Archives de Catégorie: Littérature maghrébine

Nina Bouraoui, Garçon manqué

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Bouraoui - Garçon manquéC’est moi que tu imiteras en France. C’est de moi que tu tiendras ça. Cette ronde sexuelle. Cette façon d’aller vers l’autre. De provoquer. De demander. De chercher. Toi tu ne viens jamais vers moi. Tu attends mon signe. Tu me subis. Je te traverse. Et je danse comme un homme. Je t’apprends à marcher comme Steve McQueen. Je t’apprends à jouer. Je t’apprends à nager le crawl sans t’étouffer. À te servir de la mer. Un, deux. Une nage à deux temps. Intérieur, extérieur, ta vie à deux temps. Toi, moi, toi, moi. Je suis en toi, Amine. Tu es pénétré.

Tu as les cheveux longs, noirs et bouclés. Tu pleures pour un rien. Tu gémis. On t’appelle la fontaine. Tu fais des crises de nerfs. Je te monte à la tête. Ta peau est si blanche, si fine. Tu veilles sous la peau d’une fille. Je t’apprends les forces du corps. Je t’aime comme un homme. Je t’aime comme si tu étais une fille. Tu fondes le mensonge de toute ma vie. Le monde entier se trompera sur moi.

Le Livre de Poche, pages 62-63

Dans Garçon manqué, Nina Bouraoui nous parle d’un rapport ambigu au genre et à la nationalité. À ce qui fonde, dans les grandes lignes, l’identité. Jusque-là, sur le papier, ça a tout pour m’intéresser. Mais… mais je n’ai pas réussi à accrocher, à comprendre où elle voulait nous emmener.

Il me paraît toujours compliqué de critiquer un ouvrage mâtiné de quête identitaire. Qui suis-je pour parler d’une vie – et d’un monde – que je ne connais pas ainsi que des mots que l’auteur a choisis, qui entrent en résonnance avec son vécu ? Mais (bis)… mais lorsque les phrases font en moyenne trois mots pendant 189 pages, il est difficile de trouver les connecteurs logiques.

En bref, j’ai tourné les pages rapidement, pour arriver au bout, en saisir le tout, éventuellement l’apprécier. Ça n’a pas été le cas. Mais (ter)… mais peut-être que ça vous parlera mieux qu’à moi !

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Khaled Al Khamissi, Taxi

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Al Khamissi - TaxiEh bien, au final, on va larguer ce pays pourri comme tout le monde. C’est clair que c’est le véritable projet du gouvernement : nous obliger tous à partir. Mais je ne comprends pas, si on part tous, qui est-ce que le gouvernement va pouvoir voler ? Il ne lui restera plus personne.

Franchement, je ne sais pas si le ministre de l’Intérieur avant de dormir pense à ce qu’il nous fait subir. Est-ce qu’il sait qu’on a reçu une bonne éducation et est-ce qu’il sait à quel point nos familles se sont tuées à la tâche pour nous instruire ? Est-ce qu’il sait à quel point on est humiliés par ses hommes dans la rue ? Est-ce qu’il se rend compte, la tête sur son oreiller, que ça y est, on va exploser ? Franchement, ce n’est plus supportable. On se tue pour vivre. Et l’Intérieur nous traite comme si on était des bandits et, bien sûr, des menteurs. Nous sommes tous des menteurs devant un officier. C’est clair qu’ils les forment comme ça à l’école de police : l’être humain naît menteur, vit menteur, respire des mensonges et meurt en menteur.

Babel, page 107

Ce ne sont pas moins de 58 conversations entre des hommes et des chauffeurs de taxi du Caire qui nous dépeignent un tableau réaliste et fascinant de l’Égypte à un moment crucial de son histoire (entre 2005 et 2006). Khaled Al Khamissi a consigné, retranscrit, revisité et inventé ces échanges empreints tour à tour d’une froide lucidité ou d’un timide optimisme. Rien n’est épargné : les difficultés et humiliations de la vie quotidienne, le marasme des administrations, la corruption galopante, l’omniprésence et la violence des services de police, la toute-puissance du président Hosni Moubarak… N’allez cependant pas croire à un livre noir : humour et poésie ne sont jamais bien loin.

Cet ouvrage prend la forme de chroniques sociales, économiques, religieuses et politiques. La sincérité, et l’ingénuité parfois, de leur ton en font de précieux témoignages – toujours du point de vue de l’homme cependant, précisons-le, la femme n’ayant droit à la parole que par récit interposé. Peu importe que ces situations aient été réelles : ce sont les voix du peuple qui s’expriment et nous (me) parlent de ce pays que nous ne connaissons que par le prisme d’un regard occidental et somme toute capitaliste. Car il ne faut pas imaginer lire une propagande pour tel ou tel mouvement politique. Non. Avec Taxi, nous découvrons – simplement et humainement – les horizons possibles et impossibles pour ce pays et ses habitants. Un récit étrangement prophétique, sans fin.

Je regrette simplement de ne pas mieux connaître la situation égyptienne et de ne pas pouvoir me faire mon propre avis sur cette géopolitique si particulière : porte ouverte à de nouvelles curiosités donc !

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Découvrez aussi L’Allumeur de rêves berbères de Fellag et Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala.

Fellag, L’Allumeur de rêves berbères

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Fellag - L'Allumeur de rêves berbèresDoucement ressurgit le besoin d’écrire. Écrire autre chose que les sempiternelles hagiographies des Saints patrons de la Révolution. Écrire, ce besoin primitif de dessiner sur les murs des grottes les peurs, les rires, l’amour et la mort afin de leur trouver des échappatoires salvatrices. Je n’en dormais plus. La rage, la colère, la douleur, la vengeance, la lucidité retrouvée, nourrirent le moteur d’une nouvelle énergie créatrice.

Il faut avouer que je ne me faisais plus aucune illusion sur mon talent ou ma capacité à mener jusqu’à son terme un récit romanesque. J’étais le premier à reconnaître n’avoir ni le souffle, ni le style, ni le bouillonnement intérieur qui font l’originalité d’un homme de lettres. L’imagination ne me manquait pas, mais l’énergie consacrée depuis si longtemps à m’autocensurer, lisser mon langage et brider mon inspiration, avait fini par éteindre la flamme que certains critiques avaient décelée dans mes nouvelles de jeunesse.

J’ai lu, pages 39-40

Au début des années 90, Alger est en proie à la terreur. Après les années douloureuses de colonisation et de décolonisation, le pays tente de se relever mais la reconstruction est semée d’embûches. Des officiels qui jouent aux gros bras et des ultras (religieux) qui se reconvertissent en terroristes se mesurent et la population paye les pots cassés. L’eau est drastiquement rationnée. Zakaria, menacé de mort et discrédité par le régime, observe et écrit : la vie de son quartier, ses voisins. L’un d’eux, Nasser, reçoit également des lettres de menaces. Alors c’est une renaissance pour l’écrivain et Nasser devient son propre miroir, son autre lui.

C’est un ouvrage plein d’une violence contenue mais non dissimulée que nous offre Fellag. Je connaissais ce dernier pour son jeu critique certes, mais humoristique surtout. Ici, pas de rire, mais du fantastique qui s’immisce dans le réel et en fait ressortir l’horreur. L’auteur prend du recul sur sa société dans laquelle il évolue et qui divague.

Objectivement, ce livre est très bon : une plume de qualité, un sujet difficile traité de manière originale et réussie, et une puissance irréfutable. Et pourtant, si je suis subjective, je ne peux que reconnaître que je n’ai pas réussi à me laisser pénétrer par l’histoire, je suis restée simple observatrice de ces personnages délectables. Alors je reste mitigée : lisez-le, je ne peux que le conseiller, mais j’espère que vous saurez mieux que moi vous laisser bercer par la richesse de la langue. En attendant, mon esprit continue à s’envoler à l’évocation de ce titre : L’Allumeur de rêves berbères

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