Elena Ferrante, Les Jours de mon abandon

Par défaut

ferrante-les-jours-de-mon-abandonParallèlement, un sentiment de détresse permanente commença à se frayer la voie en moi. Le fardeau de mes deux enfants – la responsabilité mais également les exigences matérielles de leur vie – devint une hantise permanente. Je craignais de ne pas être capable de prendre soin d’eux dans un moment de lassitude, ou de distraction, je redoutais même de leur nuire. Ce n’est pas qu’auparavant Mario eût fait grand-chose pour m’aider, il était toujours surchargé de travail. Mais sa présence – ou mieux son absence, qui pouvait cependant toujours se changer en présence, si cela était nécessaire – me rassurait. Maintenant, le fait de ne plus savoir où il était, de ne pas connaître son numéro de téléphone, d’appeler son portable avec une fréquence exaspérante pour découvrir qu’il était toujours désactivé – sa façon de se rendre injoignable, à tel point que ses collègues de travail, ses complices, peut-être, me répondaient qu’il était absent pour cause de maladie, ou qu’il avait pris un congé de repos, ou même, encore, qu’il était à l’étranger, sur le terrain – faisait de moi comme une sorte de boxeur n sachant plus porter les bons coups, errant sur le ring les jambes molles et la garde basse.

Folio, pages 36-37

Olga et Marco sont ensemble depuis quinze ans, ils ont deux enfants. Ils s’accordent, ont appris à se compléter. Un soir, dans la cuisine et sans préambule, il lui annonce qu’il la quitte. Incompréhension, douleur et rancœur, elle se trouve prise dans un tourbillon qui l’isole, des autres et d’elle-même. Ses pensées lui échappent, fragments de passé et de présent se font écho, tentent de s’expliquer, d’instaurer une cohérence, voire une causalité, oblitérant toute projection dans le futur. Une spirale infernale qui l’emmène vers une folie en sourdine, une horreur intime.

La banalité de la situation frappe le lecteur de plein fouet. Banalité, et pourtant la douleur est toujours inédite et s’étire. L’on assiste, impuissants et happés, au délitement du personnage. Olga ne laisse pas indifférent : on voudrait lui tendre la main ou la secouer selon les pages, elle touche à nos propres faiblesses, qui pourraient surgir sans prévenir. Elena Ferrante écrit avec délicatesse cet abandon et évite les écueils d’une pitié déplacée.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Mari et Femme de Régis de Sà Moreira.

Écoutez les premières pages !

Publicités

Une réponse "

  1. Pingback: Jeffrey Eugenides, Le Roman du mariage | Aux livres de mes ruches

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s