose d’humour qu’elle nous parle donc des « ragnagnas », les siennes et celles des autres, pour en ôter le vernis de silence et de méconnaissance. Histoire des menstruations et des croyances et peurs qui leur sont associées, petit tour d’horizon des protections périodiques, approche biologique (voire mécanique), mise en perspective à l’échelle des différentes sociétés et religions : de quoi se documenter et amorcer une réflexion nécessaire sur ce phénomène qui touche – plus ou moins régulièrement – au moins la moitié de la population mondiale.

Quelle meilleure arme que le rire et des informations claires pour lever un tabou sanglant ? Il n’y en a pas et l’auteure paraît être experte en la matière. Elle multiplie les parallélismes décalés mais incisifs entre les histoires : celle avec un grand H, la sienne et celles qu’on raconte. Cette « Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font » donne à réfléchir en mettant en lumière ce qui se passe dans nos culottes et les répercussions – réelles ou fantasmées – que ces coulées de sang peuvent avoir sur la vraie vie. Celle où parfois on aurait envie de balancer un tampon imbibé à la tête de ceux qui invectivent : « T’as tes règles ou quoi ? » Celle où l’on saigne tous les mois sans en mourir, mais pas toujours sans souffrir.

Découvrez aussi La Fabuleuse Histoire du clitoris de Jean-Claude Piquard et Beauté fatale de Mona Chollet.

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Amin Maalouf, Un fauteuil sur la Seine

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Maalouf - Un fauteuil sur la SeineCe sont, toutefois les premières phrases du discours qui restèrent dans la mémoire du public rassemblé sous la Coupole ce jour-là, le jeudi 3 décembre 1840. On s’attendait à ce que le nouvel académicien répondit, d’une manière ou d’une autre, au tollé insultant qui avait accueilli son élection face à Victor Hugo ; mais Flourens ne s’était pas contenté de justifier sa présence à l’Académie française. En quelques paragraphes brefs, il avait su rendre compte d’un véritable phénomène de civilisation. S’élevant au-dessus des querelles entre « classiques » et « romantiques », entre républicains, bonapartistes, orléanistes ou légitimistes, et au-dessus des inévitables conflits de personnes, il avait rappelé à ses confrères qu’un monde nouveau était en train de naître, dans lequel la science, son esprit, ses méthodes et ses applications allaient jouer un rôle déterminant. Et pas uniquement dans les domaines du savoir ou de l’enseignement ; en France, comme en Angleterre, comme dans d’autres pays, la généralisation des machines allait produire de nouvelles relations entre les hommes, de nouvelles doctrines politiques et philosophiques, transformant à la fois l’existence matérielle et la vie intellectuelle de la population entière.

Le Livre de Poche, page 166

Lorsqu’il est élu, chaque nouvel académicien prononce un discours qui rend hommage à son prédécesseur. Voilà une coutume qui a vu le jour dès la création de l’Académie française. Amin Maalouf est allé plus loin, puisqu’il est remonté jusqu’en 1634 pour retracer les vies et les aventures des dix-huit hommes (Académie française oblige, ça aurait été dommage qu’il y ait des femmes dans le lot) qui se sont succédés et ont occupé le 29fauteuil – celui sur lequel il siège dorénavant. Ce faisant, on remonte quatre siècles d’histoire de France, tantôt dans une approche politique, intellectuelle, artistique, littéraire ou scientifique. Toujours du point de vue d’une élite française reconnue (Académie française oblige, bis).

Amin Maalouf nous livre un kaléidoscope historique qui ne vise pas l’exhaustivité. L’entreprise est considérable et assez réussie. Cependant ses phrases, qui cherchent dans le même temps l’ampoule et la sobriété, ont eu tendance à m’exaspérer (Académie française oblige, ter). L’on a parfois l’impression que l’auteur hésite entre le roman, l’anecdote et la rigueur historique : l’équilibre, dur à trouver, manque. Faire d’un fauteuil un lieu de mémoire permet de retracer une histoire incarnée où les noms connus éclairent ceux qui se sont perdus dans l’oubli et d’offrir un panorama historique accessible. C’est intéressant mais un peu trop propre et démago pour ne pas être, au moins un peu, ennuyant.

Découvrez aussi Les Vies de papier de Rabih Alameddine et Je, François Villon de Jean Teulé.

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Stephen King, 22/11/63

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King - 22-11-63Mais Sadie et moi, on s’en est payé une tranche. Fondant est devenu notre nom de code, et nous nous sommes beaucoup régalés cet automne-là.

Nous étions discrets, mais forcément il y avait des gens qui le savaient. Il dut y avoir quelques potins, mais il n’y eut pas de ragots. Dans les petites villes, les gens sont rarement malintentionnés. Ils connaissaient la situation de Sadie (approximativement en tout cas) et comprenaient que nous ne pouvions nous engager publiquement, du moins pendant un certain temps. Elle n’est pas venue chez moi, ce qui aurait provoqué des commentaires déplacés, et je ne suis jamais resté chez elle au-delà de 22 heures, ce qui aurait également déclenché des commentaires inappropriés. J’aurais pu ranger ma Sunliner dans son garage pour passer la nuit chez elle, mais sa Coccinelle Volkswagen, si petite fût-elle, l’emplissait quasiment d’un mur à l’autre. Je ne l’aurais pas fait, de toute façon, car quelqu’un l’aurait su. Dans les petites villes, tout finit toujours par se savoir.

Le Livre de Poche, page 485

Il paraît que 22/11/63 n’est pas un livre représentatif de l’œuvre de Stephen King. Du coup j’ai choisi un extrait qui ne reflète pas le nœud de l’intrigue, ça me paraissait cohérent. De toute façon, sur plus de mille pages, forcément, il y a un peu de tout. Et il se trouve qu’en plus de voyager dans le temps et de changer le cours de l’histoire, Jake Epping devient George Amberson et tombe follement amoureux de sa collègue bibliothécaire, Sadie Dunhill. En voilà une bonne nouvelle – surtout qu’il paraît que les élèves aiment toujours voir deux profs se mettre ensemble. Sauf que ça complique une situation déjà difficile. Car Jake/George a hérité d’une lourde tâche, difficilement conciliable avec son idylle : arrêter Lee Harvey Oswald et sauver John Kennedy. Rien que ça.

Reprenons du début. Jake Epping est un prof de littérature à l’université, divorcé, qui n’a pas la larme facile (c’est la première phrase du livre et l’auteur nous le rappelle environ toutes les 83 pages, au cas où). Un jour, il est profondément bouleversé par un devoir rédigé par le concierge du lycée : celui de l’assassinat de sa mère et de ses frères et sœurs par son père. Un autre jour, il se trouve être le confident d’un secret inexplicable : à l’arrière d’un petit boui-boui qui vend des hamburgers pour un prix dérisoire, existe une sorte de faille qui emmène tout droit en 1958, toujours le même jour à la même heure. Chaque passage remet les compteurs à zéro : c’est donc l’opportunité rêvée d’empêcher des événements tragiques d’avoir lieu, qu’ils soient à l’échelle personnelle ou internationale. Jake/George se laissé embarquer, et c’est au cours de l’un de ces voyages qu’il rencontre la grande et belle Sadie. Sauf que je vous rappelle que ça complique tout : lui qui avait prévu d’être concentré uniquement sur la mission qu’il avait acceptée, se trouve à avoir peut-être envie de vivre sa vie, quitte à changer de priorités.

En bref, un très gros roman qui m’a agacée souvent et transportée parfois. Stephen King revendique de ne pas avoir de style, et on ne peut que lui accorder cela. Sauf que parfois il s’essaie à la formule et cela devient soit un peu ridicule, soit assez abscons. Ce détail de taille mis à part (avec les trop nombreuses adresses faites au lecteur), l’imagination de l’auteur a le mérite d’être fournie. Un peu trop parfois, notamment lorsqu’il imagine les effets des voyages à répétition dans le passé et les modifications qu’ils entraînent – trop de pathétique tue le pathos (véridique !).

Je critique, je critique, mais 22/11/63 parvient tout de même à composer un monde cohérent et l’intrigue est assez bien ficelée pour que ça fonctionne. J’ai mis du temps à me mettre dedans, mais la curiosité m’a poussée à avancer, à arriver au bout, le sourire aux lèvres. Il y a de belles choses et cela donne envie d’apprendre à danser le lindy-hop et de trouver ses propres harmonies. Car « la danse, c’est la vie ». La musique, la lecture et nous aussi.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Le Roman du mariage de Jeffrey Eugenides.

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Chibundu Onuzo, La Fille du roi araignée

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Onuzo - La Fille du roi araignéeElle s’est pointée en minijupe. Une tenue qu’on ne porte qu’à l’abri de sa voiture climatisée, vitres fermées et, de préférence, teintées, tout le monde le sait. Sauf Abike Johnson. Qui a exhibé ses jambes puis s’est étonnée qu’une meute nous coure après.

J’ai dû l’emmener chez moi. Le chauffeur était parti. Aucun policier digne de ce nom ne nous aurait laissé passer sans l’arrêter pour tenue indécente, voire pire. Une réaction peut-être excessive de ma part. Même si elle le cachait bien, répondant du tac au tac aux quolibets des conducteurs de danfo, elle était perturbée. Il a fallu qu’elle menace de s’en aller pour que je capte qu’elle était vraiment chamboulée. Ses doigts tremblaient quand elle a tapoté sur les touches de son portable et elle refusait de croiser mon regard. Je me suis excusé. Enfin – c’était la seule solution – je lui ai proposé de l’emmener se changer à la maison.

Éditions 10/18, page 101

Abike Johnson et Runner G n’auraient pas dû se rencontrer. Elle a dix-sept ans et est la fille d’un homme riche et puissant. Lui est un peu plus âgé (si je ne m’abuse) et vend des glaces sur le bord de la route (ça j’en suis sûre). Tandis qu’elle joue le jeu de la Frustration avec son père – une joute verbale pleine d’un venin insidieux, une démonstration de force –, lui essaie de subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur. Privilèges et misère en face à face, avec au milieu une histoire d’amour, une tendance innée à la manipulation, un désir de vengeance, l’impunité de ceux qui se sacrent supérieurs, la peur, la cruauté, la perversion. Et puis Lagos, la ville aux mille visages.

Une histoire d’amour qui se joue de toutes les conventions sociales, c’est une recette qui fonctionne. C’est le cas ici aussi, et pourtant La Fille du roi araignée me laisse, après plusieurs mois de lectures, un petit hochement de tête accompagnée d’une moue indécise, un je ne sais quoi de pas convaincu. Chibundu Onuzo parvient à dépeindre les différentes sphères de la société nigériane et les atmosphères qui s’y associent. Un point pour elle. Elle aborde des thématiques qui m’intéressent. Deux points pour elle. Son roman est agréable à lire. Un troisième point. Et pourtant, ça manque de relief et de profondeur, avec un petit quelque chose de dérangeant. Le sentiment que la réflexion ou l’écriture n’est pas aboutie, une simplicité et une ingénuité (qui persiste malgré la violence palpable) qui ne devraient pas avoir leur place dans ce roman. Balle au centre finalement.

Découvrez aussi L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie et Barcelona ! de Grégoire Polet.

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Anne Percin, Bonheur fantôme

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Percin - Bonheur fantômePendant que je me marrais, R. est allé chercher dans un tiroir deux petits couteaux dont il a frotté les lames l’une contre l’autre pour les affûter. Je continuais à regarder la bête. Ses gros yeux ronds étaient opaques, sa bouche entrouverte laissait voir ses dents jaunes. Quelle pitié que ce soit si joli, un lapin ! Avec un poisson ou une poule, on n’aurait pas eu tant de scrupules. J’avais posé les carottes de Paulette à côté. Le tout évoquait un tableau de Rosa Bonheur qui est à Bordeaux, on y voit deux lapins fauves contemplant avec enthousiasme un tas de carotte et un gros navet jaune. Sauf que dans son tableau, les lapins sont vivants. Nous, on faisait dans la nature morte.

Babel, page 87

Pierre a quitté Paris, sa thèse sur Simone Weil, ses amis et le mannequinat pour s’installer à la campagne, faire les brocantes et écrire la biographie de Rosa Bonheur, une peintre féministe du XIXe siècle qui peint des vaches – entre autres. Il a surtout quitté R., cet homme qu’il craignait tant de perdre. Alors, à La Flèche, il vit du minimum : minimum d’argent, minimum d’émotions et minimum de sentiments. Sauf qu’à défaut d’argent, des émotions et des sentiments, Pierre en a à revendre, qui bouillonnent en sourdine sous son crâne et dans son ventre, qui remplissent le vide de rien et le rien d’amour. Dans ce paysage calme peuplé de personnages épars, il apprend peu à peu : à dépecer les lapins et à dompter ses fantômes.

Une quête identitaire en pays sarthois, pourquoi pas. Écrite par Anne Percin, avec plaisir. Au final, un roman haut en couleurs, où pudeur et provocation entrent en harmonie. L’on découvre peu à peu l’histoire de Pierre en même temps qu’il apprivoise son existence. Humour, douleur et douceur parsèment son chemin où le deuil a laissé sa marque, à côté de l’insécurité, du bonheur et des erreurs. Bonheur fantôme porte bien son nom : sous couvert de peu d’événements, c’est le tourbillon d’une vie qui cherche à se vivre.

Découvrez aussi La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Je ne retrouve personne d’Arnaud Cathrine.

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Timothée de Fombelle, Le Livre de Perle

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fombelle-le-livre-de-perleChaque année, la veille de Noël, la Maison Perle s’ouvrait aux enfants. Ils arrivaient au galop en hordes barbares dans la rue, revenant de l’école avec leurs cartables. Ils s’arrêtaient essoufflés à la porte, restaient un peu sur le trottoir, prenaient le temps de recoller leurs cheveux en se regardant dans la vitrine, puis ils entraient un par un, sans se bousculer, visages d’angelots enrhumés dans leurs écharpes. Les filles trop grandes donnaient la main aux petites pour faire oublier leur âge. Les enfants sages tâchaient de l’être encore plus, avec des « Bonjour, madame » et des « Bon Noël, monsieur ». Même les voyous, la casquette roulée dans la main, étaient hypnotisés par l’ordre, la lumière dorée, les cuivres, l’impression de marcher dans un nuage de sucre glace. Ils tiraient leur pantalon pour cacher leurs genoux salis par les parties de billes.

Ils recevaient chacun une guimauve emballée dans un papier blanc imprimé de rouge pour l’occasion.

Le 24 décembre, les enfants avaient le droit de passer devant les clients qui se pressaient dans la boutique. Une fois servis, ils tardaient à repartir tant ils se sentaient bien. Chaque pas était au ralenti. Aucun d’eux, pourtant, n’aurait osé repasser deux fois au comptoir et risquer la condamnation aux « sept années ». C’était la menace que répétait M. Perle. Sept années sans guimauve de Noël si on resquillait. Quand on a six ou huit ans, ces sept années valent la perpétuité.

Gallimard Jeunesse, pages 67-68

Dans Le Livre de Perle, les histoires s’enchevêtrent et se nourrissent. Tout d’abord, il y a celle du prince Ilian, qui vient d’un monde lointain où la magie existe encore. D’ailleurs, Ilian est amoureux d’Olia, une fée qui souhaite devenir mortelle pour afin de vivre cet amour. Mais, victime de la jalousie de son frère tyrannique, il est condamné à l’exil et se retrouve au cœur d’un monde qui ne croit plus au sien : le nôtre. Il y a donc également l’histoire de Joshua, ce garçon qui vient d’on ne sait trop où et qui est quasi-amnésique. Il est adopté par un couple de confiseur, les Perle, qui seront déportés lors de la Seconde Guerre mondiale tandis que lui sera au front. Ensuite, il y a celle du narrateur, un jeune garçon dont le chemin croise celui du vieux Joshua Perle. Ce dernier n’a eu de cesse, toute sa vie, de chercher les traces de magie afin d’inverser le sort dont il a été la cible. Car quand un prince aime une fée, dans un monde ou dans l’autre, c’est éternel.

Avec son indéniable talent, Timothée de Fombelle nous livre à nouveau un ouvrage, entre réel et féerie, dont la poésie et la profondeur ne peuvent que remuer. Avec des phrases dont la limpidité font l’évidence, il nous parle d’amour, de guerre, de filiation et de mémoire. Sous sa plume, même la violence sait se parer des atours de la douceur, et bouleverse ainsi un lecteur transporté. Il raconte la quête universelle d’un absolu personnel, d’un but à la vie, d’un fragment de beauté et d’éternité. Les personnages se sondent eux-mêmes en cherchant les autres. Quant à ce qu’ils trouvent, c’est souvent flou. Mais certainement ils nous offrent un grand roman d’aventures qui porte aux nues les pouvoirs de l’imaginaire et de l’imagination.

Du même auteur, lisez Neverland et Tobie LolnessTobie Lolness.

Découvrez aussi La Quête d’Ewilan de Pierre Bottero et En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut.

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Becky Albertalli, Moi, Simon, 16 ans, homo sapiens

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Albertalli - Moi, Simon, 16 ans, homo sapiensBlue,

Je crois que je t’ai mis mal à l’aise, et j’en suis vraiment, vraiment désolé. Je suis terriblement indiscret. Cela a toujours été mon problème. Je suis vraiment désolé, Blue. On dirait un disque rayé, je sais. Je ne suis pas sûr de te l’avoir dit clairement mais les e-mails que nous échangeons comptent énormément pour moi. Je m’en voudrais à mort d’avoir tout foutu en l’air. Tout gâché. Pardon, je ne sais même si tu emploies des gros mots.

Il me semble aussi que je t’ai induit en erreur avec ce titre. Pour être honnête, moi non plus, je ne sais pas, TECHNIQUEMENT, si le beurre de cacahuète est meilleur que le sexe. Le beurre de cacahuète est absolument divin, bien sûr. Et meilleur, je parie, que le sexe hétéro, également appelé « rapports » (dixit ma mère).

Le sexe non hétéro, en revanche… J’imagine que ça doit légèrement surpasser le beurre de cacahuète. Je n’arrive pas à en parler sans rougir, c’est grave, docteur ?

En tout cas, puisqu’on puisqu’on parle de beurre de cacahuète, je te remercie pour la photo. C’était exactement ce que j’avais en tête. Au lieu de manger une de ces tartelettes, je voulais simplement IMAGINER combien elle serait salée et chocolatée et extraordinaire dans ma bouche. C’est génial, parce que je mourais d’envie de me torturer, mais j’avais la flemme de chercher sur Google des images de tartelettes au beurre de cacahuète.

J’aurais bien fait une razzia sur notre stock de chocolat moi aussi, mais il n’a pas survécu au week-end.

Jacques

Le Livre de Poche Jeunesse, pages 61-62

Lui, Simon, 16 ans, homo, vit dans une petite ville dans la banlieue d’Atlanta. Entouré de ses deux sœurs, de ses parents, de son chien et de ses trois meilleurs amis, il file une adolescence en apparence sans trop de heurts. Son quotidien se passe entre le lycée, l’atelier théâtre, les soirées posées à discuter et jouer, sa passion profonde pour Harry Potter, les Oréo et Blue. Blue, un garçon dont l’identité lui est inconnue mais avec qui il échange une correspondance des plus troublantes. Blue, qui accompagne ses pensées, ses rêves et ses fantasmes et à qui pourtant il ne peut pas donner de visage. Blue, le seul à savoir qu’il est gay. Pour le moment. Ils se sont rencontrés sur le Tumblr du lycée, et depuis ils ont du mal à se séparer, sans réussir encore à se retrouver. Le problème c’est que quelqu’un est tombé sur un de leurs échanges et s’en sert pour faire pression sur Simon.

La question du coming out est prégnante dans ce roman : comment, à qui, dans quel ordre, pourquoi, quand… Autant de questions qui tournent en boucle dans l’esprit de Simon, qui se trouve aux prises avec un silence qui dure depuis – trop – longtemps maintenant. Mais la gêne et la peur de voir les choses changer, le regard de ses amis et sa famille se modifier, de subir des moqueries, de devoir se justifier, expliquer, rassurer : c’est fatigant d’avance et cela fait autant de raisons de repousser, de ne pas savoir comment s’y prendre.

Dans ce texte plein d’humour et de délicatesse, Becky Albertalli nous parle de l’adolescence et des premières amours. Celles qui marques et remuent, qui saisissent par leur intensité et qui sont autant d’invitations à la découverte et à l’exposition : celle de soi à l’autre, et aux autres. La timidité de Blue et Jacques (Simon dans la vie réelle) quant à révéler leur véritables prénoms est des plus signifiante et attendrissante. Cette peur qui prend au ventre de décevoir ou d’être déçu, que les papillons arrêtent de battre si fort des ailes. Alors on avance à pas de loup avec eux, on se laisse brinquebaler par les plaisirs d’une vie bien entourée, les coups bas, les hésitations, les erreurs, la culpabilité, l’amitié et l’amour.

Découvrez aussi Un peu, jamais, à la folie d’Adi Alsaid et Le Garçon bientôt oublié de Jean-Noël Sciarini.

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