Anne Cuneo, Le Maître de Garamond

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Cuneo - Le Maître de GaramondD’un crayon agile, il a tracé les lettres :

MISET…BALI…RIBITORIAD

« Celles-ci étaient sur une pierre brisée, le reste manquait. Elles me plaisaient tout particulièrement, à cause de leurs proportions. Je n’avais pourtant jamais entendu parler de calligraphie humaniste, à l’époque. Tout juste de typographie. »

Maître Lefèvre les a contemplées, d’abord de près, puis de loin.

« Et maintenant, on vous envoie à Venise ? Je trouve l’idée excellente. »

« C’est essentiellement pour trouver des textes à publier. »

« Profitez-en pour apprendre ce que Venise peut transmettre. Vous ramènerez n France ce que notre compatriote Nicolas Janson, qui a quitté Paris pour apprendre l’imprimerie et n’y est jamais revenu, a laissé là-bas. » Il s’est soudain ressouvenu de moi. « Toi aussi, tu pars pour Venise, à ce qu’il paraît. N’oubliez pas, mes enfants : la manière dont l’Écriture sera couchée sur le papier, le fait qu’elle soit ou non lisible, cela est aussi vital que la pureté même du texte. »

Il a fouillé dans ses papiers.

« Puisse le paysan au manche de sa charrue en chanter des passages, le tisserand en moduler des bribes dans le va-et-vient de ses navettes, le voyageur alléger la fatigue de sa route avec des histoires ; puissent celles-ci faire les conversations de tous les chrétiens ! C’est beau, n’est-ce pas ? C’est mon ami Didier Érasme qui m’écrit cela. C’est une leçon qu’il faut retenir jusque dans la forme des lettres. »

« Vous devriez dire cela à Maître Estienne », a fait observer Maître Antoine. « Je crois qu’il ne le sait qu’à moitié. »

« Le simple fait qu’il vous envoie à Venise prouve qu’il le sait suffisamment. »

Là-dessus, nous nous sommes remis aux corrections. J’avoue ne pas avoir été tout à mon affaire. Ce qui s’était dit, le rôle que Maître Lefèvre attribuait à la typographie, me troublaient. Le métier que j’étais sur le point d’embrasser m’apparaissait soudain, pour la première fois, non plus comme un travail artisanal, mais comme une aventure de l’esprit.

Le Livre de Poche, pages 87-88

Issu d’une famille de drapiers, Claude Garamond découvre, émerveillé, l’imprimerie. Aux côtés de Maître Antoine Augereau, il débute alors son apprentissage. Mais plus que les techniques d’impression, la composition et la réflexion sur les textes, ce sont le dessin et la fonte de caractères qui l’attirent. Contrairement à son maître, clerc reconnu dans le milieu intellectuel, Claude se considère comme un simple artisan – un artisan au service de l’intellect tout de même. Seulement, face à une Église qui entretient le monopole des connaissances et chasse l’hérésie à tort et à travers, chercher à créer des caractères qui puissent être lus facilement par le plus grand nombre est une démarche engagée… et risquée. De Paris à Bâle, en passant par Venise et Poitier, aux côtés des plus grands du début de la Renaissance – Rabelais, Marot, Villon… –, il découvre un monde plein de richesses mais peu à peu en proie aux dérives les plus dangereuses.

Le Maître de Garamond, c’est une fresque humaniste, une aventure intellectuelle, une histoire de passions et de réflexion. En bref, un roman historique réussi. Anne Cuneo parvient avec brio à accrocher l’attention de son lecteur. D’ailleurs, tout est mis en place pour le plonger dans l’ambiance de l’ouvrage : le texte composé en Garamond, le style fluide qui s’accorde au propos, l’équilibre entre Histoire et histoire personnelle. Possédant quelques légères lacunes en termes de culture religieuse, il est agréable d’avancer de concert avec nos héros sur les cheminements de la pensée et de la théologie – pas de conversion en vue, rassurez-vous !

Un ouvrage d’où transparaît un amour des phrases, des mots, des lettres et de leurs graphies, tendant vers la construction d’une pensée cohérente, d’une médiation la plus large possible… Depuis cinq siècles, un bel idéal !

Découvrez aussi Les Piliers de la Terre de Ken Follett et Châteaux de la colère d’Alessandro Baricco.

Ecoutez les premières pages !

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  1. Pingback: Jean Baubérot, La Laïcité falsifiée | Aux livres de mes ruches

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