Archives de Catégorie: Littérature francophone

Jean-Baptiste de Panafieu, L’Eveil

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panafieu-leveil-iL’éveil de la jeune chienne était pour elle une véritable révélation dont elle ne savait pas encore quoi penser. Elle comprenait bien mieux ce qui se passait dans sa famille, et surtout était capable d’analyser et de prévoir les actions des uns et des autres. Auparavant, elle ressentait les émotions, puis ses sentiments s’estompaient très vite, trop vite pour qu’elle puisse relier les faits entre eux. Les événements s’enchaînaient, sans logique apparente, du moins sans qu’elle en perçoive toujours la cohérence. Et maintenant, tout était beaucoup plus clair. Elle avait par exemple saisi que les parents sortaient tous les jours pour « travailler », même si le concept restait encore un peu flou.

Gulf Stream, page 49

Laura cherche un remède à la maladie d’Alzheimer et met au point un virus qui permet de multiplier les cellules nerveuses. Comme de coutume, elle le teste sur une souris et… le virus fonctionne, avec des effets inattendus. Petit à petit, le rongeur prend conscience de lui-même et réussit à s’échapper de sa cage. C’est ainsi qu’il se fait manger par un chat qui s’éveille à son tour et qui se fait mordre par un rat qui etc. L’éveil des animaux, domestiques puis sauvages, en France puis à travers le monde, va chambouler le système mis en place par les humains. Chaque espèce réagit de manière différente, mettant ou non en place des organisations politiques, ouvrant le débat ou refusant la communication et a fortiori les négociations avec l’espèce humaine – elle-même en premier lieu rétive à toute forme de collaboration. L’industrie agro-alimentaire s’affole et cherche à capturer Laura pour qu’elle mette au point un contre-virus efficace qui endiguerait cette révolution fondamentale. Accompagnée de son frère Gabriel et de ses amis Alya et Clément, ainsi que de « son » chat Chou-K, de la chienne Cabosse et du perroquet Montaigne, elle va tenter de leur échapper tout en sauvegardant le nouvel équilibre précaire entre les différentes forces de la nature et de la société humaine.

Scientifique de profession, Jean-Baptiste de Panafieu nous livre ici un roman de science-fiction parfaitement cohérent. Il y a une justesse dans la manière dont la trame narrative sert la réflexion écologique, politique et philosophique. Pas de grands discours, mais des mises en situations qui permettent de titiller là où ça peut faire mal. Les questions posées sont nombreuses et inévitables, mais sans dogmatisme et c’est agréable. Fidèle à sa démarche, l’auteur ne se concentre pas tant sur les humains : il ne s’agit pas seulement de savoir comment les hommes réagiraient en de telles circonstances que de saisir les enjeux, les abus et la codépendance qui peut exister entre les espèces. « L’intrigue » est entrecoupée des récits successifs de l’éveil des différents animaux, qui lui donnent sa couleur et sa cohérence.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et La Faim du tigre de René Barjavel.

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Antoine Choplin, Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

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choplin-quelques-jours-dans-la-vie-de-tomas-kusarEt qu’est-ce que tu as trouvé curieux ?

Tomas baisse les yeux.

Le théâtre, il balbutie. Comme il m’est sorti de la tête. C’est ça le plus curieux.

Sorti de la tête ?

Oui. Tu as beau savoir que c’est du théâtre, tu finis quand même par plus y penser. Pendant un moment, je crois bien que j’y ai plus pensé du tout. Et ce que j’ai vu, c’était un petit monde en plus qui se retrouvait au milieu de l’autre, celui dans lequel on est pour de bon, avec le dépôt, la gare, tout le reste. Et à ce moment-là, dans ma tête, ce monde était aussi vrai que l’autre, pour ainsi dire. C’est drôle. Et même si je comprenais pas bien tout ce qui s’y passait, ça change rien, on aurait dit qu’il était vrai quand même.

La fosse aux ours, page 43

Tomas Kusar est garde-barrière à Trutnov. Ses journées sont rythmées par le passage des trains et il mène une vie simple où la nature et la photographie occupent une place importante. La venue d’une troupe de théâtre au cœur de la forêt, anodine en apparence, va avoir de grandes répercussions sur sa vie. Il rencontre Václac Havel, dramaturge dissident et futur président de la République, avec qui il noue rapidement une amitié toute en confiance et en discrétion. Et peu à peu, presque semblant de rien, il emprunte le chemin discret de la lutte.

L’humilité de la plume d’Antoine Choplin est égale à celle de ses personnages. Il y a une douceur dans l’écriture du combat qui confère à ce dernier une intimité historique. L’auteur prend le temps et compose son roman sous forme de différents tableaux dont l’agencement crée la logique et la diégèse. Il ne cherche pas l’exhaustivité et révèle ainsi l’évidence d’une résistance qui n’a pas besoin de se justifier. En passant quelques jours avec Tomas Kusar, l’on effleure un pan d’histoire sans avoir besoin d’exposé à charge. Il s’agit avant tout d’un élan de liberté, de nature et de culture.

Du même auteur, lisez La Nuit tombée.

Découvrez aussi Une fièvre impossible à négocier de Lola Lafon et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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Pierre Bottero, Zouck

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bottero-zouck– En place, les filles !

Coup de baguette magique, la phrase de Bérénice nous a métamorphosées. Le silence est tombé brutalement dans le vestiaire, juste rompu par un dernier gloussement de Caroline. J’ai trouvé Bérénice toute pâle, presque livide, mais ce n’était pas le moment de lui en faire la remarque, et personne ne s’y est risqué.

– Pas un mot pendant le cours, a-t-elle articulé avec force alors que nous passions devant elle. Je compte sur vous !

Elle pouvait.

Flammarion, pages47-48

Anouk, de son petit nom Zouck, danse. Lorsque la musique monte et que son corps se met en mouvement, elle s’élève et virevolte, en harmonie avec elle-même et le monde qui l’entoure. Jusqu’au jour où elle entend un grand nom du classique critiquer ses formes et bafouer son bonheur de la danse. Commence alors une lente descente aux enfers dans un aride combat contre son corps.

La plume de Pierre Bottero se fait toujours aussi sensible lorsqu’il nous parle de l’adolescence. Une fois de plus, il parvient, sans grandiloquence, à parler de drames intimes qui poussent à la solitude et effleurent douloureusement le lecteur. Dans Zouck, il est question d’amitié, de danse, de famille, d’amour, de dépression et d’anorexie. Il est aussi question de longs chemins avec une petite lumière au bout, une lumière en forme d’espoir. Alors dansons vers la lumière !

Du même auteur, lisez La Quête d’Ewilan et L’Autre.

Découvrez aussi Une fièvre impossible à négocier de Lola Lafon et Brise glace de Jean-Philippe Blondel.

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Judith Bouilloc, Les Maîtres du Vent

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Bouilloc - Les Maîtres du VentTrois jours plus tard, une liste fut dressée sur la plage d’Evada. Yann fut étonné de découvrir que son nom figurait sur le tableau des admis parmi une centaine d’autres patronymes. Adémar faisait aussi partie de ce groupe d’élus et en était visiblement fou de joie. Les candidats sélectionnés étaient invités à revenir, sur cette même plage, le lendemain, avec rien d’autre que ce qu’ils portaient sur le dos et dans leurs poches. Bien sûr, les armes étaient strictement interdites. Yann devrait dire adieu à son fauchon et à son arc. Il demanda à Mistral Sharon su les animaux étaient acceptés à l’école de Gio. La réponse fut négative. Mais le Waldganger n’avait pas trop d’espoir. Pooka n’était pas un lapin nain, mais un mégacéros. Yann s’interrogea : quant à lui, sa place était-elle vraiment sur cette île à l’horizon, ou devait-il repartir sur le dos de sa monture ?

Artège jeunesse, page 72

Yann est profondément Waldganger et rêve de devenir guerrier (comme son père décédé) et d’intégrer la Garde. Doué également de talents de sculpteur et de guérisseur, il conjugue rêve d’exploits et attentions à la vie. L’école des Maîtres du Vent puis l’école de guerre de SoenTsu font de lui un redoutable guerrier aux nombreux talents : il allie appétence et facultés naturelles à un entraînement intense et varié. Son chemin se trouve jalonné d’amitiés intenses et de découvertes pas toujours heureuses. Pris dans les affres de la guerre et de la politique, il devra faire œuvre de diplomatie pour sauver la paix.

Côté scénario et écriture, c’est plaisant et rafraichissant sans être transcendant. L’histoire est bien ficelée, les personnages attachants et les paysages grandioses et variés. Là où Judith Bouilloc parvient à se démarquer, c’est dans la réflexion sociale et politique qui jalonne le roman. Elle évite les écueils du manichéisme avec une bonne société menacée par le Mal. Au contraire, elle présente trois modèles (variations sur la démocratie et la monarchie) et questionne autant leur nature que leur codépendance, et donc les relations entretenues entre les peuples et les gouvernements. La pédagogie est également interrogée : c’est en surface et pas toujours pertinent (à mon sens), mais ça a le mérite d’être là, dans un roman pour adolescents. Et pour ne rien gâcher, la culture reçoit les honneurs tandis que le racisme est mis au bûcher : une école qui refuserait d’accueillir des étrangers ? C’est douloureusement de circonstance !

Le tout donne envie de retourner lire à Marseille et de recevoir quelques bourrasques marines que je pourrais apprendre à transcrire en solfège éolien… Des pages qui résolument veulent se tourner au soleil, en vacances, la tête dans les nuages mais les pieds sur terre.

Découvrez aussi La Passe-miroir de Christelle Dabos et Oksa Pollock de Cendrine Wolf et Anne Plichota.

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Célia Houdart, Gil

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Houdart - GilGil se rapprocha du piano et joua un do. La note se décrocha du silence. Gil tâcha de conserver en lui le son.

Il revint à sa place. Posa les mains sur ses côtes et respira un moment par le ventre.

Il fixa un point sur un mur en face de lui pour se concentrer.

Il inspira. L’air comprimait ses poumons. La sensation était celle qu’il éprouvait lorsqu’il bloquait sa respiration pour chasser un hoquet. Il effectua une première série de vocalises. Il trouva les sons trop volatils ou trop durs.

Gil s’arrêta à un la, très voilé, presque blanc, avec le sentiment qu’il s’agissait pour lui d’un cap infranchissable.

Folio, page 70

C’est une année intense qui s’annonce pour Gil, année dont le concours d’entrée au Conservatoire National sera le point culminant. Petit interlude dans les gammes, le jeune homme referme son piano le temps de vacances avec un ami dans le Sud. Ils avalent des kilomètres en voiture, accompagnés par la radio. Jusqu’à la minute où, se superposant aux haut-parleurs, un chant sort de la gorge de Gil. Sa voix d’habitude si frêle et discrète, s’épanouit le temps d’un instant, prend l’ampleur de la beauté. Soufflés, les deux amis accompagnent la fin de ce moment de grâce d’un silence chargé d’émotion. À son retour à Paris, les mains de Gil parcourent à nouveau sans fin les touches noires et blanches, travaillent les arpèges, la respiration, l’interprétation. Mais une fois au Conservatoire, sa voix devient son véritable instrument…

Avec une sobriété pleine de sensibilité, Célia Houdart écrit la mue d’un adolescent, l’éclosion d’un chant qui lui ouvre une nouvelle voie. La musique comme vie et métier, un monde où la beauté côtoie l’impitoyable. L’on suit le cheminement de l’adolescent à l’homme, la formation d’un musicien. Doté d’un grand talent, Gil travaille sans relâche. La réussite de cet ouvrage réside dans l’équilibre trouvé par l’auteure entre l’émotion pure qui se dégage de ses mots et l’implication du lecteur dans le parcours de ce chanteur, on l’accompagne. Une lecture qui m’a parlé et, sans faille, m’a troublée.

Découvrez aussi La Note secrète de Marta Morazzoni et Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood.

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Collectif, Naissances

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De Marie Darrieussecq, Hélèna Villovitch, Agnès Desarthe, Marie Desplechin, Camille Laurens, Geneviève Brisac, Catherine Cusset et Michèle Fitoussi.

anonyme-naissancesMon beau-frère habitait la région toulousaine. J’avais dix-sept ans, il avait dépassé la trentaine, le jour où nous nous sommes rencontrés. Il revenait d’une séance de rebirth. Il s’était roulé par terre, tout au long de l’après-midi, en poussant des cris. Je suppose qu’il avait espéré de tout ça un soulagement, un bénéfice. Mais à l’arrivée, il était déçu, il était furieux. Sa mère faisait les frais de sa colère, voilà, tout était de sa faute, la déception et la fureur. Je me souviens de ma stupéfaction. Il fallait être complètement cinglé pour espérer renaître. Surtout si c’était pour en vouloir à sa mère. Naître était comme mourir, naître était définitif, et sans retour possible.

Points, page 77

Au premier abord, un recueil de nouvelles portant pour titre Naissances, ça fait beaucoup d’arguments pour que je ne le lise pas. En premier lieu, j’ai souvent du mal à accrocher aux nouvelles : un art des plus compliqués, être pertinent en quelques pages, donner du sens et toucher le lecteur sans fioriture, sans la familiarité que crée le temps long de la lecture. En deuxième lieu, les récits sur la naissance, très peu pour moi. Trop de confusion entre la femme et la mère, trop d’injonction à la maternité, une soumission malvenue aux attendus sociaux. Qu’on ne se trompe pas, le sujet m’intéresse, seulement la manière de l’aborder me hérisse souvent. Mais mais mais… parmi les autres, les noms de Marie Darrieussecq, de Marie Desplechin, de Geneviève Brisac et surtout d’Agnès Desarthe m’ont fait tiquer. Ces auteures que j’affectionne, qui dans leurs ouvrages présentent une vision du monde qui m’interpellent, ces auteures pouvaient peut-être donner du sens à ce sujet éculé.

Et je n’ai pas été déçue. Au contraire, ces récits touchent à des points sensibles sans donner de leçon. La naissance et la maternité sont évoquées dans leurs différentes facettes : émerveillement, désir, partage, peur, désarroi, violence… Les auteures évitent les clichés et portent une troublante parole pleine de vérités. Des tranches de vie toutes différentes, qui émeuvent, troublent et effraient parfois. Mais lorsque c’est le cas, elles rassurent dans le même temps, domptant la solitude de la possible mère en difficulté.

D’Agnès Desarthe, lisez Je ne t’aime pas, Paulus, Le Remplaçant, Ce qui est arrivé aux KempinskiUne partie de chasse et Poète maudit.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Livre de ma mère d’Albert Cohen.

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Evelyne Brisou-Pellen, Les Messagers du temps

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Brisou-Pellen - Les Messagers du temps 1Windus songea qu’il connaissait l’histoire de tous les peuples celtes, mais qu’il lui restait beaucoup à apprendre sur la nature du monde, le mouvement des astres et les pouvoirs des druides. Comment utiliser la magie de la parole, se servir des plantes, influer sur les forces de la nature ? Il avait tant à découvrir ! Pourvu que Morgana ne le dénonce pas !

Non, il avait confiance. Si cela n’avait pas paru trop prétentieux, il aurait dit que, bien qu’il soit esclave et elle libre, Morgana était son amie. En tout cas, pour la première fois depuis bien longtemps, il ne se sentait plus seul. Pour la première fois depuis qu’il avait vu ses parents agoniser dans une mare de sang et sa sœur partir enchaînée au milieu d’une colonne de prisonniers. Quand il revoyait son dernier regard, le désespoir le suffoquait. Il avait beau se répéter que lui aussi était esclave, ça ne le consolait pas. Sa sœur était si fragile…

Folio Junior, page 19

Ils sont trois messagers du temps, qui reviennent sur la Terre au fil de l’Histoire et des tomes. Trois entités qui forment un tout, un équilibre à la vie.

Dans le premier opus, qui se passe à Alésia, Windus, Morgana et Pétrus sont nés dans des camps différents. Le premier est un esclave germain, la deuxième est celte, et le troisième est un Celte de Province, région rattachée à Rome. Doué chacun de talents particuliers, ils vont s’unir pour le salut de leurs peuples.

Les Messagers du temps a clairement une vocation didactique. Malheureusement, celle-ci passe au premier plan et annihile le plaisir de la lecture. Il y a profusion de termes spécialisés et de rappels historiques qui paraissent plaqués à l’histoire, qui devient alors seulement prétexte. Peut-être est-ce un ouvrage qui mériterait d’être découvert enfant et n’est pas fait pour vieillir avec le lecteur, mais le tout manque indéniablement de relief et d’intérêt. Ce sentiment se confirme avec le deuxième épisode. Si le troisième ne me convainc pas plus, j’arrêterai ici. J’ai déjà connu plus de finesse aux romans historique d’Evelyne Brisou-Pellen…

Découvrez aussi La Bicyclette bleue de Régine Deforges et L’Autre de Pierre Bottero.

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