Archives Mensuelles: décembre 2017

Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich

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Klemperer - La Langue du IIIe ReichLes guillemets simples et primaires ne signifient rien d’autre que la restitution littérale de ce qu’un autre a dit ou écrit. Mais les guillemets ironiques ne se bornent pas à citer d’une manière aussi neutre, ils mettent en doute la vérité de ce qui est cité et, par eux-mêmes, qualifient de mensonge les paroles rapportées. Comme, dans le discours, cela s’exprime par un surcroît de mépris dans la voix de l’orateur, on peut dire que les guillemets ironiques sont très étroitement liés au caractère rhétorique de la LTI.

Pocket, page 108

Dès 1933, le philologue allemand Victor Klemperer s’est employé à décortiqué la langue utilisée par les Nazis, langue qu’il nommera LTI, la Lingua Tertti Imperii. Car s’il s’agit toujours de l’allemand, son vocabulaire, sa syntaxe, ses expressions et son intention se modifient peu à peu pour former un véritable langage totalitaire, appareil d’une propagande globale qui, peu à peu, s’insinue dans les esprits et le quotidien, modifiant peu à peu et discrètement, toute une manière de considérer le monde et les hommes.

Ce texte est écrit à partir des journaux de Klemperer et s’appuie sur nombre de sources (discours officiels d’Hitler, Goebbels et autres dignitaires nazis, faire-part de naissance et de décès, journaux, livres, brochures, conversation…). À première vue, il est assez compréhensible, écrit de manière accessible. Mais il est intimement lié à l’histoire d’un pays que je ne connais que partiellement, et toujours d’un point de vue extérieur et français – orienté en définitive. J’ai donc parfois manqué de références, mais cela ne m’a pas empêchée d’appréhender globalement le propos de l’auteur. De même, la non-maîtrise de la langue allemande a parfois entravé ma compréhension : mes huit ans de cours paraissent bien loin et ne m’aident pas beaucoup pour saisir les nuances entre les termes. Nuances qui pourtant sont essentielles, car ce sont elles qui sont constitutives de l’évolution profonde et insidieuse de la langue du Troisième Reich.

En dépit des difficultés que j’ai pu rencontrer, cette lecture a été riche et, plus de quatre-vingts ans après, elle ne peut qu’appeler à la vigilance face à la manipulation des mots – par les médias, les grands groupes et les politiques notamment – car le monde contemporain n’est certainement pas à l’abri.

Découvrez aussi La Laïcité falsifiée de Jean Baubérot et Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler.

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Saphia Azzeddine, La Mecque-Phuket

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Azzeddine - La Mecque-PhuketBien sûr lorsqu’on se vannait avec mon frère et mes sœurs, on s’arrangeait pour ne pas être entendus, et encore moins compris. Mon père changeait de chaîne au moindre baiser, alors pour une couille, il aurait pu nous assommer. Et vu les programmes de la télé française aujourd’hui, un cul pouvait surgir de nulle part, à n’importe quelle heure, même le dimanche matin sur la 2 ce n’était pas impossible. Donc, forcément, quand mon père était là, on se tapait les chaînes marocaines qui passaient d’une recette de cuisine à un chant coranique et d’un chant coranique à une recette de cuisine. Toujours à base d’huile. Et de kasbour. Kalsoum, Shéhérazade et moi débarrassions la table puis la cuisine. Mon frère tentait de faire illusion avec de grand gestes mais ne touchait pas à grand-chose au final et disparaissait dans les étages avec les potes.

J’ai lu, pages 41-42

Fairouz est une effrontée, mais une bonne fille malgré tout : elle bosse bien à la fac, aide à la maison, et travaille pour pouvoir offrir, avec sa sœur Kalsoum, le pèlerinage à la Mecque à ses parents. Simplement, elle répond un peu trop, ou pas assez, c’est selon. Elle prend parfois le temps d’expliquer, jamais de se justifier. Et c’est avec délice qu’on la suit au quotidien : Saphia Azzeddine lui confère un esprit caustique et des mots bien trempés. Entre son petit frère pro des plans galères mais pas mauvais bougre finalement, sa sœur qui est réellement une fille bien, l’autre rêve de célébrité, ses parents qui tour à tour s’efface ou leur en impose et sa meilleure amie qui doit lutter contre des décennies de franchouillardise familiale, elle dépeint un monde plein d’(in)humanité, où ce qui est censé être normal peine parfois à se faire accepter – mais peut-être cela reste-t-il trop fréquent. Alors, en remettant régulièrement de l’argent à l’agence de voyage spécialisée en voyages sacrés, elle regarde de l’autre côté de la rue, du côté des annonces qui clignotent et promettent un séjour radieux à Phuket.

Avec beaucoup d’humour, un peu d’ironie mais jamais de cynisme, l’auteure nous parle de la vie dans la cité, du fait d’être Arabe et/ou musulman et de le revendiquer, ou non. Elle nous parle de la famille, des rêves et des contradictions qui sont en chacun et que l’on peut accepter d’un sourire. Elle raconte les classes sociales, les luttes personnelles, les yeux au ciel et les éclats de rire. Elle amuse et fait réfléchir, un combo des plus gagnants. Alors c’est sans hésitation que, régulièrement, je relis ce court roman à la tonalité si vibrante.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Au bonheur des ogres de Daniel Pennac.

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Claire Lavédrine, Assumer son autorité et motiver sa classe

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lavedrine-assumer-son-autorite-et-motiver-sa-classePour ma part, j’ai pratiquement généralisé l’utilisation du mot « jeu » plutôt qu’« exercice » à chaque activité : jeu verbal, jeu rythmique, jeu musical…

Évidemment, il s’agit de faire en sorte que cela ne soit pas qu’un « effet » de langage, mais que l’exercice présente un aspect ludique. Les élèves ne sont pas dupes et à la longue, le fait d’utiliser le terme « jeu » pour « exercice fastidieux » ne les fera pas longtemps prendre des vessies pour des lanternes. Cependant, avec un peu d’entraînement, vous pouvez rendre n’importe quelle activité ludique.

De Boeck Supérieur, pages 50-51

[J’aurais bien cité l’extrait où elle affirme qu’il ne faut pas avoir honte de manipuler les élèves, mais je ne le retrouve plus dans la masse d’inepties. Dénaturer sciemment le jeu et duper les élèves discrètement c’est pas mal aussi.]

Bon, déjà le titre m’avait fait tiquer : Assumer son autorité et motiver sa classe. Petite formule qui m’avait donné envie de creuser un peu, histoire de voir la quantité de tourbe que je pourrais trouver. Ensuite j’ai vu la taille du livre, qui m’a donné envie d’aller voir ailleurs si j’y étais. 400 pages d’idées remâchées en concepts révolutionnaires, d’évidences mises à la sauce de l’innovation et de confusion entre pédagogie et manipulation, ça fait beaucoup. Mais qu’à cela ne tienne, c’était parti. Et je n’ai pas été déçue. Rien de tel pour travailler ma respiration, calmer l’énervement soudain et tenter de mettre en sourdine un agacement continu. Ça peut toujours servir.

En deux grandes parties – centrées sur le verbal et le non-verbal –, Claire Lavédrine nous donne ses trucs et astuces face à la classe, sous couvert d’une réflexion empirique. Ce n’est pas que tout est à jeter dans ce qu’elle dit – elle verse trop dans le convenu pour cela –, mais elle noie ce qu’il y a de pas complètement inintéressant dans des préceptes qui n’ont de pédagogique que le vernis. D’ailleurs, elle assume parfaitement s’inspirer du marketing et en appliquer directement les techniques. Et ce faisant, elle dilue potentiellement la réflexion du lecteur-professeur néophyte. Si l’on ajoute à cela un ton donneuse de leçon « je vais t’aider à te développer personnellement » faussement modeste, des petites blagues censées instaurer une complicité avec le lecteur,

et des passages en gras et en exergue pour si jamais on n’arrive pas à comprendre tout seul les informations essentielles,

j’ai régulièrement eu envie de me servir de ce pavé pour m’assommer et oublier, et ainsi passer de la PNL à la PLS.

Si la pédagogie vous intéresse, je vous conseille d’aller tout de suite voir ailleurs, ce sera forcément plus constructif. Réfléchissez, échangez, travaillez, essayez et lisez, certes, mais autre chose.

Découvrez plutôt Liberté pour apprendre de Carl R. Rogers et L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine de Ruwen Ogien.

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