Archives Mensuelles: août 2017

Chinua Achebe, Tout s’effondre

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Achebe - Tout s'effondreLe deuxième jour de l’année était, traditionnellement, celui du grand tournoi de lutte entre le village d’Okonkwo et ses voisins. On n’aurait pas su dire ce qui plaisait le plus  aux villageois, de la fête et du plaisir de la ripaille en bonne compagnie du premier jour, ou du tournoi du deuxième. Mais il y avait une femme pour qui la chose ne faisait pas le moindre doute. C’était Ekwefi, la deuxième épouse d’Okonkwo, celle qu’il avait failli tuer d’un coup de fusil. De toutes les fêtes qui se célébraient au cours de l’année, aucune ne lui plaisait autant que ce tournoi de lutte. Bien des années auparavant, quand elle était l’une des plus belles filles du village, Okonkwo avait gagné son cœur en terrassant le Chat au cours du plus grand combat qu’il y ait eu de mémoire d’homme. Elle ne l’avait pas épousé, alors, parce qu’il était trop pauvre pour payer sa dot. Mais quelques années plus tard, fuyant son mari, elle était venue vivre avec lui. Cela ne datait pas d’hier. Ekwefi était maintenant une femme de quarante-cinq ans à qui la vie avait apporté bien des souffrances. Mais sa passion pour les tournois de lutte restait aussi vive que trente ans auparavant.

Babel, page 48

Okonkwo est un homme puissant du village ibo d’Umuofia : vaillant, sage et prospère, il pourvoit aux besoins de ses trois femmes et huit enfants et sa parole est respectée par la communauté. Le monde dans lequel il vit est régi par des règles très strictes auxquelles chacun et chacune se soumet de son plein gré, c’est un ensemble cohérent ancré dans de profondes traditions et qui paraît immuable. Et pourtant, l’arrivée de missionnaires et des colons britanniques va mettre à mal cette société millénaire.

De sa plume, Chinua Achebe rend hommage à une Afrique précoloniale parfois cruelle mais autonome. Son style pourtant sobre rappelle celui des contes, dans chaque phrase revient le rythme d’une oralité qui fait échos aux propos de l’auteur. Aucun jugement dans sa prose, il ne s’agit pas de prendre position pour ou contre les systèmes qui régissaient la vie du peuple ibo avant l’arrivée du christianisme, mais de faire état de bouleversements traumatiques pour des peuples et des individus et de reconnaître la légitimité d’une histoire qui n’est que peu écrite et racontée. Alors à la suite d’Okonkwo on bat les sentiers, en étant tour à tour agacé, impressionné ou heurté, et l’on se fait lecteur d’un monde révolu à la réalité pourtant encore palpable.

Découvrez aussi L’Hibiscus pourpre de  Chimamanda Ngozi Adichie et La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt.

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Camille Laurens, Celle que vous croyez

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Laurens - Celle que vous croyezJe l’ai choisir au hasard, oui, comme la première. J’ai tapé « belle fille brune » sur Google Images, et des dizaines de jolies filles sont apparues, plus ou moins dénudées. J’en ai pris une sage, évidemment. C’est tout. En fait, si j’y réfléchis bien, Chris a dû mettre assez longtemps quand même avant de me réclamer une photo – plusieurs mois –, alors que nous conversions au moins trois fois par semaine sur Facebook. Cela ne devait pas lui déplaire de m’imaginer, de rêver sur un visage masqué. Il y a des hommes comme ça, il y en a de plus en plus, non ? qui préfèrent imaginer plutôt qu’étreindre, sans qu’on sache toujours si c’est par peur d’être déçus ou de décevoir.

Folio, page 38

Claire a quarante-huit ans, est divorcée et entretient une relation pour le moins insatisfaisante avec Jo. Ce n’est pas tant pour le surveiller que pour se tenir informée qu’elle décide de créer un faux profil Facebook et se met alors dans la peau d’une jeune fille de vingt-quatre ans, nommée Claire également. Elle se met à converser avec Chris : un lien tout particulier se noue entre eux et, petit à petit, ils tombent amoureux.

Dit comme ça, on dirait un roman à l’eau de rose sur fond de réflexion pseudo-philosophique sur l’identité et l’identité numérique. Alors bien sûr il y a de ça, l’eau de rose en moins et l’hôpital psychiatrique en plus. Difficile d’en dire plus sur le scénario sans dénaturer l’ouvrage, et pourtant cette petite présentation est totalement réductrice (comme l’est la quatrième de couverture d’ailleurs).

Celle que vous croyez est un savant chassé-croisé entre réel et virtuel : la fiction prend ses aises et devient partie composante, voire essentielle, de la vie. Ce que l’on considérerait comme le vrai devient accessoire : les potentialités et les conséquences se multiplient, les mensonges entraînant des vérités, et inversement. Ce roman nous donne le vertige et nous égare. Camille Laurens écrit une histoire, à nous de la comprendre, de l’interpréter, de la déformer et d’en faire notre propre récit. Une histoire composée de multiples historiettes, dont le « ette » ne doit pas nous laisser penser qu’elles seront légères ; mais c’est dans leur complémentarité et leur décalage qu’elles trouvent leur sens et forment un ouvrage qui pousse à la réflexion – quand ce n’est pas à la folie.

Découvrez aussi Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante et Rome en un jour de Maria Pourchet.

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Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse

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Ferrante - L'Amie prodigieuseQue s’était-il passé ? Dans la rue, les hommes que nous croisions nous regardaient toutes – belles, mignonnes ou moches – et pas tant les jeunes que les hommes mûrs. C’était ainsi dans le quartier comme en dehors et Ada, Carmela et moi – surtout après l’incident avec les Solara – avions d’instinct appris à garder les yeux baissés, à faire semblant de ne pas entendre les cochonneries qu’ils nous disaient et à continuer notre chemin. Pas Lila. Se promener avec elle le dimanche devint une occasion permanente de tension. Quand quelqu’un la fixait elle soutenait son regard. Quand on lui disait quelque chose elle s’arrêtait, perplexe, comme si elle n’arrivait pas à croire que c’était à elle que l’on parlait, et parfois elle répondait, intriguée. D’autant plus – et ça c’était vraiment extraordinaire – qu’on ne lui adressait presque jamais d’obscénités, celles-ci nous étant généralement réservées.

Folio, page 184

Elena et Lila grandissent dans un quartier pauvre de Naples. L’une et l’autre douées pour les études, elles ne pourront malheureusement pas continuer côte-à-côte. Tandis que la discrète Elena est soutenue par son institutrice et peut ainsi aller au collège puis au lycée, la tempétueuse Lila abandonne l’école et commence à travailler dans la cordonnerie de son père. Ce roman à la première personne est celui de leur enfance, racontée par Elena et pourtant éclairée par Lila, le roman d’une amitié dont les fondements sont parfois mouvants et pourtant solides.

Premier tome de la saga, L’Amie prodigieuse dresse un tableau vivant d’une Naples pauvre et frémissante. Dans cette fin des années cinquante, le destin des jeunes gens, et a fortiori des filles, est précaire : des places sont à saisir, mais les associations nécessaires sont parfois ombrageuses… Alors on observe cette vie à hauteur d’yeux d’enfant puis d’adolescente : les jalousies, les rivalités et les difficultés laissant parfois la place à de réels éclats de rire et de grands espoirs. La violence sourde du monde dans lequel ces jeunes filles grandissent met en évidence l’ambiguïté du lien qui les unit : une indéfectible amitié, mâtinée de fantasmes et d’un déséquilibre qui n’est pas toujours celui qu’on croit.

De la même auteure, lisez Les Jours de mon abandon.

Découvrez aussi Toujours avec toi de Maria Ernestam et Nager nues de Clara Guelfenbein.

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Richard Bach, Jonathan Livingston le goéland

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Bach - Livingston le goéland– Irresponsabilité ? Mes frères ! s’écria-t-il, qui donc est plus responsable que le goéland qui découvre un sens plus noble à la vie et poursuit un plus haut dessein que ceux qui l’ont précédé ? Mille années durant, nous avons joué des ailes et du bec pour ramasser des têtes de poisson, mais désormais nous avons une raison de vivre : apprendre, découvrir, être libres ! Offrez-moi seulement une chance de vous convaincre, laissez-moi vous montrer ce que j’ai découvert…

Librio, page 36

Jonathan Livingston ne peut se contenter de la vie que voudrait lui imposer la communauté des goélands : voler pour manger, voler pour survivre. Il veut voler pour vivre et être libre : toujours plus haut et plus vite, il atteint des cieux de sensations. Il enchaîne les cabrioles au fil des jours jusqu’à être condamné à l’exil. Il poursuit ses découvertes, seul, jusqu’à rencontrer des amis et découvrir un horizon encore plus formidable. Il apprend alors à voler autrement, en brisant les chaînes d’une rationalité emprisonnant le corps et l’esprit.

Hymne à la découverte et à la liberté, ce court roman poétique est porteur de sourires et d’espoir. À chaque page, pour moi, le rêve d’un grand-père et la calme présence d’un mobile au-dessus de mon lit d’adolescente. Le doux souvenir d’envols chantés et d’oiseaux de passage. Alors mes pensées s’égarent, battent des ailes, les replient, redescendent en piqué, effleurent la mer, s’éloignent et reviennent, toujours, vers les nuages.

Découvrez aussi La Mécanique du cœur de Mathias Malzieu et Les Maîtres du Vent de Judith Bouilloc.

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Carla Guelfenbein, Nager nues

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Guelfenbein - Nager nuesIl lui déclare calmement, sans être avare de mots, qu’il est arrivé à un point où il ne se reconnaît plus lui-même. Il est allé trop loin. Non seulement il a trompé la confiance que Sophie a en lui, mais la sienne aussi. La situation lui a échappé, il a eu un comportement qu’il ne se serait jamais permis auparavant, qui transgresse même les limites de la décence et de l’honneur, comme cette dernière rencontre où il l’a traitée avec rudesse et violence. Il lui demande pardon ; son incapacité à établir des limites devant elle, ajoute-t-il, le met dans une position vulnérable, ce qui est insupportable, et pour toutes ces raisons il vaut mieux qu’ils cessent de se voir. Pendant qu’il parle, qu’il prononce chacun de ces mots, Morgana voit ses yeux la regarder, à demi fermés, avec l’air de contempler la trace d’un objet précieux qu’on a perdu.

Babel, page 94

Sophie a deux piliers : son amie Morgana et son père Diego. Bientôt ils vont former un trio dont Sophie paraît être le point d’équilibre, et pourtant elle est loin de se douter de la passion dévorante qui va bientôt lier les deux autres. Lorsque la fougueuse Morgana tombe enceinte, Sophie se sent irrémédiablement trahie et décide de quitter Santiago pour se réfugier chez sa mère à Paris. En cet été 1973, le Chili devient un puits de violence et après des mois de clandestinité, Morgana et Diego sont tués. Leur enfant est sauvé in extremis et conduit en Espagne. Vingt-huit ans plus tard, les images des attentats du 11 septembre ravivent la mémoire de Sophie et la conduisent à partir à la recherche de cette demi-sœur inconnue.

Carla Guelfenbein tisse un ouvrage où histoire intime et grande Histoire s’entremêlent et deviennent indissociables. Les émois personnels font échos aux drames politiques, sans que les uns ne prennent le dessus sur les autres : les faits s’alimentent et se mâtinent d’émotions, contexte et historiette sont des vases communicants. J’ai retrouvé avec plaisir la plume tumultueuse de cette auteure chilienne : elle croque des personnages qui émeuvent et les place dans des situations qui ont le mérite d’éviter la banalité. Ainsi elle nous parle d’amour et d’amitié en évitant de fouler uniquement des sentiers battus et rebattus. En rendant palpable la tension qui habite Sophie elle évite un manichéisme trop forcé, et nous laisse à nos propres  pensées et sentiments.

De la même auteure, lisez Le Reste est silence.

Découvrez aussi Toujours avec toi de Maria Ernestam et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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Romain Gary (Emile Ajar), La Vie devant soi

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Gary - La Vie devant soiJe ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai eu un coup d’espoir. C’est pas que je cherchais à e caser, je n’allais pas plaquer Madame Rosa tant qu’elle était encore capable. Seulement il fallait quand même penser à l’avenir, qui vous arrive toujours sur la gueule tôt ou tard et j’en rêvais la nuit, des fois. Quelqu’un avec des vacances à la mer et qui ne me ferait rien sentir. Con, je trompais Madame Rosa un peu mais c’était seulement dans ma tête, quand j’avais envie de crever. Je l’ai regardée avec espoir et j’avais le cœur qui battait. L’espoir, c’est un truc qui est toujours le plus fort, même chez les vieux comme Madame Rosa ou Monsieur Hamil. Dingue.

Folio, page 98

Madame Rosa tient un clandé pour enfants de putes. Y vivent là, pêle-mêle, Momo, Moïse, Banania, le Vietnamien et d’autres gamins de passage, au sixième étage d’un immeuble qui abrite une communauté bigarrée aux coudes serrés. Tous se défendent face à la vie, et certain-e-s le font même avec leur cul. Alors quand vient le jour où Madame Rosa devient trop grosse, trop vieille, trop moche et trop malade, Momo s’emploie à l’accompagner du mieux qu’il peut sur ce qui lui reste de chemin, jusqu’à la mort et même au-delà. Histoire d’un amour inconditionnel entre un petit garçon arabe et une très vieille femme juive, vue à hauteur d’yeux d’enfants, avec ce que cela implique de mécompréhension et d’absolu.

Romain Gary prête sa plume à une pensée d’enfant fantasmée et c’est ce style décalé qui fait le charme, la beauté et la finesse de La Vie devant soi. Il met en lumière certaines des absurdités de la vie, et fait une richesse de ceux que l’on pourrait considérer comme de pauvres gens. La solidarité, l’intégrité et l’amour qui se dégagent de ses pages remuent le lecteur, et c’est avec un cynisme chargé de tendresse qu’il donne vie à ses personnages. Alors, le temps d’un roman, l’on veut se faufiler dans l’esprit de Momo, car c’est à la fois triste et beau, insensé et si juste.

Découvrez aussi Vive la sociale ! de Gérard Mordillat et Au bonheur des ogres de Daniel Pennac.

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Nancy Huston, Lignes de faille

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huston-lignes-de-failleLe lendemain matin, pendant que maman se sèche les cheveux dans la salle de bains ce qui veut dire que j’ai dix bonnes minutes devant moi, je vais sur le Net et absorbe les images d’Abou Ghraïb. Les mecs sont empilés les uns sur les autres, à genoux, c’est un peu comme des acrobates au cirque sauf qu’ils sont costauds et tout nus, on voit beaucoup de chair arabe qui n’est ni noire ni blanche mais d’une couleur brun-or, et les soldats US hommes et femmes ont l’air de prendre leur pied à se faire photographier avec tous ces Arabes nus et à se moquer d’eux et à le tenir en laisse et à les accrocher à l’électricité et à les obliger à s’enculer ; mon pénis devient très dur mais je ne me frotte pas parce que je n’ai pas le temps. J’éteins l’ordinateur à la seconde même où maman éteint son sèche-cheveux, et quand elle sort de la salle de bains je suis déjà dans ma chambre en train d’attacher les bandes velcro de mes Nike, prêt à partir pour l’école maternelle.

Babel, pages 68-69

Sol, Randall, Sadie, Erra : quatre voix pour une famille et une histoire, quatre voix pour quatre générations, quatre fragments d’histoire et quatre personnalités, quatre voix pour des failles innombrables. Tous ont six ans lorsqu’ils se racontent. Leurs yeux nous dévoilent un monde violent où l’amour peut être de la pire espèce. Spectateurs impuissants de leurs propres vies ou au contraire dépositaires d’une toute-puissance qu’ils ont du mal à cerner, ces enfants sont pris dans les affres d’un vingtième siècle tourmenté et de familles décomposées. Guerre en Irak, guerre israélo-palestinienne ou Seconde Guerre mondiale, chacune apporte son lot d’horreurs et de fantasmes. Et chaque personnage se forge avec et en dépit de ces affrontements, dans des élans qui peuvent émouvoir mais qui plus souvent glacent le sang.

La plume de Nancy Huston s’adapte à chacun de ses personnages enfantins en épousant leurs pensées et perceptions avec le plus grand respect pour leurs caractères. L’on peut alors se laisser emporter et remonter le temps. Elle bâtit une histoire familiale à rebours où le passé s’éclaire du futur. L’on s’émeut et l’on s’écœure au fil d’une compréhension toujours partiale et imparfaite des événements. Les zones d’ombre laissées par l’auteure donnent toute sa saveur et son intérêt à cet ouvrage où l’amour, souvent en filigrane, entremêle beauté et violence.

De la même auteure, lisez Trois fois septembre, Danse noire, Dolce Agonia et Instruments des ténèbres.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Je viens d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

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