Archives de Catégorie: Littérature espagnole

Milena Busquets, Ça aussi, ça passera

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Busquets - Ca aussi, ça passera– Je t’ai déjà parlé de ma théorie comme quoi si certains hommes sont obsédés par la bouffe c’est parce qu’ils ne baisent pas assez ? Et que c’est grâce à eux que survivent tous les restaurants branchés de cette ville ? Tu as remarqué qu’ils sont toujours blindés de couples d’âge mûr ? Les types, dont la montre coûte le prix d’une bagnole, parlent de la recette des croquetas, tandis que les bonnes femmes ont le regard perdu dans le vague, l’air dégoûté et ennuyé, ou alors sont absorbées dans le décompte des calories ?

– Et tu connais ma théorie comme quoi quand tu te fous de moi, c’est que tu as envie de baiser ?

– Non, je n’y avais pas pensé avant. Possible.

Folio, page 37

Suite au décès de sa mère, Blanca décide de passer du temps dans la maison que sa famille possède à Cadaquès. Comme toujours face au deuil, elle est seule. Et pourtant bien entourée : ses enfants, ses deux ex-maris, son amant, ses deux meilleures amies, le compagnon de l’une d’elle, des amis et inconnus de passage… Dans le feu de la vie, elle cherche l’apaisement, la possibilité absurde de vivre sans sa mère.

Les mots sont crus, drôles et poignants et incarnent des pensées parfois éculées mais souvent justes. Le couple sexe/mort est des plus communs, et pourtant Milena Bisquets évite nombre d’écueils. Notamment parce qu’elle parvient à parler du sexe comme du reste, sans en faire des tonnes, enfin, pas plus de tonnes que ce qu’il est déjà. L’on sent la douleur vibrante qui habite la narratrice, douleur qui donne naissance à des réflexions nécessairement naïves mais qui ont le mérite d’aller un peu plus loin que souvent dans les ouvrages de ce type et d’interroger la vie, et surtout la manière dont on la mène. Qu’il est plaisant de lire des histoires d’amour bancalement belles sans en faire tout un pataquès.

Dans des éclats de voix et de rire, entre deux gueules de bois, Blanca met un pied dans le passé et, mine de rien, continue à avancer. Alors on a envie de la suivre encore un peu…

Découvrez aussi Le Livre de ma mère d’Albert Cohen et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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Rosa Montero, L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir

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montero-lidee-ridicule-de-ne-plus-jamais-te-revoirDans son bref journal de deuil, Marie note avec une obsession du détail les derniers jours qu’elle a vécus avec Pierre, ses dernières actions, les derniers mots. C’est l’incrédulité face à la tragédie : la vie s’écoulait, si normale, et, soudain, l’abîme. La Mort ternit aussi nos souvenirs : nous ne supportons pas de nus remémorer notre ignorance, notre innocence. Ces journées que j’ai passées à New York avec Pablo, un mois à peine avant qu’on lui diagnostique son cancer, sont maintenant un souvenir incandescent : il allait mal et je ne le savais pas, il était si malade et je ne le savais pas, il lui restait un an à vivre et je ne le savais pas. Cette ignorance brûle, cette pensée torture, notre innocence à tous les deux avant la douleur finit par devenir insupportable. Je regarde à présent la photo magnifique que j’ai prise de la fenêtre de notre hôtel à Manhattan et je sens mon cœur se glacer.

Points, page 106

Pour servir de trame à L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir, Rosa Montero suit les traces de Marie Curie. Celle-ci a laissé un journal tenu pendant un an suite au décès brutal de son époux, Pierre Curie. La douleur de cette femme rude et passionnée entre en résonnance avec celle de l’auteure. Point de comparaison directe, mais le fil rouge du deuil, ponctué de considérations sur la vie et l’amour, le féminisme, l’écriture, les sciences…

Sur le papier, ça attise la curiosité, d’autant plus que de Marie Curie je ne connaissais pas grand-chose. Mais malheureusement la lecture est on ne peut plus décevante. La plume est maladroite et n’émeut pas : de l’écriture ou de la traduction, je ne sais ce qui pêche, mais c’est lourd et ne se laisse pas dépasser. Surtout si on y ajoute ce parti pris de l’emploi du hashtag sur papier #inintéressant #envahissant #cestquoilintérêt #nonmaissérieuxpourquoi #enfinbrefpassons #ahnonyenaencoreun. Quant aux réflexions plus ou moins métaphysiques ou au contraire très terre-à-terre de l’auteure, on s’en lasse dès les premières pages. Pas de profondeur ni de hauteur, on reste au niveau de la mer. Heureusement, le personnage de Marie Curie se suffit à lui-même pour pousser à avancer, à vite terminer.

Découvrez aussi La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt et Roman à l’eau de bleu d’Isabelle Alonso.

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José Carlos Somoza, Clara et la pénombre

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Somoza - Clara et la pénombreTout avait pris un tour si spectaculaire que c’était à peine si Clara voulait aller déjeuner quand arriva l’heure de la pause. Elle ne souhaitait pas interrompre ces esquisses pour se plonger dans la froideur du quotidien. Mais elle s’y trouva obligée, parce qu’elle savait qu’il était nécessaire de s’arrêter un instant dans son escalade frénétique. Auparavant, elle passa dans la salle de bains, se lava, se débarrassa de toutes les traces d’Uhl sur sa bouche et dans son cou et s’observa dans le miroir. Il n’y avait pas de marques, à l’exception d’une légère rougeur aux poignets. La peau apprêtée était beaucoup plus résistante que la normale, et Uhl aurait dû la peindre avec plus de violence pour lui laisser des traces durables. Elle sourit, et son visage acquit cette expression malveillante qui plaisait tant à Bassan. « Je t’ai coincé : tu utilises la force si je réponds de la même façon. Tu veux me dessiner agressive », se dit-elle. Les yeux lui brûlaient, mais elle savait que c’était parce qu’elle les avait tenus ouverts pendant les postures. Elle les baigna avec une solution saline.

Babel, page 335

Les personnages de José Carlos Somoza évoluent dans un monde pas si lointain où l’art est devenu hyperdramatique. Mais qu’est-ce ? Des toiles en forme d’êtres, des êtres desquels l’humanité s’envole. Immobilité, rigueur, silence des sentiments, reflux des sensations, violence du contrôle. Bien entendu, l’art hyperdramatique, c’est aussi un immense lobby, où les luttes de pouvoir répondent à un gigantesque brassage d’argent.

La situation est posée. Maintenant, imaginez Clara : elle rêve de devenir un chef-d’œuvre. À cela, ajoutez le cadavre d’une adolescente : meurtre ou profanation ? Les histoires s’entremêlent, les personnages se multiplient et, malheureusement, le suspense reste à plat. Si l’idée de départ m’avait conquise, dès la lecture des premières pages, mon enthousiasme s’est fatigué. Tous les ingrédients auraient pu être là pour donner un polar réussi, mais décidément le rythme était trop bancal et le scénario mal amené. Les personnages ne sont ni attachants ni intrigants, j’ai regardé l’enquête piétiner et avancer sans que cela ne me fasse ni chaud ni froid, et j’ai trouvé l’idée si bien trouvée exploitée avec peine. Et comme l’ouvrage fait 650 pages, cela devient vite fade et indigeste…

Découvrez aussi Danse noire de Nancy Huston et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

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Carlos Ruiz Zafon, L’Ombre du vent

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L'Ombre du vent– Jamais je ne m’étais sentie prise, séduite et emportée par une histoire comme celle que racontait ce livre, expliqua Clara. Pour moi, la lecture était une obligation, une sorte de tribut à payer aux professeurs et aux précepteurs sans bien savoir pourquoi. Je ne connaissais pas encore le plaisir de lire, d’ouvrir des portes et d’explorer son âme, de s’abandonner à l’imagination, à la beauté et au mystère de la fiction et du langage. Tout cela est né en moi avec ce roman. As-tu déjà embrasse une fille, Daniel ?

Mon cervelet s’étrangla et ma salive se transforma en sciure de bois.

– Bien sûr, tu es très jeune. Mais c’est la même sensation, cette étincelle de l’inoubliable première fois. Ce monde est un monde de ténèbres, Daniel, et la magie une chose rare. Ce livre m’a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément, me rendre la vue que j’avais perdue. Rien que pour ça, ce roman dont personne n’avait cure a changé ma vie.

Pocket, page 41

Dans une Barcelone où le souvenir des guerres est encore palpable, Daniel et son père se rendent au Cimetière des livres oubliés. Pas de concession à la tradition, le jeune garçon repart avec le volume de son choix sous le bras. Il s’agit de L’Ombre du vent de Juliàn Carax – auteur méconnu et oublié qui a suscité et suscite encore pourtant des passions chez ceux qui le connaissent. Débute alors une chasse à la vérité et à l’histoire. Les vies s’imbriquent et se mêlent, témoignant de toujours plus d’amour et de violence, de luttes collectives et de démons individuels.

À de nombreuses reprises, j’ai eu l’occasion d’entendre le plus grand bien de cet ouvrage de Carlos Ruiz Zafon. Et comme depuis plusieurs mois le livre me faisait de l’œil depuis les présentoirs, je n’ai pas su résister plus longtemps à la tentation. Et j’ai aimé. C’est un savant mélange d’amour des livres et des êtres, d’intrigue, de personnages hauts en couleurs, d’historicité et d’une ambiance à la fois noire et délicieuse. Parfois peut-être on oscille entre fil blanc et tirage de cheveux, mais cette enquête littéraire prétexte à la quête identitaire, servie par une belle écriture, a su me charmer et me ravir.

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