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Jim Harrison, Légendes d’automne

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Harrison - Légendes d'automneIl se réveilla à l’aube et commanda un café noir qu’il alla siroter sur le balcon qui dominait les jardins de l’hôtel. Il resta là, noyé dans une rêverie sans suite jusqu’au moment où il vit paraître le premier être humain de la journée, un jardinier qui se rendait à son travail. Il revint dans la chambre pour méditer sur ses projets de vengeances et de survie, deux instincts qui se marient généralement assez mal.

Édition 10/18, page 84

Légendes d’automne, ce sont trois histoires aux couleurs arides et au ton sauvage. La première mêle amour et vengeance, la seconde est le spectacle d’une vie somme toute banale, et la troisième expose l’homme à des violences de toutes sortes.

J’ai lu cet ouvrage il y a plusieurs mois (années ?) et, à défaut de substance, il m’en reste une sensation. Celle d’un malaise dû à un ennui pourtant conscient de se trouver face à de la qualité. La plume de Jim Harrison a du caractère et pourtant ne m’émeut pas ; ses mots ne trouvent aucune résonance en moi. Je sens bien qu’il touche à des tragédies modernes, et les sujets qu’il aborde ont beau, dans l’idée, m’intéresser, mon marbre ne vibre pas.

Alors je laisse à d’autres cette lecture sur le fil ténu de la damnation et de la rédemption… elle trouvera nécessairement un écho chez certains.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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Collectif, Naissances

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De Marie Darrieussecq, Hélèna Villovitch, Agnès Desarthe, Marie Desplechin, Camille Laurens, Geneviève Brisac, Catherine Cusset et Michèle Fitoussi.

anonyme-naissancesMon beau-frère habitait la région toulousaine. J’avais dix-sept ans, il avait dépassé la trentaine, le jour où nous nous sommes rencontrés. Il revenait d’une séance de rebirth. Il s’était roulé par terre, tout au long de l’après-midi, en poussant des cris. Je suppose qu’il avait espéré de tout ça un soulagement, un bénéfice. Mais à l’arrivée, il était déçu, il était furieux. Sa mère faisait les frais de sa colère, voilà, tout était de sa faute, la déception et la fureur. Je me souviens de ma stupéfaction. Il fallait être complètement cinglé pour espérer renaître. Surtout si c’était pour en vouloir à sa mère. Naître était comme mourir, naître était définitif, et sans retour possible.

Points, page 77

Au premier abord, un recueil de nouvelles portant pour titre Naissances, ça fait beaucoup d’arguments pour que je ne le lise pas. En premier lieu, j’ai souvent du mal à accrocher aux nouvelles : un art des plus compliqués, être pertinent en quelques pages, donner du sens et toucher le lecteur sans fioriture, sans la familiarité que crée le temps long de la lecture. En deuxième lieu, les récits sur la naissance, très peu pour moi. Trop de confusion entre la femme et la mère, trop d’injonction à la maternité, une soumission malvenue aux attendus sociaux. Qu’on ne se trompe pas, le sujet m’intéresse, seulement la manière de l’aborder me hérisse souvent. Mais mais mais… parmi les autres, les noms de Marie Darrieussecq, de Marie Desplechin, de Geneviève Brisac et surtout d’Agnès Desarthe m’ont fait tiquer. Ces auteures que j’affectionne, qui dans leurs ouvrages présentent une vision du monde qui m’interpellent, ces auteures pouvaient peut-être donner du sens à ce sujet éculé.

Et je n’ai pas été déçue. Au contraire, ces récits touchent à des points sensibles sans donner de leçon. La naissance et la maternité sont évoquées dans leurs différentes facettes : émerveillement, désir, partage, peur, désarroi, violence… Les auteures évitent les clichés et portent une troublante parole pleine de vérités. Des tranches de vie toutes différentes, qui émeuvent, troublent et effraient parfois. Mais lorsque c’est le cas, elles rassurent dans le même temps, domptant la solitude de la possible mère en difficulté.

D’Agnès Desarthe, lisez Je ne t’aime pas, Paulus, Le Remplaçant, Ce qui est arrivé aux KempinskiUne partie de chasse et Poète maudit.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Livre de ma mère d’Albert Cohen.

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Agnès Desarthe, Ce qui est arrivé aux Kempinski

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Desarthe - Ce qui est arrivé aux KempinskiJe ne crois pas à la vie éternelle. Je ne crois pas non plus à la mort éternelle. J’envisage que les disparus reviennent sous forme de crocus ou de lièvre. La conviction n’est pas mon fort. Le cimetière de Pantin m’a plu immédiatement. Je ne sais pas comment sont les autres, mais j’ai été surprise d’y voir tant d’arbres, d’y retrouver les vieilles fontaines en fonte des squares de mon enfance, et d’y sentir cette odeur de campagne, de feuilles cuites par le soleil et d’herbe chaude. Je me suis dit que j’avais une chance incroyable de pouvoir apprécier tous ces détails. Je redoutais de croiser une famille endeuillée, une vraie, une qui se fiche pas mal des rameaux et des coussinets de mousse aux abords des trottoirs, une qui pleure, qui souffre, dont les genoux se dérobent à la vue du trou. Les miens étaient fermes et nous étions seules, Irma Waltz – car c’est ainsi que se nommait la responsable des Pompes funèbres parisiennes – et moi, face à la fosse dans laquelle les employés avaient déposé le cercueil de tonton Achille. Je fixai le couvercle en bois, m’efforçant d’éprouver du chagrin. La chaleur qui entoure nos épaules et nos bras, tonton Achille ne la sent pas, me suis-je dit. Ses yeux fermés ne distinguent aucune clarté. Pas une pensée dans son esprit. Il est aussi inerte qu’un caillou du chemin. En lui, les souvenirs, les songes demeurent séquestrés à jamais.

Éditions de l’Olivier, pages 94-95

J’essaie souvent de faire un petit résumé du livre que je chronique, mais pas cette fois. Après un temps à fixer le clavier, à feuilleter le recueil, à effacer ce que je n’ai pas encore écrit, je me dis que c’est entreprise vaine. Que raconter ? 14 situations initiales ? 14 protagonistes ? 2-3 retournements de situation ? Non. Car ces situations n’ont rien d’initiales, elles sont continuellement taquinées et détournées par l’auteure. Car je ne saurai décrire intelligemment ses personnages, spécialement en quelques mots. Car ôter le charme de la découverte c’est fausser l’équilibre de la prose d’Agnès Desarthe.

Quatorze nouvelles pour se laisser emporter, accepter de ne pas comprendre, voir se transformer le rationnel en irrationnel. En effet, lorsque le quotidien devient irréel et que l’apesanteur ne fait plus le poids, le familier se transforme et le paradoxe s’expose au grand jour. J’aime la manière dont Agnès Desarthe mène un chemin parallèle au réalisme, en le frôlant de temps à autre, mais sans s’y fondre.

De la même auteure, lisez Une partie de chasse, Le Remplaçant, Poète maudit, Je ne t’aime pas, Paulus et Naissances.

Découvrez aussi Châteaux de la colère d’Alessandro Baricco et Marguerita Dolcevita de Stefano Benni.

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