Archives Mensuelles: juin 2017

Jean-Baptiste de Panafieu, L’Eveil

Par défaut

panafieu-leveil-iL’éveil de la jeune chienne était pour elle une véritable révélation dont elle ne savait pas encore quoi penser. Elle comprenait bien mieux ce qui se passait dans sa famille, et surtout était capable d’analyser et de prévoir les actions des uns et des autres. Auparavant, elle ressentait les émotions, puis ses sentiments s’estompaient très vite, trop vite pour qu’elle puisse relier les faits entre eux. Les événements s’enchaînaient, sans logique apparente, du moins sans qu’elle en perçoive toujours la cohérence. Et maintenant, tout était beaucoup plus clair. Elle avait par exemple saisi que les parents sortaient tous les jours pour « travailler », même si le concept restait encore un peu flou.

Gulf Stream, page 49

Laura cherche un remède à la maladie d’Alzheimer et met au point un virus qui permet de multiplier les cellules nerveuses. Comme de coutume, elle le teste sur une souris et… le virus fonctionne, avec des effets inattendus. Petit à petit, le rongeur prend conscience de lui-même et réussit à s’échapper de sa cage. C’est ainsi qu’il se fait manger par un chat qui s’éveille à son tour et qui se fait mordre par un rat qui etc. L’éveil des animaux, domestiques puis sauvages, en France puis à travers le monde, va chambouler le système mis en place par les humains. Chaque espèce réagit de manière différente, mettant ou non en place des organisations politiques, ouvrant le débat ou refusant la communication et a fortiori les négociations avec l’espèce humaine – elle-même en premier lieu rétive à toute forme de collaboration. L’industrie agro-alimentaire s’affole et cherche à capturer Laura pour qu’elle mette au point un contre-virus efficace qui endiguerait cette révolution fondamentale. Accompagnée de son frère Gabriel et de ses amis Alya et Clément, ainsi que de « son » chat Chou-K, de la chienne Cabosse et du perroquet Montaigne, elle va tenter de leur échapper tout en sauvegardant le nouvel équilibre précaire entre les différentes forces de la nature et de la société humaine.

Scientifique de profession, Jean-Baptiste de Panafieu nous livre ici un roman de science-fiction parfaitement cohérent. Il y a une justesse dans la manière dont la trame narrative sert la réflexion écologique, politique et philosophique. Pas de grands discours, mais des mises en situations qui permettent de titiller là où ça peut faire mal. Les questions posées sont nombreuses et inévitables, mais sans dogmatisme et c’est agréable. Fidèle à sa démarche, l’auteur ne se concentre pas tant sur les humains : il ne s’agit pas seulement de savoir comment les hommes réagiraient en de telles circonstances que de saisir les enjeux, les abus et la codépendance qui peut exister entre les espèces. « L’intrigue » est entrecoupée des récits successifs de l’éveil des différents animaux, qui lui donnent sa couleur et sa cohérence.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et La Faim du tigre de René Barjavel.

Écoutez les premières pages !

Antoine Choplin, Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

Par défaut

choplin-quelques-jours-dans-la-vie-de-tomas-kusarEt qu’est-ce que tu as trouvé curieux ?

Tomas baisse les yeux.

Le théâtre, il balbutie. Comme il m’est sorti de la tête. C’est ça le plus curieux.

Sorti de la tête ?

Oui. Tu as beau savoir que c’est du théâtre, tu finis quand même par plus y penser. Pendant un moment, je crois bien que j’y ai plus pensé du tout. Et ce que j’ai vu, c’était un petit monde en plus qui se retrouvait au milieu de l’autre, celui dans lequel on est pour de bon, avec le dépôt, la gare, tout le reste. Et à ce moment-là, dans ma tête, ce monde était aussi vrai que l’autre, pour ainsi dire. C’est drôle. Et même si je comprenais pas bien tout ce qui s’y passait, ça change rien, on aurait dit qu’il était vrai quand même.

La fosse aux ours, page 43

Tomas Kusar est garde-barrière à Trutnov. Ses journées sont rythmées par le passage des trains et il mène une vie simple où la nature et la photographie occupent une place importante. La venue d’une troupe de théâtre au cœur de la forêt, anodine en apparence, va avoir de grandes répercussions sur sa vie. Il rencontre Václac Havel, dramaturge dissident et futur président de la République, avec qui il noue rapidement une amitié toute en confiance et en discrétion. Et peu à peu, presque semblant de rien, il emprunte le chemin discret de la lutte.

L’humilité de la plume d’Antoine Choplin est égale à celle de ses personnages. Il y a une douceur dans l’écriture du combat qui confère à ce dernier une intimité historique. L’auteur prend le temps et compose son roman sous forme de différents tableaux dont l’agencement crée la logique et la diégèse. Il ne cherche pas l’exhaustivité et révèle ainsi l’évidence d’une résistance qui n’a pas besoin de se justifier. En passant quelques jours avec Tomas Kusar, l’on effleure un pan d’histoire sans avoir besoin d’exposé à charge. Il s’agit avant tout d’un élan de liberté, de nature et de culture.

Du même auteur, lisez La Nuit tombée.

Découvrez aussi Une fièvre impossible à négocier de Lola Lafon et Trois fois septembre de Nancy Huston.

Écoutez les premières pages !

 

Pierre Bottero, Zouck

Par défaut

bottero-zouck– En place, les filles !

Coup de baguette magique, la phrase de Bérénice nous a métamorphosées. Le silence est tombé brutalement dans le vestiaire, juste rompu par un dernier gloussement de Caroline. J’ai trouvé Bérénice toute pâle, presque livide, mais ce n’était pas le moment de lui en faire la remarque, et personne ne s’y est risqué.

– Pas un mot pendant le cours, a-t-elle articulé avec force alors que nous passions devant elle. Je compte sur vous !

Elle pouvait.

Flammarion, pages47-48

Anouk, de son petit nom Zouck, danse. Lorsque la musique monte et que son corps se met en mouvement, elle s’élève et virevolte, en harmonie avec elle-même et le monde qui l’entoure. Jusqu’au jour où elle entend un grand nom du classique critiquer ses formes et bafouer son bonheur de la danse. Commence alors une lente descente aux enfers dans un aride combat contre son corps.

La plume de Pierre Bottero se fait toujours aussi sensible lorsqu’il nous parle de l’adolescence. Une fois de plus, il parvient, sans grandiloquence, à parler de drames intimes qui poussent à la solitude et effleurent douloureusement le lecteur. Dans Zouck, il est question d’amitié, de danse, de famille, d’amour, de dépression et d’anorexie. Il est aussi question de longs chemins avec une petite lumière au bout, une lumière en forme d’espoir. Alors dansons vers la lumière !

Du même auteur, lisez La Quête d’Ewilan et L’Autre.

Découvrez aussi Une fièvre impossible à négocier de Lola Lafon et Brise glace de Jean-Philippe Blondel.

Écoutez les premières pages !