Archives Mensuelles: août 2017

Carla Guelfenbein, Nager nues

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Guelfenbein - Nager nuesIl lui déclare calmement, sans être avare de mots, qu’il est arrivé à un point où il ne se reconnaît plus lui-même. Il est allé trop loin. Non seulement il a trompé la confiance que Sophie a en lui, mais la sienne aussi. La situation lui a échappé, il a eu un comportement qu’il ne se serait jamais permis auparavant, qui transgresse même les limites de la décence et de l’honneur, comme cette dernière rencontre où il l’a traitée avec rudesse et violence. Il lui demande pardon ; son incapacité à établir des limites devant elle, ajoute-t-il, le met dans une position vulnérable, ce qui est insupportable, et pour toutes ces raisons il vaut mieux qu’ils cessent de se voir. Pendant qu’il parle, qu’il prononce chacun de ces mots, Morgana voit ses yeux la regarder, à demi fermés, avec l’air de contempler la trace d’un objet précieux qu’on a perdu.

Babel, page 94

Sophie a deux piliers : son amie Morgana et son père Diego. Bientôt ils vont former un trio dont Sophie paraît être le point d’équilibre, et pourtant elle est loin de se douter de la passion dévorante qui va bientôt lier les deux autres. Lorsque la fougueuse Morgana tombe enceinte, Sophie se sent irrémédiablement trahie et décide de quitter Santiago pour se réfugier chez sa mère à Paris. En cet été 1973, le Chili devient un puits de violence et après des mois de clandestinité, Morgana et Diego sont tués. Leur enfant est sauvé in extremis et conduit en Espagne. Vingt-huit ans plus tard, les images des attentats du 11 septembre ravivent la mémoire de Sophie et la conduisent à partir à la recherche de cette demi-sœur inconnue.

Carla Guelfenbein tisse un ouvrage où histoire intime et grande Histoire s’entremêlent et deviennent indissociables. Les émois personnels font échos aux drames politiques, sans que les uns ne prennent le dessus sur les autres : les faits s’alimentent et se mâtinent d’émotions, contexte et historiette sont des vases communicants. J’ai retrouvé avec plaisir la plume tumultueuse de cette auteure chilienne : elle croque des personnages qui émeuvent et les place dans des situations qui ont le mérite d’éviter la banalité. Ainsi elle nous parle d’amour et d’amitié en évitant de fouler uniquement des sentiers battus et rebattus. En rendant palpable la tension qui habite Sophie elle évite un manichéisme trop forcé, et nous laisse à nos propres  pensées et sentiments.

De la même auteure, lisez Le Reste est silence.

Découvrez aussi Toujours avec toi de Maria Ernestam et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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Romain Gary (Emile Ajar), La Vie devant soi

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Gary - La Vie devant soiJe ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai eu un coup d’espoir. C’est pas que je cherchais à e caser, je n’allais pas plaquer Madame Rosa tant qu’elle était encore capable. Seulement il fallait quand même penser à l’avenir, qui vous arrive toujours sur la gueule tôt ou tard et j’en rêvais la nuit, des fois. Quelqu’un avec des vacances à la mer et qui ne me ferait rien sentir. Con, je trompais Madame Rosa un peu mais c’était seulement dans ma tête, quand j’avais envie de crever. Je l’ai regardée avec espoir et j’avais le cœur qui battait. L’espoir, c’est un truc qui est toujours le plus fort, même chez les vieux comme Madame Rosa ou Monsieur Hamil. Dingue.

Folio, page 98

Madame Rosa tient un clandé pour enfants de putes. Y vivent là, pêle-mêle, Momo, Moïse, Banania, le Vietnamien et d’autres gamins de passage, au sixième étage d’un immeuble qui abrite une communauté bigarrée aux coudes serrés. Tous se défendent face à la vie, et certain-e-s le font même avec leur cul. Alors quand vient le jour où Madame Rosa devient trop grosse, trop vieille, trop moche et trop malade, Momo s’emploie à l’accompagner du mieux qu’il peut sur ce qui lui reste de chemin, jusqu’à la mort et même au-delà. Histoire d’un amour inconditionnel entre un petit garçon arabe et une très vieille femme juive, vue à hauteur d’yeux d’enfants, avec ce que cela implique de mécompréhension et d’absolu.

Romain Gary prête sa plume à une pensée d’enfant fantasmée et c’est ce style décalé qui fait le charme, la beauté et la finesse de La Vie devant soi. Il met en lumière certaines des absurdités de la vie, et fait une richesse de ceux que l’on pourrait considérer comme de pauvres gens. La solidarité, l’intégrité et l’amour qui se dégagent de ses pages remuent le lecteur, et c’est avec un cynisme chargé de tendresse qu’il donne vie à ses personnages. Alors, le temps d’un roman, l’on veut se faufiler dans l’esprit de Momo, car c’est à la fois triste et beau, insensé et si juste.

Découvrez aussi Vive la sociale ! de Gérard Mordillat et Au bonheur des ogres de Daniel Pennac.

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Nancy Huston, Lignes de faille

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huston-lignes-de-failleLe lendemain matin, pendant que maman se sèche les cheveux dans la salle de bains ce qui veut dire que j’ai dix bonnes minutes devant moi, je vais sur le Net et absorbe les images d’Abou Ghraïb. Les mecs sont empilés les uns sur les autres, à genoux, c’est un peu comme des acrobates au cirque sauf qu’ils sont costauds et tout nus, on voit beaucoup de chair arabe qui n’est ni noire ni blanche mais d’une couleur brun-or, et les soldats US hommes et femmes ont l’air de prendre leur pied à se faire photographier avec tous ces Arabes nus et à se moquer d’eux et à le tenir en laisse et à les accrocher à l’électricité et à les obliger à s’enculer ; mon pénis devient très dur mais je ne me frotte pas parce que je n’ai pas le temps. J’éteins l’ordinateur à la seconde même où maman éteint son sèche-cheveux, et quand elle sort de la salle de bains je suis déjà dans ma chambre en train d’attacher les bandes velcro de mes Nike, prêt à partir pour l’école maternelle.

Babel, pages 68-69

Sol, Randall, Sadie, Erra : quatre voix pour une famille et une histoire, quatre voix pour quatre générations, quatre fragments d’histoire et quatre personnalités, quatre voix pour des failles innombrables. Tous ont six ans lorsqu’ils se racontent. Leurs yeux nous dévoilent un monde violent où l’amour peut être de la pire espèce. Spectateurs impuissants de leurs propres vies ou au contraire dépositaires d’une toute-puissance qu’ils ont du mal à cerner, ces enfants sont pris dans les affres d’un vingtième siècle tourmenté et de familles décomposées. Guerre en Irak, guerre israélo-palestinienne ou Seconde Guerre mondiale, chacune apporte son lot d’horreurs et de fantasmes. Et chaque personnage se forge avec et en dépit de ces affrontements, dans des élans qui peuvent émouvoir mais qui plus souvent glacent le sang.

La plume de Nancy Huston s’adapte à chacun de ses personnages enfantins en épousant leurs pensées et perceptions avec le plus grand respect pour leurs caractères. L’on peut alors se laisser emporter et remonter le temps. Elle bâtit une histoire familiale à rebours où le passé s’éclaire du futur. L’on s’émeut et l’on s’écœure au fil d’une compréhension toujours partiale et imparfaite des événements. Les zones d’ombre laissées par l’auteure donnent toute sa saveur et son intérêt à cet ouvrage où l’amour, souvent en filigrane, entremêle beauté et violence.

De la même auteure, lisez Trois fois septembre, Danse noire, Dolce Agonia et Instruments des ténèbres.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Je viens d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

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