Archives de Catégorie: Littérature nordique

Maria Ernestam, Le Peigne de Cléopâtre

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Ernestam - Le Peigne de CléopâtreJeune homme, je ne suis pas juriste mais je sais pertinemment que si je demandais le divorce, mon mari me ferait vivre un enfer. Il s’en est donné à cœur joie pendant toute notre vie commune, alors la tyrannie, ça le connaît. Il sait exactement où appuyer pour que ça fasse mal. La culpabilité, la honte, la réputation, l’argent… Pour tout vous dire, après ce que j’ai vécu, je me fiche presque de la culpabilité et de la honte. Les problèmes de réputation ne me concernent pas. Mais avec un peu de chance, il me reste encore une dizaine d’années à vivre, et je veux les vivre pleinement. Après notre discussion de ce matin, je me suis dit qu’il n’était pas trop tard pour être heureuse. Pas trop tard pour… me mettre à fumer des cigares, ou, pourquoi pas, à porter des sous-vêtements en dentelle ! Mai d’abord, mon mari doit disparaître. Il ne doit plus jamais être en mesure de m’insulter ni de m’accuser de quoi que ce soit. Qu’une vieille dame souhaite vivre pleinement les quelques années qui lui restent, ça ne peut pas être complètement répréhensible, n’est-ce pas ?

Babel, pages 52-53

Fredrik, Anna et Mari sont amis de longue date. À la suite du licenciement de cette dernière, ils décident de monter une affaire, le Peigne de Cléopâtre, qui proposerait un large éventail de services dans le but de résoudre les problèmes des gens. Intention noble, ils possèdent en effet de nombreuses compétences et expériences qui leur permettent d’intervenir de diverses manières. Ces touche-à-tout, égarés dans la vie, apportent soutien, compréhension et aide à ceux qui les sollicitent dans l’arrière-salle du café le Refuge. Jusqu’au jour où ils se trouvent face à Elsa Karlsten, une femme violentée par son mari depuis plusieurs décennies. Sa requête est on ne peut plus simple : qu’ils l’éliminent pour lui rendre sa liberté. Cette première demande en amène une seconde : l’euthanasie du grand amour de Martin Danelius. Puis une troisième : l’assassinat de l’ivrogne qui a ôté l’usage de ses jambes à Stella Pfeil. Pris dans le tourbillon de leur passé, de leur compassion et de leur morale, ils se trouvent au bord d’un précipice qu’ils n’avaient pas pressenti.

Ayant beaucoup aimé les autres ouvrages de Maria Ernestam, je me suis plongée avec avidité dans celui-ci. Malheureusement, le ton m’a paru beaucoup moins mature et le projet manquer de finesse. L’auteure aborde une multitude de sujets, mais l’abondance de ceux-ci l’empêche de leur donner de la profondeur et l’on reste sur une surface simpliste. On retrouve des questionnements chers à Ernestam : la mort (naturelle et/ou intentionnelle), l’amitié, l’amour, la famille, la religion. Mais quand on y adjoint la maltraitance, le handicap, la maladie, le travestisme, l’art, la cuisine, la vengeance, la justice, le voyage, le conformisme, la folie, et j’en passe, on s’y perd. Et on n’échappe pas au cliché. Au final, on ne déconstruit pas grand-chose des représentations sociales, et l’on construit encore moins en termes de problématiques philosophiques et morales.

Je n’ai pas pour autant vécu une mauvaise lecture, mais j’ai été très déçue par rapport à ce à quoi cette auteure suédoise m’avait habituée…

De la même auteure, lisez Les Oreilles de Buster et Toujours avec toi.

Découvrez aussi Les Séparées de Kéthévane Davrichewy et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

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Maria Ernestam, Toujours avec toi

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Ernestam - Toujours avec toiUne fille de mon âge était assise sur le canapé. Elle avait un visage en forme de cœur et une petite bouche arrondie. Des joues pommelées, le teint pâle, de petites mains, un chemisier tendu sur les seins. Deux tresses brunes pendaient dans son dos. Leurs extrémités reposaient sur le tissu du canapé. Elle portait une marque de naissance en forme de fleur sur la joue. Bref, une ravissante créature, en décalage avec ce décor miteux.

Je sentis sa chaleur lorsqu’elle me prit dans ses bras. Elle avait l’odeur des pommes séchées de père. Sa respiration était calme et régulière. J’entendis le garçon émettre un sifflement ébahi. « Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau ! On dirait des sœurs. Il n’y a que les cheveux qui vous différencient. »

Ma sœur jumelle parla enfin, ce qui la rendit soudain plus humaine.

– Bienvenue dans ce misérable trou à rat, Rakel. Je suis heureuse que tu sois là. À nous deux, on va bien réussir à y mettre un peu d’ordre !

Babel, page 106

Inga est une femme heureuse et une photographe d’art reconnue. Mais lorsque son mari décède, tout sens est perdu. Elle trouve refuge sur l’île de Marstrand, dans la maison familiale. L’isolement lui sied et l’amène peu à peu sur les traces d’une histoire cachée. Elle trouve une lettre d’une certaine Rakel adressée à sa grand-mère. Elle devine l’importance du lien qui lie les deux femmes et tente de remonter le temps, de comprendre. En se concentrant sur les secrets de ses aïeux, peut-être pourrait-elle surmonter à sa douleur et trouver un nouvel équilibre…

La question du deuil et de l’amour est prégnante au fil des pages, sous des formes variées qui permettent de s’y retrouver. Maria Ernestam fait preuve d’une simplicité dans l’écriture, d’une délicatesse dans les sentiments. Les chapitres s’alternent et attisent la curiosité du lecteur. Pas d’excès de pathos, mais le léger feu d’une quête. L’occasion d’aborder des aspects peu connus de la Première Guerre mondiale, en tout cas en France : la grande bataille de la mer du Nord, dite aussi bataille de Jutland ou bataille du Skagerrak, son horreur et ses secrets. J’ai également aimé comment la non-conformité des relations entretenues par les personnages est amenée avec naturel et se fond dans une ambiance et une époque pas si lointaine. Retrouver la femme en la grand-mère, retrouver son histoire.

De la même auteure, lisez Le Peigne de Cléopâtre et Les Oreilles de Buster.

Découvrez aussi La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt et Vif comme le désir de Laura Esquivel.

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Arto Paasilinna, Le Meunier hurlant

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Paasilinna - Le Meunier hurlantÀ la hauteur de la maison des Siponen, le meunier ralentit le pas, scruta les fenêtres du premier pour voir si la conseillère horticole était chez elle. Puis il chercha du regard la bicyclette bleue de la consultante. Il ne la vit pas. La demoiselle faisait donc la tournée des villages… conseillant les enfants sur la façon de soigner les potagers, distribuant aux fermières des recettes pour accommoder les verdures. Huttunen éprouva de la jalousie en l’imaginant, au moment même, en train d’initier des morveux réticents à l’éclaircissage des carottes ou d’enseigner à de grosses fermières l’art de couper les salades.

Folio, pages 38

Le meunier Gunnar Huttunen vit en solitaire dans son moulin d’un petit village du nord de la Finlande. Ses talents d’imitateur attirent tout d’abord le voisinage : comme au spectacle, ils viennent le voir mimer un lièvre, un ours, les villageois. Mais voilà, souvent, la nuit venue, il se réfugie dans les bois et hurle à la lune. Ses excentricités qui d’abord attiraient, tout à coup effraient. C’est ainsi qu’un jour ils décident de l’envoyer à l’asile. Mais Huttunen n’a pas l’intention de se rendre si facilement, d’autant plus que ses yeux brillent pour la conseillère horticole Sanelma Käyrämö…

La plume d’Arto Paasilinna est anguleuse. Il impose une distance entre les personnages, même lorsque ceux-ci se trouvent l’un contre l’autre. Distance que l’on retrouve entre ces êtres de papier et le lecteur. L’on observe, avec un détachement qui remue tout de même, le meunier se débattre dans les affres d’une société normative qui peut faire de tout mensonge une réalité. On le laisse prendre de l’avance mais on le suit avec intérêt. Un ouvrage qui m’a laissée froide tout en m’accrochant ; une lecture en demi-teinte donc.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et La Variante chilienne de Pierre Raufast.

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