Archives de Catégorie: Littérature française

Romain Gary (Emile Ajar), La Vie devant soi

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Gary - La Vie devant soiJe ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai eu un coup d’espoir. C’est pas que je cherchais à e caser, je n’allais pas plaquer Madame Rosa tant qu’elle était encore capable. Seulement il fallait quand même penser à l’avenir, qui vous arrive toujours sur la gueule tôt ou tard et j’en rêvais la nuit, des fois. Quelqu’un avec des vacances à la mer et qui ne me ferait rien sentir. Con, je trompais Madame Rosa un peu mais c’était seulement dans ma tête, quand j’avais envie de crever. Je l’ai regardée avec espoir et j’avais le cœur qui battait. L’espoir, c’est un truc qui est toujours le plus fort, même chez les vieux comme Madame Rosa ou Monsieur Hamil. Dingue.

Folio, page 98

Madame Rosa tient un clandé pour enfants de putes. Y vivent là, pêle-mêle, Momo, Moïse, Banania, le Vietnamien et d’autres gamins de passage, au sixième étage d’un immeuble qui abrite une communauté bigarrée aux coudes serrés. Tous se défendent face à la vie, et certain-e-s le font même avec leur cul. Alors quand vient le jour où Madame Rosa devient trop grosse, trop vieille, trop moche et trop malade, Momo s’emploie à l’accompagner du mieux qu’il peut sur ce qui lui reste de chemin, jusqu’à la mort et même au-delà. Histoire d’un amour inconditionnel entre un petit garçon arabe et une très vieille femme juive, vue à hauteur d’yeux d’enfants, avec ce que cela implique de mécompréhension et d’absolu.

Romain Gary prête sa plume à une pensée d’enfant fantasmée et c’est ce style décalé qui fait le charme, la beauté et la finesse de La Vie devant soi. Il met en lumière certaines des absurdités de la vie, et fait une richesse de ceux que l’on pourrait considérer comme de pauvres gens. La solidarité, l’intégrité et l’amour qui se dégagent de ses pages remuent le lecteur, et c’est avec un cynisme chargé de tendresse qu’il donne vie à ses personnages. Alors, le temps d’un roman, l’on veut se faufiler dans l’esprit de Momo, car c’est à la fois triste et beau, insensé et si juste.

Découvrez aussi Vive la sociale ! de Gérard Mordillat et Au bonheur des ogres de Daniel Pennac.

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Arnaud Cathrine, Je ne retrouve personne

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Cathrine - Je ne retrouve personneDécommandé le taxi.

Pas pris mon train.

Soirée suspendue. Descendu une bouteille de vin, repassant le film de ces deux derniers jours.

Je suis monté me coucher. Et c’est tombé : cafard à couper au couteau. Penché à la fenêtre, à respirer la nuit, juste ça, j’encaisse en quelques secondes une bouffée qui me rappelle à ma vie ici, toute ma vie ici, d’un coup, sans image aucune, juste un parfum d’extérieur qui ne me terrasse pas mais me laisse avec une lame feutrée qui remonte dans le thorax. Tout est là brusquement, qui n’était que commodément « loin », passé.

Qu’est-ce que je fous là ?

Folio, pages 45-46

Aurélien a été dépêché par son frère et ses parents pour régler la vente de la maison familiale à Villerville en Normandie. Ce séjour forcé d’une nuit se prolonge et se transforme peu à peu en une retraite qui prend la forme d’une introspection. Dans cette maison qu’il a désertée depuis plusieurs années, il fait le point sur son isolement, ses amours et amitiés passées, sa famille, il sonde son histoire, en quête d’identité.

Ce récit est habité par une solitude en partie subie, en partie choisie. Le style d’Arnaud Cathrine est empreint d’une mélancolie en accord avec le bord de mer nuageux qui est le théâtre de la crise existentielle du personnage. L’auteur interroge les relations et parvient à créer le trouble dans les résurgences du passé : l’on ne sait plus s’il s’agit de fragments retrouvés ou au contraire de moments et de souvenirs qui s’échappent une bonne fois pour toute. Chaque zone d’ombre éclairée semble assombrir un peu plus le tableau de la vie d’Aurélien. Mais peut-être est-ce seulement un passage obligé vers l’avenir, vers sa remise en mouvement.

Découvrez aussi Retour à Malaveil de Claude Courchay et Toujours avec toi de Maria Ernestam.

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Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais

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Lafon - La Petite Communiste qui ne souriait jamaisNadia s’apprête, ce jour-là, à réaliser un salto classique. Est-ce son corps qui, pour ne pas mourir, cherche une échappatoire au moment où ses mains glissent et qu’elle rate la barre, son bassin cogne violemment le bois ? Béla a bondi vers elle mais trop tard, de toute façon, si elle… ça sera toujours trop tard. Elle a réussi à s’agripper à la barre qu’elle a lâchée. Il lui propose un verre de limonade, une pause, elle refuse, très pâle, comme si elle allait vomir, puis se ravise, désorientée, abasourdie et surexcitée, aussi, car elle n’a pas chuté. Ils se taisent.

Babel, page 75

Montréal, 18 juillet 1976, Jeux Olympiques, épreuve de gymnastique. Dans son justaucorps blanc orné d’une étoile, les couettes serties de rubans rouges, une fillette fait sauter les ordinateurs. 90 secondes de perfection qui forment une petite révolution. 1,00, une virgule qui n’est pas programmée pour pouvoir se déplacer. Nadia Comaneci défie la gravité, l’âge adulte et la Russie dans le même temps, à coups d’équilibre, de saltos, de muscles, de volonté et de supers E. Devenue symbole de réussite du communisme roumain, elle inspire des sentiments proches de la dévotion, à l’Est comme à l’Ouest.

Lola Lafon nous emmène sur les pas de cette virtuose, avec une émotion et un intérêt non feints. Le roman est ponctué de dialogues rêvés entre l’auteure et la gymnaste, qui apportent du relief à cet ouvrage, mettant en relation son histoire personnelle et la grande histoire politique et sociale de cette seconde moitié du XXe siècle. Elle évoque en lumière et en zones d’ombre la vie dans la Roumanie de Ceauşescu. L’écriture à deux niveaux évite le manichéisme et souligne l’impuissance à saisir la réalité d’un monde aujourd’hui disparu, étranger à nos habitudes.

Si Nadia a émerveillé par sa silhouette gracieuse et fluette, le monde a du mal à lui pardonner de grandir. Fantasme de pureté elle est, fantasme de pureté elle doit rester. Personne ne lui agrée le moindre changement. Ses formes nouvelles viennent en superposition de son squelette, sont étrangères à son corps, à elle-même. Outre l’entraînement auquel Belà la soumet, c’est un combat quotidien qu’elle mène contre la faim. Et le talent de l’auteure réside dans sa capacité à nous parler de tourments, tout en les mettant continuellement en perspective. Il ne s’agit pas d’un roman-dénonciation ni d’un roman-obsession, avec poésie, elle allie admiration, réflexion et tentative de compréhension.

De la même auteure, lisez Une fièvre impossible à négocier.

Découvrez aussi Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar d’Antoine Choplin et Gil de Célia Houdart.

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Jean Teulé, Je, François Villon

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Teulé - Je, François VillonElle se retourne encore – je vois passer des flots de chair – me fait la position de la femme sur l’homme : « La sorcière chevauchant son balai ! » hurle-t-elle, engloutissant à plein pichet le nectar d’Argenteuil que Guy vient de lui tendre. Le vin déborde et ruisselle sur ses seins pendants et énormes – plus gros que ma taille – qu’elle balance de gauche à droite et dont elle me gifle les deux joues en braillant des refrains orduriers. Dans les éclaboussures enivrées de ses mamelles mythologiques, elle meugle aussi : « Hardi petit ! », s’anime d’une frénésie. Elle tape des reins et m’écrase par coups violents à m’en faire éclater les os. Les planches du réduit tressautent. Des filets de poussière s’en élèvent. Elle bat du cul tandis que dehors, ses enfants jouent du tambour et de la flûte. Ah, mais quelle femme ! Je nais aussi de ce carnage-là, barbouillé de lie dans le délire enflammé des torches. C’est une révélation. Je veux cette vie-là jusqu’à la corde. Ah, je me plais dans cette ordure. Ah, nom de Dieu !

Pocket, pages 79-80

Lui, François Villon, grand nom de la poésie française, fait personnage d’un roman fourni en stupre, en violence et en vers. Fils d’un pendu et d’une suppliciée, il est élevé par un chanoine qui aura su lui prodiguer amour mais pas morale chrétienne. Prince parmi les miséreux, apprenti parmi les assassins, poète ennuyé du bucolique Charles d’Orléans, il est avide d’une liberté qui ne s’embarrasse pas du bien : chaque crime commis semble être un pas vers l’absolu. En amour ou en amitié, l’éphémère voisine l’éternité, avec pour seule certitude, un jour, d’être condamné.

Jean Teulé nous plonge dans un Paris et une ambiance où l’horreur est faite quotidienne et banale. Il nous heurte dans nos sensibilités : est-ce le but ou le moyen, ce n’est pas toujours très clair. Il a beau dépeindre une époque où notre normalité n’avait pas cours, j’y vois un soupçon de voyeurisme, qui pourtant ne s’assumerait peut-être pas toujours. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer que si nombre de tortures ou d’immondices sont décrites dans leurs moindres détails, seule une scène de viol homosexuel est laissé en suspens, ellipse pudique insensée dans cet amas de brutalité.

Le roman est à l’évidence richement documenté et permet d’appréhender la vie de ce poète que je ne connaissais finalement que peu. Les poèmes trouvent une toute autre dimension dans le contexte et la chronologie de sa vie. Une lecture intéressante donc, mais qui m’a paru par moment fatigante par son style, dans l’esprit de l’ancien français et des structures grammaticales de l’époque, et son ignominie redondante.

Découvrez aussi Le Maître de Garamond d’Anne Cuneo et Requiem des innocents de Louis Calaferte.

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Jean-Philippe Blondel, La Coloc

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Blondel - La ColocNous nous sommes réunis dans l’appartement refait à neuf la dernière semaine d’août, Rémi, Maxime et moi. Nous avons amené nos affaires, nos meubles ; nous avons établi notre territoire. Nos parents nous avaient accompagnés, mais nous les avons poliment congédiés, nous devions discuter, planifier, expliquer, justifier nos habitudes, nos détestations, nos goûts, nos emballements. Tout mettre sur la table pour qu’il n’y ait pas trop d’accrocs.

Bon, la première chose que nous avons faite, quand nos parents ont tourné les talons, c’est de hurler – de joie, de soulagement. Nous étions tous les trois tendus – nous n’étions pas sûrs qu’ils iraient jusqu’au bout, nous étions convaincus qu’à un moment ou à un autre, ils allaient dire non, ce n’est pas possible, retourne vivre à l’internat, reprends le bus, c’est une idée stupide, la colocation, à seize ans. Enfin, pour être plus honnête, Maxime et moi on a hurlé comme des sauvages en frappant dans nos mains tandis que Rémi se fendait d’un demi-sourire.

Actes Sud Junior, page 42

A priori, Romain, Maxime et Rémi n’avaient rien en commun, rien qui pourrait induire une proximité entre eux. Malgré tout, en cette rentrée, ils emménagent ensemble – pour des raisons différentes, mais globalement pour se rapprocher du lycée. Trois caractères apparemment tellement éloignés qu’ils pourraient ne pas être complémentaires, et pourtant, petit à petit, une certaine intimité s’installe. L’apprentissage de l’autonomie et gagner en maturité sera parfois naturel, souvent chaotique. Surtout quand viennent se mêler les histoires d’amour, celles des ados, mais aussi celles des parents.

La littérature adolescente offre souvent des personnages non soumis aux contingences matérielles de la vie avec les parents : facile, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent, sans demander l’autorisation. Ou alors la vie de famille est l’objet du roman, ou du moins son cadre. Jean-Philippe Blondel parvient à se situer entre les deux et à parler avec délicatesse d’une émancipation anticipée, avec tout ce que cela apporte de liberté et de difficultés. Les personnages sont peut-être un peu trop classique dans leur binarité – ils ne sont finalement pas ce dont ils avaient l’air au premier abord – mais les problématiques soulevées restent fines et l’écriture agréable. La Coloc m’a moins remuée que ses autres ouvrages, et pourtant je ne peux que le recommander : il aborde un large éventail de thèmes, sans que le résultat soit un imbroglio sans saveur. Et rien que ça, c’est fort.

Du même auteur, lisez Brise glace.

Découvrez aussi Comment (bien) rater ses vacances d’Anne Percin et Les Géants de Benoît Minville.

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Benoît Minville, Les Géants

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Minville - Les GéantsMarius continua. Il vidait son esprit encombré par l’entrevue de la matinée. Son père… Bon, il serait sans doute capable de lui pardonner ; il le respectait trop pour ne pas faire la part des choses. Il savait aussi faire la différence entre perdre un grand-père et en gagner un, même si celui-ci débarquait avec quarante ans de secrets de famille. Non, ce qu’il n’arrivait pas à dépasser, ce qui le remplissait de colère, c’était cette idée de mensonge – et aussi ce qu’il restait encore de caché, au fond. Ces non-dits qui leur appartenaient, et pas à lui. Et ce qu’il avait surpris, dans les yeux de son père : cette peur de décevoir les siens, cette angoisse d’être pris en faute… un truc qu’il n’aurait jamais soupçonné chez lui.

Bordel. Un grand-père bandit. Impossible ! On ne se découvrait pas un destin pareil un dimanche matin, au-dessus des tartines !

Éditions Sarbacane, page 87

Marius et Estéban sont les deux beaux gosses de la côte basque : les coudes serrés, ils surfent. Une amitié rare les lie, semblable à celle qui unie leurs deux familles. Un père pêcheur d’un côté, ouvrier de l’autre. Des mères qui mènent la barque à bout de bras. Un frère et une sœur également. Entre soucis d’argent, d’horizon et d’alcool, ils s’aident, coûte que coûte. Mais bon, Marius rêve de faire le tour du monde en voilier, Estéban et Alma – la sœur de Marius – sont amoureux et le grand-père de Marius revient après vingt ans de prison, bien décidé à récupérer ce qui lui est dû (mais quoi donc ?). Alors forcément, c’est un peu le bazar dans la tête des uns et des autres et les secrets et mensonges se multiplient.

L’histoire en elle-même sort de l’ordinaire – sauf pour ceux pour qui la pègre serait ordinaire – et pourtant Benoît Minville parvient à nous parler de difficultés du quotidien. Il s’intéresse aux petites gens, à des difficultés bien terre-à-terre et ne perd pas son temps à brosser des personnages parfaits. Il leur arrive d’être vraiment cons et c’est ce qui nous les rend accessibles. Des dieux du surf, certes, mais également deux jeunes hommes complètement paumés en prise avec la dure réalité du post-bac sans étude et sans argent. Les Géants nous fait le plaisir de ne pas être un roman aseptisé : on y parle de sexe, de petits et grands délits, de violence pas toujours contenue, d’alcoolisme, d’autisme, de honte, de pauvreté, de famille, d’amour et d’amitié, le tout sur fond d’été basque, avec ce que cela implique de fête et de vagues.

Du même auteur, lisez Je suis sa fille.

Découvrez aussi Malavita de Tonino Benacquista et Le Chat aux yeux d’or de Silvana De Mari.

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Anne Percin, Comment (bien) rater ses vacances

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Percin - Comment (bien) rater ses vacancesJ’avais hâte d’en finir, de mettre la main sur Mamie et d’abréger le scénario catastrophe qui se mettait en place dans ma tête. J’ai ouvert la porte. Machinalement, j’ai tâtonné pour tourner le bouton du minuteur à l’entrée du cellier.

Je me suis rappelé le jour où Mamie m’avait expliqué ce que c’était qu’un minuteur, et en quoi il était bon qu’une lampe s’éteigne toute seule quand on a des petits-enfants qui vont se servir au cellier et oublient d’éteindre derrière eux.

C’est con comme ça fonctionne, la mémoire.

Parce que là, dans une fraction de seconde, j’aurais besoin de me rappeler quel numéro on doit composer en cas d’urgence. Et savoir faire la distinction entre le 18, le 112, le 17 et le 15 s’avérerait beaucoup plus utile que de savoir comment marche un minuteur.

Éditions du Rouergue, page 41

Cet été, les parents de Maxime ont décidé d’aller faire de la rando en Corse. Autant dire qu’il n’envisage pas un instant de les accompagner. À la place il demande, sans l’avoir préalablement  réfléchi, à aller chez sa grand-mère au Kremlin. Un été qui s’annonce donc des plus calmes… C’était sans compter un accident inopiné, des policiers incrédules, des tentatives culinaires potentiellement risquées, et des discussions numériques animées !

Je connaissais la plume d’Anne Percin plus fine et sérieuse et ai eu au départ du mal à me plonger dans Comment (bien) rater ses vacances. Un départ plutôt court il faut l’avouer, car si l’écriture manque de sobriété dans la blague et la réflexion pseudo-adolescente, ça reste savoureux. Un roman où le quotidien se transforme en aventure : les premiers pas dans l’autonomie sont mal assurés et attendrissant. J’ai souri régulièrement et ai trouvé du plaisir à ma lecture. Gros suspense pour la suite : vais-je rester circonspecte ou me laisser happer ?

Découvrez aussi Je ne t’aime pas, Paulus d’Agnès Desarthe et Je suis sa fille de Benoît Minville.

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