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Rabih Alameddine, Les Vies de papier

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alameddine-les-vies-de-papierComme je me sentirai à l’abri une fois que j’aurai commencé ma traduction, comme je me sentirai à l’abri, assise à ce bureau dans la nuit noire, que Sebald, via Jacques Austerlitz, décrit assis à son bureau, « à ne voir pour ainsi dire que la pointe du crayon courant d’elle-même en absolue fidélité après son ombre, qui glissait régulièrement de gauche à droite » – de droite à gauche dans mon cas –, « ligne après ligne, sur le papier réglé. »

Sur cette splendeur de chêne, je dispose le carnet neuf à côté des crayons de papier, à côté des stylos. J’enlève le capuchon du stylo-plume principal, un vieux Parker, et j’inspecte l’encre. L’encrier en forme de noix, une fausse antiquité de porcelaine et de cuivre, est copieusement rempli. C’est toujours délicieusement excitant quand je me prépare pour un nouveau projet. Je me sens en territoire familier avec mes rituels.

Éditions de Noyelles, page 36

Aaliya Saleh est une libanaise de 72 ans qui vit en marge des carcans imposés par la société. Dans l’ombre sécurisante de son appartement, elle s’apprête à entamer la nouvelle année selon un rituel bien établi : après avoir allumé deux bougies en l’honneur de Walter Benjamin, elle entamera la traduction d’un ouvrage qui lui est cher en arabe. Prise dans ses obsessions et ses tourments, elle ne parvient pas à se décider et flirte avec l’idée de contourner les règles auxquelles elle s’auto-soumet depuis tant de temps. D’ailleurs, du temps, il en est question dans les innombrables allers-retours entre passé et présent qui permettent d’esquisser une histoire nationale à l’aide de trajectoires personnelles.

Les Vies de papier paraît être une ode à la littérature. Et c’est fou comme moi qui aime tellement les livres pour ce qu’ils sont, ce qu’ils disent, ce qu’ils laissent imaginer et là où ils m’emmènent, c’est fou comme je m’ennuie souvent lorsqu’on m’en parle. Chaque phrase vient avec sa citation, chaque paragraphe nous étouffe sous trois noms d’auteurs : il n’y a pas d’espace pour le rêve et la pensée, pas d’air pour apprécier. Ajoutons à cela qu’à presque chaque nom d’auteur connu (de moi), une grimace m’a échappée. Sûrement que la littérature qui lui parle n’est pas la même que celle qui me touche, ce qui explique peut-être que la manière de la mettre à l’honneur me refroidisse tant. Si rendre hommage à la littérature c’est nous assommer à coup de livres, alors j’ai envie de me défendre en déchirant des pages pour les rendre plus légers.

Et pourtant tout n’est pas à jeter dans ce roman. Certains passages émeuvent par la beauté des instants qu’ils décrivent, la finesse des relations qui voient le jour. Mais c’est tellement fin que ça se noie dans la masse…

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