Archives de Catégorie: Littérature anglaise

Benjamin Wood, Le Complexe d’Eden Bellwether

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Wood - Le Complexe d'Eden Bellwether« Tu sais, j’ai pensé à un truc l’autre soir, après ton départ. Je pensais au chœur de King’s. Je vais tout le temps les écouter, pas uniquement quand Eden joue. » Elle fit un socle de ses points et y posa le menton, levant les yeux vers lui. Sous cet angle, elle était au summum de sa beauté, son visage s’effilant en un V élégant. « Tu sais à quoi je pense en les écoutant ? Absolument à rien. Pas une seule pensée ne me vient à l’esprit quand ils chantent. Ils me détendent tellement que j’ai l’impression d’être libre. Je cesse de penser à tous ces fichus examens, et à tout ce que, d’après mon père, il faut absolument que je réussisse. Quand le cœur chante, je ne suis rien d’autre qu’une fille qui écoute. Et je me fiche de savoir de quoi parle leur chant, c’est juste agréable de se sentir libre un moment. Maintenant… » Elle poussa un soupir. « Mais quel rapport ça a au juste avec Johann Mattheson ou Descartes, ou ce qu’Eden raconte ? Et qui ça intéresse ? Mattheson est sa dernière obsession. Avant c’était Platon, et Nietzsche, et Walter Benjamin. Avant cela, c’était quelqu’un d’autre. J’en ai marre d’entendre parler des fixettes de mon frère. Mais je suis certaine d’une chose : cette sensation que j’éprouve quand j’écoute le chœur de King’s, je l’éprouve chaque fois que je suis avec toi, Oscar. » Elle entortilla les pointes de ses cheveux. « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression de pouvoir tout te dire. »

Zulma, pages 93-94

Oscar, aide-soignant à la maison de retraite Cedarbrook, mène une vie calme. Un jour d’octobre, alors qu’il rentre chez lui, il est attiré par le son de l’orgue provenant de la chapelle de King’s. Quelques notes et une rencontre : Iris Bellwether va tout bouleverser. Plaisir et amour d’un côté, folie et douleur de l’autre. Car si Oscar parvient à se faire une place dans son cercle d’amis et tant bien que mal dans sa famille, Eden, le frère d’Iris, leur laissera peu d’instants de paix. Organiste virtuose, il se passionne tout particulièrement pour les propriétés curatives de la musique. Parfois malgré eux, tous se trouvent alors acteurs d’une histoire qu’Eden contrôle. Plus ou moins. Entre quête et enquête, Oscar et Iris tenteront de s’extraire de ses griffes.

Une écriture très fluide, des personnages intrigants ou attachants, un scénario bien ficelé : l’ensemble donne un roman réussi aux allures de thriller psychologique et musical. Tout comme Oscar, on se laisse entraîner dans la découverte de Cambridge, de la famille Bellwether, tentant de comprendre le pourquoi de son comportement. Les obsessions d’Eden et l’ambiguïté qui fait sa relation avec Iris nous happent, tout comme l’amour naissant d’Oscar. Alors si l’on est d’accord pour les suivre dans des aventures pour le moins inédites sur fond de musique baroque, les pages se tournent d’elles-mêmes et l’on passe un moment truculent.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et La Chasse au trésor d’Andrea Camilleri.

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Ken Follett, Les Piliers de la Terre

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Follett - Les Piliers de la terre– Vous voulez bâtir cette cathédrale vous-même, n’est-ce pas ? »

Tom hésita. Autant être franc avec Philip : l’homme n’aimait pas les tergiversations. « Oui, mon père. Je veux que vous me nommiez maître bâtisseur, dit-il aussi calmement qu’il le pouvait.

– Pourquoi ? »

Tom ne s’attendait pas à cette question-là. Il y avait tant de raisons. Quelle réponse Philip souhaitait-il ? Le prieur aimerait sans doute l’entendre dire quelque chose de pieux. Témérairement, il décida de dire la vérité. « Parce que ce sera beau », dit-il.

Philip le regarda d’un air étrange. Tom ne sut deviner s’il était en colère. « Parce que ce sera beau », répéta Philip. Tom crut avoir dit une ânerie et voulut se rattraper, mais l’inspiration ne vint pas. Puis il vit que le scepticisme de Philip cachait en réalité une émotion profonde. Les mots de Tom avaient touché son cœur. Enfin, il hocha la tête, offrant en quelque sorte son accord après réflexion. « Oui. Faire quelque chose de beau pour Dieu, que pourrait-il y avoir de mieux ? »

Tom resta silencieux. Philip n’avait pas dit : oui, vous serez maître bâtisseur. Tom attendait.

Le Livre de Poche, pages 323-324

Sur les routes de l’Angleterre du XIIe siècle, marchent Tom et sa famille. Une marche inexorable pour trouver un travail, tromper la faim et échapper à la mort. Car Tom est un bâtisseur sans chantier et sans le sou, avec un rêve au cœur : construire une cathédrale. Sur son chemin se dressent de multiples embûches et de grandes chances, des rencontres hasardeuses et des découvertes réjouissantes.

Cependant, bien plus que le roman d’un destin, Les Piliers de la Terre est une majestueuse fresque du Moyen Âge, servie par une écriture sobre – parfois presque naïve – qui met en relief la masse des individualités en les dépeignant sur un fond historique documenté. Tom, Philip, Ellen, Jack, Martha, Alfred, Aliena, William, Richard et les autres. On aime la force des personnalités, les engouements collectifs, les violences singulières, les jeux de pouvoir à n’en plus finir, les vocations plus ou moins désintéressées, les secrets de famille et d’État.

Ces quelques 1050 pages se lisent plaisamment et sans difficulté : tour de force de l’auteur. On ne sait jamais ce qui va arriver, et si l’on soupçonne certaines des difficultés que nos personnages auront à déjouer, rien ne prend jamais la teinte de l’attendu, du trop facile : autre tour de force. Les méchants ne se contentent pas de l’être, leurs natures sont tortueuses, tandis que les gentils ne le sont jamais totalement, du moins pas impunément. Les envies personnelles se heurtent à la réalité du monde, sans que l’un ne cède réellement le pas à l’autre. Tout est soumis au balancement des points de vue : de l’amour à la piété, de la manière d’administrer à celle de lutter.

Ce sont donc 1050 pages de plaisir et de bouleversement. 1050 pages de vie.

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Orgueil et Préjugés de Jane Austen.

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Jane Austen, Persuasion

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Austen - PersuasionLes entendre parler tellement du capitaine Wentworth, répéter si souvent son nom, interroger les années passées et établir finalement qu’il pouvait, qu’il devait probablement se trouver que ce fût exactement le même capitaine Wentworth qu’ils se souvenaient avoir rencontré une ou deux fois, après leur retour de Clifton, un jeune homme charmant ; mais ils ne pouvaient dire s’il y avait sept ou huit ans de cela, c’était un nouveau genre d’épreuve pour les nerfs d’Anne. Elle trouva, cependant, que c’en était un auquel elle devait s’aguerrir. Puisqu’on l’attendait vraiment dans les parages, elle devait apprendre à être insensible sur de pareils points. Et non seulement il apparaissait qu’on l’attendait, sans délai, mais, dans leur chaleureuse gratitude pour la bonté qu’il avait montrée envers le pauvre Dick, et leur très grande estime pour son caractère (le pauvre Dick qui avait passé six mois à sa charge faisait de lui ce vif éloge d’ailleurs, imparfaitement orthographié, « un garson épatant, seulement trot regardant, à la maître d’école »), les Musgrove étaient bien résolus à se présenter à lui et à chercher à faire sa connaissance dès qu’ils pourraient apprendre son arrivée.

Cette résolution aida à donner de l’agrément à leur soirée.

10/18, pages 63-64

Anne Eliott vivait jusque-là au château de Kellynch, transparente aux yeux de son vaniteux de père – sir Walter –, de sa coquette de sœur – Elizabeth – et de son autre sœur – Mary – hypocondriaque. Mais quand les finances se révèlent si mauvaises qu’ils doivent quitter leur propriété, c’est tout le monde d’Anne qui se renverse. En effet, la rencontre avec les nouveaux locataires se trouvent être la source de grandes joies mais également d’une immense souffrance : Mme Croft n’est autre que la sœur du capitaine Frederick Wentworth, ancien prétendant éconduit par Anne, mais qui occupe toujours une place de choix dans son cœur. Entre intrigues familiales et conflits d’intérêts, il est temps pour la jeune fille d’assumer ses choix et, peut-être, de les défaire…

Jane Austen manie à la perfection les schémas du roman sentimental, elle nous le prouve encore une fois. Il est toujours surprenant mais plaisant de s’immerger dans l’Angleterre du XIXe siècle : ses convenances, ses habitudes, tout nous est étranger. Et pourtant, on n’éprouve aucune difficulté à transposer les histoires de cœur, il suffit d’ajouter une pincée de bonnes manières et de saupoudrer copieusement de morale. En bref, c’est réjouissant !

Je déplore simplement la qualité des traductions françaises de Jane Austen. Je m’étais déjà fait la remarque pour Orgueil et Préjugés, j’ai donc changé d’éditeur, et rebelote : résultat, j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire et n’ai pas décoléré tout au long de l’ouvrage. Quelle idée de faire passer Jane Austen pour une écrivaine de bas étage, au style aussi lourd que pompeux. J’espère donc que mon niveau d’anglais est assez bon pour pouvoir lire les romans suivants en langue originale…

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De la même auteure, lisez Orgueil et Préjugés.

Découvrez aussi Chocolat amer de Laura Esquivel et Mari et Femme de Régis de Sà Moreira.

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père

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Lewis - Pourquoi j'ai mangé mon père– D’ailleurs, continuait père, sommes-nous déjà sortis de la nature, comme tu le prétends ? Pourquoi le feu ne serait-il pas une forme d’adaptation, exactement comme la girafe allongeant son col, ou le cheval conglutinant ses doigts de pied ? Suppose que la glace descende jusqu’ici. Cela prendrait des siècles à me faire repousser une fourrure. Et d’autres siècles à m’en débarrasser ensuite, quand le climat se réchaufferait. Imagine que j’invente une fourrure amovible ? Tiens, il y a de l’idée là-dedans…, dit-il, songeur, tandis que l’oncle Vania grognait de mépris. Bien que dans la pratique, continuait-il, les sourcils froncés, je ne voie pas comment l’appliquer… En attendant, le feu fait bien l’affaire, dit-il, on peut à volonté réduire la chaleur ou l’augmenter. C’est de l’adaptation, ça, donc de l’évolution, seulement nous y arrivons beaucoup plus vite, un point c’est tout.

– Voilà ! Voilà l’erreur ! ô misérable prétention d’homme que tu es ! s’écria oncle Vania. De quel droit accélérer les choses ? De quel droit pousser à la roue, au lieu de te laisser conduire ? Tu veux bousculer la nature, mais sois tranquille, elle ne se laissera pas faire. Un jour tu t’en apercevras !

Babel, pages 56-57

Entre le pléistocène inférieur ou supérieur, ou même encore avant – les temps sont flous – enfin, il y a très longtemps, un hominien découvre le feu. Évolution ? Révolution dans tous les cas. La journée ne prend plus immédiatement fin avec le jour et ce sont les débuts de la gastronomie. Sans compter que le feu est un moyen de défense… efficace. De destruction aussi. Massive. Et surtout un prétexte à réflexion.

Dans une langue matinée de termes scientifiques et ethnologiques, nous suivons les tribulations d’Ernest. Le génie, c’est son père. Toujours en avance sur son temps. Trop ? C’est ce que pense Vania, un écolo version préhistoire. Où se termine l’adaptation et où commence la transgression ? Découvertes technologiques, considérations individuelles et impact sur la société : mélangez le tout, imaginez et modifiez, et vous aurez une critique de notre monde contemporain. Quand je dis « critique », ne l’entendez pas dans le sens d’une absolue dénonciation mais plutôt d’une analyse source de nombreuses interrogations. Et quand je dis « contemporain », sachez que cet ouvrage a été écrit en 1960… mais peut-être est-il encore plus d’actualité aujourd’hui. Dans tous les cas, n’imaginez pas une lecture moraliste : l’humour est omniprésent et nous dessine au moins un sourire en coin.

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Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et  Roman à l’eau de bleu d’Isabelle Alonso.

Jane Austen, Orgueil et Préjugés

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Austen - Orgueil et préjugés– Je suis stupéfait, dit Mr Bingley, de la patience déployée par les jeunes filles pour devenir aussi accomplies qu’elles le sont.

– Toutes les jeunes filles accomplies ! Que voulez-vous dire, mon cher Charles ?

– Oui, toutes, je crois. Toutes font de la peinture, brodent des paravents, tricotent des bourses. Je n’en connais pour ainsi dire pas une qui ne soit capable de tout cela. Et je suis sûr qu’on ne m’a jamais parlé, pour la première fois, d’une jeune fille sans ajouter qu’elle était tout à fait accomplie.

– Votre résumé de l’étendue ordinaire de vos talents, dit Darcy, n’est que trop vrai. On applique le mot à quantité de femmes qui ne le méritent pas autrement que pour savoir tricoter une bourse ou broder un paravent, mais je suis loin d’être d’accord avec vous sur votre appréciation générale des dames. Je ne puis pas jurer d’en connaître une demi-douzaine, parme mes relations, qui soient réellement accomplies.

– Ni moi, assurément, dit miss Bingley.

– Alors, observa Elizabeth, c’est que vous placez très haut votre idéal de la femme accomplie.

– Oui, j’en exige beaucoup.

Folio, page 53

Qui n’a jamais entendu parler d’Elizabeth Bennet et de Mr Darcy ? Les amours improbables attirent, émeuvent et passionnent – en littérature comme dans la vie mais nous nous contenterons de parler littérature. L’une vient d’une famille respectable mais pas assez et l’autre est l’héritier d’une grande fortune et de tout ce qui s’ensuit. Elle a de l’esprit et on le taxe d’orgueil. Avec toute la pudeur nécessaire donc, Jane Austen les confronte. Nous tairons la fin mais nous savons bien que l’amour l’emporte toujours.

L’auteure nous entraîne dans l’Angleterre bien pensante des siècles passés, avec ses conventions qui nous paraissent aujourd’hui désuètes – je ne me permettrais pas de parler ici de l’Angleterre bien pensante du siècle présent, nous causons littérature je vous le rappelle. J’ai le regret d’avoir lu Orgueil et Préjugés dans une très mauvaise traduction (je vous déconseille la collection ArchiPoche) mais l’envie ne m’en a pas moins été enlevée de lire d’autres titres de Jane Austen. Il paraît qu’elle nous présente les cinq grands schémas possibles des relations amoureuses… et je suis curieuse !

De la même auteure, lisez Persuasion

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