Archives de Catégorie: Témoignage

Carl R. Rogers, Liberté pour apprendre

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rogers-liberte-pour-apprendreLorsqu’un professeur s’attache plus à faciliter l’apprentissage qu’à fonctionner comme enseignant, il organise son temps et répartit ses efforts d’une manière qui diffère beaucoup de celle du professeur traditionnel. Au lieu de consacrer de longues périodes de temps à organiser son cours et à préparer ses leçons, il s’efforce de réunir les différents moyens qui permettront à ses étudiants de faire un apprentissage expérientiel approprié à leurs besoins. Il consacre également tous ses efforts à mettre ces moyens vraiment à la portée de ses étudiants, en repensant et en simplifiant les différentes étapes par lesquelles ceux-ci doivent passer pour utiliser ces moyens. Par exemple, c’est très bien de dire que tel livre se trouve à la bibliothèque, ce qui signifie que si l’étudiant consulte le catalogue, attend le temps nécessaire pour apprendre que le livre se trouve déjà prêté, revient la semaine suivante, il pourra finalement l’obtenir. Mais tous les étudiants n’ont pas la patience et un intérêt suffisants pour passer par toutes ces étapes. J’ai constaté que si je place dans le local scolaire un rayon avec des livres et des textes photocopiés que l’on peut emprunter, la quantité de lecture augmente énormément ainsi que l’utilisation de la bibliothèque pour répondre à des besoins personnels.

Dunod, pages 189-190

Liberté pour apprendre : le titre interpelle et déjà me remue. Liberté ? apprendre ? avec un lien – de causalité – entre les deux ? Attends-moi Rogers, je revêts ma tenue de prof, enfourche le destrier blanc de la pédagogie et tente de me glisser dans le sillage de ta pensée.

En termes de compréhension pure, le plus dur à saisir, c’est la préface. Pour la suite, les textes coulent de source : descriptions et analyses se répondent et s’enrichissent, donnant d’innombrables pistes de réflexion et de mise en action. Peut-être quelques longueurs à la lecture, mais la redondance permet également de prendre le temps, d’aborder le sujet sous différentes facettes, de continuer à s’interroger, de questionner sérieusement l’autonomie, l’envie, le comment apprendre ? Sur un sujet et sur soi surtout. Car construction de l’identité, manières d’agir et d’interagir en société et connaissances se trouvent intimement liées dans les fondements de la démarche de Rogers. Il l’applique directement à sa discipline, la psychologie, mais ouvre de belles perspectives dans tous les domaines. Perspectives qui remettent en cause les fondements d’une éducation traditionnelle et transmissive. Tant mieux !

L’auteur s’appuie sur sa propre expérience mais également sur celles d’autres enseignants, professeurs, facilitateurs, etc. Il ne nous noie pas sous une avalanche de théorie, mais met en étroite relation pratique et théorie : de fait, il nous permet de cheminer à ses côtés sans nous perdre dans un amas de concepts.

Il paraît que Carl Rogers dérange ? Alors j’ai envie de dire : « Oh oui, dérange-moi encore… »

Découvrez aussi Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler et L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie.

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Fethiye Cetin, Le Livre de ma grand-mère

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cetin-le-livre-de-ma-grand-mereLa cérémonie des obsèques se déroula en présence de la foule des fidèles qui sortait de la prière. Le religieux déclara à voix haute : « Que dieu pardonne ses péchés », puis demanda par trois fois « Accordez-vous votre pardon ? » L’assistance présente dans la cour répondit : « Oui, nous lui pardonnons ». Je n’ai pas pu empêcher ma voix de s’élever « Qu’elle nous pardonne… Qu’elle nous pardonne… C’est à elle de nous pardonner… de nous pardonner à tous ! » Tous dans l’assistance me regardaient stupéfaits, pourtant la plupart n’avaient pas saisi le sens de mes paroles.

Éditions Parenthèses, page 51

Toute sa vie, Héranouche Gadarian a vécu dans le silence de son histoire. Un silence partagé par la Turquie, son pays. Son autre pays. C’est une fois assez avancée en âge pour pouvoir se retourner avec un semblant de recul sur son passé qu’elle livre des bribes de ce dernier à Fethiye, sa petite-fille, auteure de cet ouvrage-hommage. Héranouche était une petite fille arménienne, dont la famille a été dévastée par le génocide. Une tourmente qui a dispersé les uns – sans qu’ils puissent se retrouver – et tué les autres. En dépit de ces horreurs, Héranouche a réussi se bâtir une vie et une famille aimante où il fait bon vivre dans un dénuement généreux. Fethiye mêle ici ses souvenirs à ceux de sa grand-mère, les enrichit d’éléments historiques, d’anecdotes apparemment insignifiantes et d’une enquête familiale pleine d’émotions.

Le Livre de ma grand-mère a certes un caractère honorifique. Mais il ne s’agit pas seulement pour l’auteure d’écrire à la mémoire d’Héranouche, de revenir sur son histoire familiale : cette dernière quitte la sphère privée pour s’inscrire dans un tout méconnu, voire nié. Le génocide arménien fige les êtres et les soumet à la loi du silence. Fethiye Çetin se trouve ainsi dépositaire d’une vérité enfouie qu’il faudra imposer à de multiples reprises pour que légitimité lui soit faite. Un combat pour la justice et la liberté qui remue, qui vit.

Découvrez aussi Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek et Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler.

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Pinar Selek, Parce qu’ils sont arméniens

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Selek - Parce qu'ils sont arméniensDans ma famille, l’allégeance à la gauche interdisait la moindre allusion aux appartenances ethniques. Le refus de la stigmatisation raciale et l’internationalisation peuvent rendre insensible à la hiérarchisation ethnique dans le pays où l’on vit. On ne parlait jamais des contrées d’où nos grands-parents étaient venus, ni des mélanges opérés. Être stambouliote, c’était de toute façon porter en soi un peu des Balkans, un peu de Caucase et un peu d’Anatolie. Aussi, en tant que famille stambouliote de gauche, nous avions adopté l’identité turque dominante.

Et si, à travers les mille variantes des slogans, on te rappelle chaque jour que tu es le maître des lieux, une cuirasse d’assurance enveloppe ton âme. L’armure du maître de maison. Je ne peux mentir, j’ai porté cette armure.

Liana Levi, page 36

Un siècle depuis le génocide arménien. 100 ans de violences plus ou moins dissimulées, de déni, de silence. Un drame tabou qui marque les générations successives, en creux de l’histoire officielle. Pinar Selek retrace des étapes de son chemin de vie, des souvenirs qui se fondent dans une histoire nationale. Car comment se construire lorsque chaque jour des slogans prônant la supériorité nationale sont déclamés, lorsque chaque jour les noms arméniens sont tus, abattus ? L’incompréhension prend alors plusieurs visages : celle d’une enfant qui observe – juge – la soumission, l’humiliation ; celle d’une Turque qui apprend le silence, la violence ; celle d’une militante qui se heurte aux travers de l’engagement collectif ; celle d’une adulte qui apprend la souffrance et l’impuissance ; celle…

Le génocide arménien, on en a entendu parler, ou non. Il ne fait pas partie d’une connaissance qui serait « patrimoine mondial ». On connaît peut-être son nom, quand il a eu lieu (« merci » centenaire !), ses acteurs… Quoique. Les connait-on ? Quel autre nom que génocide saurions-nous adjoindre à l’adjectif arménien ? À part « abricot », je ne vois pas, et ça ne pèse pas bien lourd quand il s’agit de parler d’un peuple.

Parce qu’ils sont arméniens ne donne pas les billes pour répondre à ces questions, mais là n’est pas son intention. Témoignage personnel en regard d’une histoire collective, il marque par son autocritique et sa sensibilité.

Découvrez aussi La Nuit tombée d’Antoine Choplin et Le Miel d’Harar de Camilla Gibb.

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