Archives Mensuelles: mai 2017

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

Par défaut

Ce qui se passa réellement cette nuit-là à Panchanagar fut à la fois moins terrible et pourtant plus obsédant que les cauchemars d’Anil. La mère de la jeune femme sortit de la maison pendant qu’Anil se lavait les mains. Il avait préparé des paroles d’excuses et s’apprêtait à essuyer son courroux. Mais elle marcha vers lui, joignit les paumes, inclina la tête et se pencha à terre pour toucher ses pieds. « Merci, docteur Sahib, d’avoir sauvé mon petit-fils. » Une vague de honte le submergea alors, non seulement à cause de son échec, mais aussi à cause de sa vie ici, dans cette région inculte du monde où la pratique de la médecine n’était rien d’autre qu’une illusion. Cette nuit-là, gravée dans son souvenir, Anil sut qu’il ne resterait pas à Panchanagar. Il se battrait pour exercer une médecine de pointe – le plus loin possible de chez lui.

Folio, pages 80-81

Tout d’abord il y a Anil, qui se prépare à devenir médecin et décide de quitter l’Inde pour l’Amérique, qui se révèle être bien loin du paradis qu’il espérait. Les gardes s’enchaînent et la brutalité du monde hospitalier conjuguée au racisme ordinaire l’éprouve. Pas d’ici et plus vraiment de là-bas, il se perd parfois, a du mal à ajuster son comportement et sa pensée. D’autant plus qu’il s’égare entre ce que sa famille attend de lui et ce qu’il désire réellement.

Il y a aussi Leena, son amie d’enfance. Fils d’un métayer pauvre, elle n’est pas un bon parti pour lui. On lui arrange donc un autre mariage, où elle se trouve la victime d’un époux violent.

Et puis il y a nous, lectrices et lecteurs, qui naviguons entre les États-Unis et l’Inde. Le récit se construit peu à peu et l’on saisit certains tenants et aboutissants de coutumes et systèmes de pensée qui nous sont étrangers. On sent que l’auteure s’adresse à un public occidental : sans tomber dans la didactique, elle prend le temps de nous expliquer, elle égrène les éléments nécessaires à notre compréhension. On accompagne Anil dans sa découverte de l’indépendance et de l’amour, dans sa formation constante, et l’on suit Leena dans ses souffrances et ses espoirs. Tous deux combattent à leur manière pour une vie meilleure. Pris dans les affres de leurs responsabilités et de leur culpabilité, leurs sentiments ne sont pas épargnés. Mais tout aussi difficile que le monde dépeint par Shilpi Somaya Gowda puisse être, il garde les couleurs lumineuses de l’espoir romanesque : une distance est maintenue avec les personnages et nous n’épousons pas leur peau, spectateurs nous sommes et spectateurs nous restons. Je n’ai pas été éprouvée : j’aurais souhaité pouvoir m’impliquer plus dans ma lecture, et en même temps c’est agréable parfois d’être indemne.

Découvrez aussi Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie et Les Trois Médecins de Martin Winckler.

Écoutez les premières pages !

Publicités

Jeffrey Eugenides, Le Roman du mariage

Par défaut

Eugenides - Le Roman du mariageLa propension de Leonard à l’abattement avait toujours fait partie de son charme. C’était rassurant de l’entendre énumérer ses faiblesses, ses réticences vis-à-vis de la formule américaine du succès. Les possesseurs d’ego surdimensionnés qui marchaient à l’ambition étaient si nombreux à l’université – intelligents et travailleurs mais insensibles et sans aspérités, prêts à écraser le voisin pour réussir – que l’on se sentait obligé de se mettre au diapason en se montrant constamment motivé et au maximum de ses capacités, alors que, au fond de soi, on savait que cela ne correspondait pas à la réalité. En fait, les gens doutaient d’eux-mêmes et craignaient l’avenir. Ils étaient complexés, effrayés, et, en parlant à Leonard, qui était toutes ces choses puissance dix, ils se sentaient moins minables et moins seuls. Leonard leur apportait une sorte de thérapie. Il était tellement plus mal en point que tout le monde ! Il était le Dr Freud et le Dr Fatalis, père confesseur et humble pénitent, analyste et analysé. Ce n’était pas une posture. Il ne faisait pas semblant. Il parlait honnêtement et écoutait avec compassion. Dans leurs meilleurs moments, ces conversations téléphoniques relevaient à la fois de l’art et du sacerdoce.

Points, pages 162-163

Madeleine aime Leonard : brillant, mais fragile et imprévisible, il l’attire comme un aimant. Mais il y a aussi Mitchell : intelligent mais moins vibrant, plus fiable donc, le prétendant idéal. Trois personnalités qui se rencontrent, se heurtent, se font du bien et beaucoup de mal. Inévitable ? Peut-être. À Madeleine d’avancer, de se tromper, de se convaincre, de douter et de décider, peu ou prou, si le mariage et la vie à deux sont uniquement une affaire d’amour.

Petit sentiment, petite chronique : j’ai lu ce livre il y a une dizaine de mois et le souvenir qu’il m’en laisse n’est pas impérissable. Il y a du bon et de l’intéressant, mais globalement, cela m’a tiré un haussement d’épaule. Peut-être parce que – mais pourquoi ? – j’arrive rarement à me laisser happer par la littérature américaine, peut-être parce que cette lecture ne m’a pas fait me poser de questions supplémentaires, peut-être parce que la question de l’amour néfaste me parle mais pas comme ça. J’aurais voulu que ça me donne du grain à moudre tout en me prenant aux tripes. Je suis restée passive face à cette aspirante écrivaine et son histoire d’amour pourtant pas si banale. Pourtant, l’amour en dépit de tout ça me titille généralement les neurones… Si Le roman du mariage n’est pas révolutionnaire, il a tout de même le mérite de poser la question épineuse du couple en regard de troubles psychologiques.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Les Jours de mon abandon d’Elena Ferrante.

Écoutez les premières pages !

Judith Bouilloc, Les Maîtres du Vent

Par défaut

Bouilloc - Les Maîtres du VentTrois jours plus tard, une liste fut dressée sur la plage d’Evada. Yann fut étonné de découvrir que son nom figurait sur le tableau des admis parmi une centaine d’autres patronymes. Adémar faisait aussi partie de ce groupe d’élus et en était visiblement fou de joie. Les candidats sélectionnés étaient invités à revenir, sur cette même plage, le lendemain, avec rien d’autre que ce qu’ils portaient sur le dos et dans leurs poches. Bien sûr, les armes étaient strictement interdites. Yann devrait dire adieu à son fauchon et à son arc. Il demanda à Mistral Sharon su les animaux étaient acceptés à l’école de Gio. La réponse fut négative. Mais le Waldganger n’avait pas trop d’espoir. Pooka n’était pas un lapin nain, mais un mégacéros. Yann s’interrogea : quant à lui, sa place était-elle vraiment sur cette île à l’horizon, ou devait-il repartir sur le dos de sa monture ?

Artège jeunesse, page 72

Yann est profondément Waldganger et rêve de devenir guerrier (comme son père décédé) et d’intégrer la Garde. Doué également de talents de sculpteur et de guérisseur, il conjugue rêve d’exploits et attentions à la vie. L’école des Maîtres du Vent puis l’école de guerre de SoenTsu font de lui un redoutable guerrier aux nombreux talents : il allie appétence et facultés naturelles à un entraînement intense et varié. Son chemin se trouve jalonné d’amitiés intenses et de découvertes pas toujours heureuses. Pris dans les affres de la guerre et de la politique, il devra faire œuvre de diplomatie pour sauver la paix.

Côté scénario et écriture, c’est plaisant et rafraichissant sans être transcendant. L’histoire est bien ficelée, les personnages attachants et les paysages grandioses et variés. Là où Judith Bouilloc parvient à se démarquer, c’est dans la réflexion sociale et politique qui jalonne le roman. Elle évite les écueils du manichéisme avec une bonne société menacée par le Mal. Au contraire, elle présente trois modèles (variations sur la démocratie et la monarchie) et questionne autant leur nature que leur codépendance, et donc les relations entretenues entre les peuples et les gouvernements. La pédagogie est également interrogée : c’est en surface et pas toujours pertinent (à mon sens), mais ça a le mérite d’être là, dans un roman pour adolescents. Et pour ne rien gâcher, la culture reçoit les honneurs tandis que le racisme est mis au bûcher : une école qui refuserait d’accueillir des étrangers ? C’est douloureusement de circonstance !

Le tout donne envie de retourner lire à Marseille et de recevoir quelques bourrasques marines que je pourrais apprendre à transcrire en solfège éolien… Des pages qui résolument veulent se tourner au soleil, en vacances, la tête dans les nuages mais les pieds sur terre.

Découvrez aussi La Passe-miroir de Christelle Dabos et Oksa Pollock de Cendrine Wolf et Anne Plichota.

Écoutez les premières pages !

Rabih Alameddine, Les Vies de papier

Par défaut

alameddine-les-vies-de-papierComme je me sentirai à l’abri une fois que j’aurai commencé ma traduction, comme je me sentirai à l’abri, assise à ce bureau dans la nuit noire, que Sebald, via Jacques Austerlitz, décrit assis à son bureau, « à ne voir pour ainsi dire que la pointe du crayon courant d’elle-même en absolue fidélité après son ombre, qui glissait régulièrement de gauche à droite » – de droite à gauche dans mon cas –, « ligne après ligne, sur le papier réglé. »

Sur cette splendeur de chêne, je dispose le carnet neuf à côté des crayons de papier, à côté des stylos. J’enlève le capuchon du stylo-plume principal, un vieux Parker, et j’inspecte l’encre. L’encrier en forme de noix, une fausse antiquité de porcelaine et de cuivre, est copieusement rempli. C’est toujours délicieusement excitant quand je me prépare pour un nouveau projet. Je me sens en territoire familier avec mes rituels.

Éditions de Noyelles, page 36

Aaliya Saleh est une libanaise de 72 ans qui vit en marge des carcans imposés par la société. Dans l’ombre sécurisante de son appartement, elle s’apprête à entamer la nouvelle année selon un rituel bien établi : après avoir allumé deux bougies en l’honneur de Walter Benjamin, elle entamera la traduction d’un ouvrage qui lui est cher en arabe. Prise dans ses obsessions et ses tourments, elle ne parvient pas à se décider et flirte avec l’idée de contourner les règles auxquelles elle s’auto-soumet depuis tant de temps. D’ailleurs, du temps, il en est question dans les innombrables allers-retours entre passé et présent qui permettent d’esquisser une histoire nationale à l’aide de trajectoires personnelles.

Les Vies de papier paraît être une ode à la littérature. Et c’est fou comme moi qui aime tellement les livres pour ce qu’ils sont, ce qu’ils disent, ce qu’ils laissent imaginer et là où ils m’emmènent, c’est fou comme je m’ennuie souvent lorsqu’on m’en parle. Chaque phrase vient avec sa citation, chaque paragraphe nous étouffe sous trois noms d’auteurs : il n’y a pas d’espace pour le rêve et la pensée, pas d’air pour apprécier. Ajoutons à cela qu’à presque chaque nom d’auteur connu (de moi), une grimace m’a échappée. Sûrement que la littérature qui lui parle n’est pas la même que celle qui me touche, ce qui explique peut-être que la manière de la mettre à l’honneur me refroidisse tant. Si rendre hommage à la littérature c’est nous assommer à coup de livres, alors j’ai envie de me défendre en déchirant des pages pour les rendre plus légers.

Et pourtant tout n’est pas à jeter dans ce roman. Certains passages émeuvent par la beauté des instants qu’ils décrivent, la finesse des relations qui voient le jour. Mais c’est tellement fin que ça se noie dans la masse…

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Si une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino.

Écoutez les premières pages !

Carl R. Rogers, Liberté pour apprendre

Par défaut

rogers-liberte-pour-apprendreLorsqu’un professeur s’attache plus à faciliter l’apprentissage qu’à fonctionner comme enseignant, il organise son temps et répartit ses efforts d’une manière qui diffère beaucoup de celle du professeur traditionnel. Au lieu de consacrer de longues périodes de temps à organiser son cours et à préparer ses leçons, il s’efforce de réunir les différents moyens qui permettront à ses étudiants de faire un apprentissage expérientiel approprié à leurs besoins. Il consacre également tous ses efforts à mettre ces moyens vraiment à la portée de ses étudiants, en repensant et en simplifiant les différentes étapes par lesquelles ceux-ci doivent passer pour utiliser ces moyens. Par exemple, c’est très bien de dire que tel livre se trouve à la bibliothèque, ce qui signifie que si l’étudiant consulte le catalogue, attend le temps nécessaire pour apprendre que le livre se trouve déjà prêté, revient la semaine suivante, il pourra finalement l’obtenir. Mais tous les étudiants n’ont pas la patience et un intérêt suffisants pour passer par toutes ces étapes. J’ai constaté que si je place dans le local scolaire un rayon avec des livres et des textes photocopiés que l’on peut emprunter, la quantité de lecture augmente énormément ainsi que l’utilisation de la bibliothèque pour répondre à des besoins personnels.

Dunod, pages 189-190

Liberté pour apprendre : le titre interpelle et déjà me remue. Liberté ? apprendre ? avec un lien – de causalité – entre les deux ? Attends-moi Rogers, je revêts ma tenue de prof, enfourche le destrier blanc de la pédagogie et tente de me glisser dans le sillage de ta pensée.

En termes de compréhension pure, le plus dur à saisir, c’est la préface. Pour la suite, les textes coulent de source : descriptions et analyses se répondent et s’enrichissent, donnant d’innombrables pistes de réflexion et de mise en action. Peut-être quelques longueurs à la lecture, mais la redondance permet également de prendre le temps, d’aborder le sujet sous différentes facettes, de continuer à s’interroger, de questionner sérieusement l’autonomie, l’envie, le comment apprendre ? Sur un sujet et sur soi surtout. Car construction de l’identité, manières d’agir et d’interagir en société et connaissances se trouvent intimement liées dans les fondements de la démarche de Rogers. Il l’applique directement à sa discipline, la psychologie, mais ouvre de belles perspectives dans tous les domaines. Perspectives qui remettent en cause les fondements d’une éducation traditionnelle et transmissive. Tant mieux !

L’auteur s’appuie sur sa propre expérience mais également sur celles d’autres enseignants, professeurs, facilitateurs, etc. Il ne nous noie pas sous une avalanche de théorie, mais met en étroite relation pratique et théorie : de fait, il nous permet de cheminer à ses côtés sans nous perdre dans un amas de concepts.

Il paraît que Carl Rogers dérange ? Alors j’ai envie de dire : « Oh oui, dérange-moi encore… »

Découvrez aussi Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler et L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie.

Écoutez les premières pages !