Archives de Catégorie: Littérature américaine

Becky Albertalli, Moi, Simon, 16 ans, homo sapiens

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Albertalli - Moi, Simon, 16 ans, homo sapiensBlue,

Je crois que je t’ai mis mal à l’aise, et j’en suis vraiment, vraiment désolé. Je suis terriblement indiscret. Cela a toujours été mon problème. Je suis vraiment désolé, Blue. On dirait un disque rayé, je sais. Je ne suis pas sûr de te l’avoir dit clairement mais les e-mails que nous échangeons comptent énormément pour moi. Je m’en voudrais à mort d’avoir tout foutu en l’air. Tout gâché. Pardon, je ne sais même si tu emploies des gros mots.

Il me semble aussi que je t’ai induit en erreur avec ce titre. Pour être honnête, moi non plus, je ne sais pas, TECHNIQUEMENT, si le beurre de cacahuète est meilleur que le sexe. Le beurre de cacahuète est absolument divin, bien sûr. Et meilleur, je parie, que le sexe hétéro, également appelé « rapports » (dixit ma mère).

Le sexe non hétéro, en revanche… J’imagine que ça doit légèrement surpasser le beurre de cacahuète. Je n’arrive pas à en parler sans rougir, c’est grave, docteur ?

En tout cas, puisqu’on puisqu’on parle de beurre de cacahuète, je te remercie pour la photo. C’était exactement ce que j’avais en tête. Au lieu de manger une de ces tartelettes, je voulais simplement IMAGINER combien elle serait salée et chocolatée et extraordinaire dans ma bouche. C’est génial, parce que je mourais d’envie de me torturer, mais j’avais la flemme de chercher sur Google des images de tartelettes au beurre de cacahuète.

J’aurais bien fait une razzia sur notre stock de chocolat moi aussi, mais il n’a pas survécu au week-end.

Jacques

Le Livre de Poche Jeunesse, pages 61-62

Lui, Simon, 16 ans, homo, vit dans une petite ville dans la banlieue d’Atlanta. Entouré de ses deux sœurs, de ses parents, de son chien et de ses trois meilleurs amis, il file une adolescence en apparence sans trop de heurts. Son quotidien se passe entre le lycée, l’atelier théâtre, les soirées posées à discuter et jouer, sa passion profonde pour Harry Potter, les Oréo et Blue. Blue, un garçon dont l’identité lui est inconnue mais avec qui il échange une correspondance des plus troublantes. Blue, qui accompagne ses pensées, ses rêves et ses fantasmes et à qui pourtant il ne peut pas donner de visage. Blue, le seul à savoir qu’il est gay. Pour le moment. Ils se sont rencontrés sur le Tumblr du lycée, et depuis ils ont du mal à se séparer, sans réussir encore à se retrouver. Le problème c’est que quelqu’un est tombé sur un de leurs échanges et s’en sert pour faire pression sur Simon.

La question du coming out est prégnante dans ce roman : comment, à qui, dans quel ordre, pourquoi, quand… Autant de questions qui tournent en boucle dans l’esprit de Simon, qui se trouve aux prises avec un silence qui dure depuis – trop – longtemps maintenant. Mais la gêne et la peur de voir les choses changer, le regard de ses amis et sa famille se modifier, de subir des moqueries, de devoir se justifier, expliquer, rassurer : c’est fatigant d’avance et cela fait autant de raisons de repousser, de ne pas savoir comment s’y prendre.

Dans ce texte plein d’humour et de délicatesse, Becky Albertalli nous parle de l’adolescence et des premières amours. Celles qui marques et remuent, qui saisissent par leur intensité et qui sont autant d’invitations à la découverte et à l’exposition : celle de soi à l’autre, et aux autres. La timidité de Blue et Jacques (Simon dans la vie réelle) quant à révéler leur véritables prénoms est des plus signifiante et attendrissante. Cette peur qui prend au ventre de décevoir ou d’être déçu, que les papillons arrêtent de battre si fort des ailes. Alors on avance à pas de loup avec eux, on se laisse brinquebaler par les plaisirs d’une vie bien entourée, les coups bas, les hésitations, les erreurs, la culpabilité, l’amitié et l’amour.

Découvrez aussi Un peu, jamais, à la folie d’Adi Alsaid et Le Garçon bientôt oublié de Jean-Noël Sciarini.

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Lois Lowry, Anastasia Krupnik

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Lowry - Anastasia Krupnik« Excusez-moi de vous interrompre, mais j’aimerais récupérer mon gobelet en argent, celui avec mon nom gravé sur le côté, que ma grand-mère m’a offert pour ma naissance. Ce n’est pas la peine de l’astiquer, maman, ne t’en fais pas. »

Sa mère se dirigea vers le placard à la recherche du gobelet.

« Tu sais, Anastasia », lui dit son père, « le bébé ne sera pas là avant le mois de mars. Ce n’est vraiment pas la peine de prendre une décision tout de suite. Ton déménagement n’est pas si urgent que ça. J’imagine que tu préfèrerais peut-être passer Noël à la maison. »

Anastasia ne répondit pas. Mais elle se mit à réfléchir. Ce serait agréable d’être là pour Noël.

Sa mère avait à la main le petit gobelet noirci.

« Il faudrait vraiment que je l’astique », dit-elle. « On peut à peine lire le nom. »

« Tiens, justement », dit Anastasia. « Puisque tu parles de nom, comment voulez-vous l’appeler, ce bébé ? »

« Seigneur ! » dit sa mère. « Nous n’y avons même pas pensé. Peut-être aurais-tu des suggestions à nous faire… »

« En fait », dit son père, « je crois que nous devrions laisser à Anastasia l’entière responsabilité de cette affaire. C’est toi qui choisiras son nom. Après tout, ce sera ton frère. »

« Bien sûr, sauf que je ne serai pas là », dit Anastasia.

« C’est vrai », dit son père. « J’avais oublié. Tu sais quoi ? Malgré tout, si, par chance, tu décidais de rester parmi nous, tu aurais le droit de choisir le nom du bébé. »

« N’importe quel nom ? »

« Eh bien », dit sa mère, « peut-être devrions-nous… »

« N’importe quel nom, celui que tu voudras », dit son père d’un ton décisif. « 

Anastasia resta immobile, songeuse.

« D’accord », dit-elle finalement. « Je vais rester parmi vous, et je choisirai le nom du bébé. Tu peux ranger le gobelet dans le placard, maman. »

L’École des Loisirs, pages 47-49

Alors qu’elle a déjà dix ans, les parents d’Anastasia Krupnik osent lui annoncer qu’elle va avoir un petit frère. L’horreur, la honte et tutti quanti. « Les bébés », voilà quelque chose à ajouter à la liste de tout ce qu’elle déteste, à côté des garçons et de la tarte à la citrouille. Mais petit à petit, les choses évoluent et certaines calamités se révèlent moins désastreuses qu’elles le semblaient a priori. Et puis Anastasia s’est donnée une nouvelle mission : c’est à elle que revient la mission de nommer le bébé, et elle a bien l’intention de l’affubler du prénom le plus moche possible.

On connaît souvent Lowis Lowry pour son ouvrage phare Le Passeur et c’est avec délice qu’on découvre une auteure pleine de malice. La famille Krupnik est lumineuse et vit dans un joyeux bordel. Les éclats de voix font échos à ceux de rire, et Anastasia nous ravit autant que ses parents – et son futur petit frère – par sa répartie imprévisible et ses coups de gueule cocasses. Des liens familiaux solides qui n’ont pas peur d’être ébranlés et leur permet apparemment de vaincre toutes les difficultés.

Pour notre plus grand bonheur, au fil des ouvrages Anastasia grandit et multiplie ses lubies. Quel plaisir, à chaque fois, de retrouver les Krupnik pour quelques pages de rire…

De la même auteure, lisez Le Passeur.

Découvrez aussi Je ne t’aime pas, Paulus d’Agnès Desarthe et Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh.

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Jim Harrison, Légendes d’automne

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Harrison - Légendes d'automneIl se réveilla à l’aube et commanda un café noir qu’il alla siroter sur le balcon qui dominait les jardins de l’hôtel. Il resta là, noyé dans une rêverie sans suite jusqu’au moment où il vit paraître le premier être humain de la journée, un jardinier qui se rendait à son travail. Il revint dans la chambre pour méditer sur ses projets de vengeances et de survie, deux instincts qui se marient généralement assez mal.

Édition 10/18, page 84

Légendes d’automne, ce sont trois histoires aux couleurs arides et au ton sauvage. La première mêle amour et vengeance, la seconde est le spectacle d’une vie somme toute banale, et la troisième expose l’homme à des violences de toutes sortes.

J’ai lu cet ouvrage il y a plusieurs mois (années ?) et, à défaut de substance, il m’en reste une sensation. Celle d’un malaise dû à un ennui pourtant conscient de se trouver face à de la qualité. La plume de Jim Harrison a du caractère et pourtant ne m’émeut pas ; ses mots ne trouvent aucune résonance en moi. Je sens bien qu’il touche à des tragédies modernes, et les sujets qu’il aborde ont beau, dans l’idée, m’intéresser, mon marbre ne vibre pas.

Alors je laisse à d’autres cette lecture sur le fil ténu de la damnation et de la rédemption… elle trouvera nécessairement un écho chez certains.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

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Ce qui se passa réellement cette nuit-là à Panchanagar fut à la fois moins terrible et pourtant plus obsédant que les cauchemars d’Anil. La mère de la jeune femme sortit de la maison pendant qu’Anil se lavait les mains. Il avait préparé des paroles d’excuses et s’apprêtait à essuyer son courroux. Mais elle marcha vers lui, joignit les paumes, inclina la tête et se pencha à terre pour toucher ses pieds. « Merci, docteur Sahib, d’avoir sauvé mon petit-fils. » Une vague de honte le submergea alors, non seulement à cause de son échec, mais aussi à cause de sa vie ici, dans cette région inculte du monde où la pratique de la médecine n’était rien d’autre qu’une illusion. Cette nuit-là, gravée dans son souvenir, Anil sut qu’il ne resterait pas à Panchanagar. Il se battrait pour exercer une médecine de pointe – le plus loin possible de chez lui.

Folio, pages 80-81

Tout d’abord il y a Anil, qui se prépare à devenir médecin et décide de quitter l’Inde pour l’Amérique, qui se révèle être bien loin du paradis qu’il espérait. Les gardes s’enchaînent et la brutalité du monde hospitalier conjuguée au racisme ordinaire l’éprouve. Pas d’ici et plus vraiment de là-bas, il se perd parfois, a du mal à ajuster son comportement et sa pensée. D’autant plus qu’il s’égare entre ce que sa famille attend de lui et ce qu’il désire réellement.

Il y a aussi Leena, son amie d’enfance. Fils d’un métayer pauvre, elle n’est pas un bon parti pour lui. On lui arrange donc un autre mariage, où elle se trouve la victime d’un époux violent.

Et puis il y a nous, lectrices et lecteurs, qui naviguons entre les États-Unis et l’Inde. Le récit se construit peu à peu et l’on saisit certains tenants et aboutissants de coutumes et systèmes de pensée qui nous sont étrangers. On sent que l’auteure s’adresse à un public occidental : sans tomber dans la didactique, elle prend le temps de nous expliquer, elle égrène les éléments nécessaires à notre compréhension. On accompagne Anil dans sa découverte de l’indépendance et de l’amour, dans sa formation constante, et l’on suit Leena dans ses souffrances et ses espoirs. Tous deux combattent à leur manière pour une vie meilleure. Pris dans les affres de leurs responsabilités et de leur culpabilité, leurs sentiments ne sont pas épargnés. Mais tout aussi difficile que le monde dépeint par Shilpi Somaya Gowda puisse être, il garde les couleurs lumineuses de l’espoir romanesque : une distance est maintenue avec les personnages et nous n’épousons pas leur peau, spectateurs nous sommes et spectateurs nous restons. Je n’ai pas été éprouvée : j’aurais souhaité pouvoir m’impliquer plus dans ma lecture, et en même temps c’est agréable parfois d’être indemne.

Découvrez aussi Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie et Les Trois Médecins de Martin Winckler.

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Jeffrey Eugenides, Le Roman du mariage

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Eugenides - Le Roman du mariageLa propension de Leonard à l’abattement avait toujours fait partie de son charme. C’était rassurant de l’entendre énumérer ses faiblesses, ses réticences vis-à-vis de la formule américaine du succès. Les possesseurs d’ego surdimensionnés qui marchaient à l’ambition étaient si nombreux à l’université – intelligents et travailleurs mais insensibles et sans aspérités, prêts à écraser le voisin pour réussir – que l’on se sentait obligé de se mettre au diapason en se montrant constamment motivé et au maximum de ses capacités, alors que, au fond de soi, on savait que cela ne correspondait pas à la réalité. En fait, les gens doutaient d’eux-mêmes et craignaient l’avenir. Ils étaient complexés, effrayés, et, en parlant à Leonard, qui était toutes ces choses puissance dix, ils se sentaient moins minables et moins seuls. Leonard leur apportait une sorte de thérapie. Il était tellement plus mal en point que tout le monde ! Il était le Dr Freud et le Dr Fatalis, père confesseur et humble pénitent, analyste et analysé. Ce n’était pas une posture. Il ne faisait pas semblant. Il parlait honnêtement et écoutait avec compassion. Dans leurs meilleurs moments, ces conversations téléphoniques relevaient à la fois de l’art et du sacerdoce.

Points, pages 162-163

Madeleine aime Leonard : brillant, mais fragile et imprévisible, il l’attire comme un aimant. Mais il y a aussi Mitchell : intelligent mais moins vibrant, plus fiable donc, le prétendant idéal. Trois personnalités qui se rencontrent, se heurtent, se font du bien et beaucoup de mal. Inévitable ? Peut-être. À Madeleine d’avancer, de se tromper, de se convaincre, de douter et de décider, peu ou prou, si le mariage et la vie à deux sont uniquement une affaire d’amour.

Petit sentiment, petite chronique : j’ai lu ce livre il y a une dizaine de mois et le souvenir qu’il m’en laisse n’est pas impérissable. Il y a du bon et de l’intéressant, mais globalement, cela m’a tiré un haussement d’épaule. Peut-être parce que – mais pourquoi ? – j’arrive rarement à me laisser happer par la littérature américaine, peut-être parce que cette lecture ne m’a pas fait me poser de questions supplémentaires, peut-être parce que la question de l’amour néfaste me parle mais pas comme ça. J’aurais voulu que ça me donne du grain à moudre tout en me prenant aux tripes. Je suis restée passive face à cette aspirante écrivaine et son histoire d’amour pourtant pas si banale. Pourtant, l’amour en dépit de tout ça me titille généralement les neurones… Si Le roman du mariage n’est pas révolutionnaire, il a tout de même le mérite de poser la question épineuse du couple en regard de troubles psychologiques.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante.

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Carl R. Rogers, Liberté pour apprendre

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rogers-liberte-pour-apprendreLorsqu’un professeur s’attache plus à faciliter l’apprentissage qu’à fonctionner comme enseignant, il organise son temps et répartit ses efforts d’une manière qui diffère beaucoup de celle du professeur traditionnel. Au lieu de consacrer de longues périodes de temps à organiser son cours et à préparer ses leçons, il s’efforce de réunir les différents moyens qui permettront à ses étudiants de faire un apprentissage expérientiel approprié à leurs besoins. Il consacre également tous ses efforts à mettre ces moyens vraiment à la portée de ses étudiants, en repensant et en simplifiant les différentes étapes par lesquelles ceux-ci doivent passer pour utiliser ces moyens. Par exemple, c’est très bien de dire que tel livre se trouve à la bibliothèque, ce qui signifie que si l’étudiant consulte le catalogue, attend le temps nécessaire pour apprendre que le livre se trouve déjà prêté, revient la semaine suivante, il pourra finalement l’obtenir. Mais tous les étudiants n’ont pas la patience et un intérêt suffisants pour passer par toutes ces étapes. J’ai constaté que si je place dans le local scolaire un rayon avec des livres et des textes photocopiés que l’on peut emprunter, la quantité de lecture augmente énormément ainsi que l’utilisation de la bibliothèque pour répondre à des besoins personnels.

Dunod, pages 189-190

Liberté pour apprendre : le titre interpelle et déjà me remue. Liberté ? apprendre ? avec un lien – de causalité – entre les deux ? Attends-moi Rogers, je revêts ma tenue de prof, enfourche le destrier blanc de la pédagogie et tente de me glisser dans le sillage de ta pensée.

En termes de compréhension pure, le plus dur à saisir, c’est la préface. Pour la suite, les textes coulent de source : descriptions et analyses se répondent et s’enrichissent, donnant d’innombrables pistes de réflexion et de mise en action. Peut-être quelques longueurs à la lecture, mais la redondance permet également de prendre le temps, d’aborder le sujet sous différentes facettes, de continuer à s’interroger, de questionner sérieusement l’autonomie, l’envie, le comment apprendre ? Sur un sujet et sur soi surtout. Car construction de l’identité, manières d’agir et d’interagir en société et connaissances se trouvent intimement liées dans les fondements de la démarche de Rogers. Il l’applique directement à sa discipline, la psychologie, mais ouvre de belles perspectives dans tous les domaines. Perspectives qui remettent en cause les fondements d’une éducation traditionnelle et transmissive. Tant mieux !

L’auteur s’appuie sur sa propre expérience mais également sur celles d’autres enseignants, professeurs, facilitateurs, etc. Il ne nous noie pas sous une avalanche de théorie, mais met en étroite relation pratique et théorie : de fait, il nous permet de cheminer à ses côtés sans nous perdre dans un amas de concepts.

Il paraît que Carl Rogers dérange ? Alors j’ai envie de dire : « Oh oui, dérange-moi encore… »

Découvrez aussi Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler et L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie.

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Edward Abbey, Le Gang de la clef à molette

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abbey-le-gang-de-la-clef-a-moletteBientôt les pick-up apparurent. Ils descendaient la route en cahotant jusqu’au chantier, s’arrêtaient, déchargeaient leurs passagers, repartaient. Dans ses jumelles, Hayduke vit les ouvriers se disperser, gamelles ballantes, casques luisants dans la lumière du matin, puis se hisser dans la cabine de leurs véhicules respectifs. Les choses commencèrent à s’animer ; çà et là, quelques machines crachèrent des nuages de diesel. Certains engins démarrèrent ; d’autres ne démarraient pas, ou refusaient de démarrer, ou ne démarreraient plus jamais. Hayduke observait la scène avec satisfaction. Il savait une chose que les opérateurs ignoraient : ils étaient tous dans la merde.

Éditions Gallmeister, page 116

Ils sont quatre. Le docteur Sarvis, chirurgien à ses heures officielles, pyromane à ses heures perdues. Bonnie, sa superbe maîtresse, un caractère de feu dans un corps de bombe. Hayduke, un vétéran du Vietnam qui boit sa bière comme il respire et vibre pour les armes à feu. Smith, mormon et polygame, qui fait descendre les voies d’eau aux touristes. Pas grand-chose en commun au premier abord, et pourtant une folie de vivre, une haine de l’industrialisation galopante et un jusqu’au-boutisme tempétueux vont les unir indéfectiblement. Armés de clefs à molettes, entre autres bâtons de dynamite, ils vont faire sauter des ponts, dézinguer des bulldozers, rêver d’anéantir le barrage du coin. Une organisation au pied levée mais bien huilée par l’inconséquence de l’obstination, qui les mènera loin sur le chemin de la destruction avant de les entraîner dans une course poursuite avec les représentants de l’ordre social et de la morale établie. Une traque douloureuse et haletante dans le désert…

Le Gang de la clef à molette est un ouvrage dense. L’auteur nous fait tout de suite entrer dans le feu de l’action, mais j’ai mis du temps à me laisser prendre. Tous les ingrédients sont là pourtant : des personnages qui détonnent, une plume affutée, un humour orageux, un propos politique, une morale défaillante. Peut-être la faute à la tête ailleurs, à une alchimie qui n’a pas pris. Trop de détails techniques qui m’ont laissée dans une incompréhension mécanique pas désagréable mais un peu longue. Chapeau bas tout de même pour la tension que l’auteur fait naître au creux de nos ventres, la chaleur palpable, la douleur désertique. La poésie abrupte de l’immensité des paysages et de la bêtise humaine. Un ouvrage fort dans tous les cas.

Découvrez L’Île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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