Archives Mensuelles: avril 2017

Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah

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Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

L’après-midi où elle retira son passeport, avec le visa aux couleurs pâles apposé sur la deuxième page, elle organisa le rituel triomphant qui marquait le début d’une nouvelle vie à l’étranger : la division de ses effets personnels entre les amies. Ranyinudo, Priye et Tochi buvaient du Coca-Cola dans sa chambre, ses vêtements étaient empilés sur le lit, et elles se ruèrent d’abord sur sa robe orange, sa robe préférée, un cadeau de Tante Uju ; quand elle l’enfilait, avec sa forme trapèze, la fermeture à glissière qui allait du col à l’ourlet, elle se sentait à la fois séduisante et dangereuse. « Ça me facilite la vie », avait coutume de dire Obinze, avant de commencer à la faire glisser lentement. Elle aurait aimé garder la robe, mais Ranyinudo dit : « Ifem, tu sais que tu auras toutes les robes que tu voudras en Amérique et la prochaine fois que nous te verrons, tu seras une vraie Americanah. »

Folio, page 156

Ifemelu a gagné à la loterie des visas et est partie faire ses études en Amérique. Ah ! l’Amérique… son rêve surtout. Mais cela fait maintenant tant d’années qu’elle y vit, qu’elle a intériorisé son mode de vie. de Nigériane, elle est devenue Noire dans un monde de Blancs. Sa couleur de peau lui colle alors une nouvelle identité, de laquelle elle devra s’accommoder. Mais comment rester soi ou le devenir, lorsque tous les repères se trouvent chamboulés ? Alors Ifemelu écrit. Sur un blog, elle consigne ses pensées, ses révoltes et son ironie. Les mots de l’auteure se fondent dans les siens, et nous cinglent de tant de violence et d’absurdité. Nous voyageons dans le présent et le passé et découvrons des réalités appartenant à trois continents. Et, pour le plaisir, sa force et son sens, nous suivons un grand amour.

Chimamanda Ngozi Adichie permet à mon doigt de petite blanche française de toucher à certaines vérités, soupçonnées, relatives à l’émigration. Son ton n’est jamais sentencieux, mais il se pare des atours de l’authenticité, avec un humour fin. Ce n’est pas dans Americanah que sa plume se déploie de la plus belle manière, à mon sens, mais elle reste juste, délicate, impertinente et plaisante. Elle mêle avec soin l’objectivité d’une situation générale et la subjectivité d’histoires personnelles. Et même après 685 pages, j’aurais voulu pouvoir continuer à les tourner. L’auteure ne nous fait pas la leçon : elle raconte, et l’on voudrait qu’elle continue à nous conter des vies en envoyant valser nos certitudes avec le politiquement correct.

De la même auteure, lisez L’Hibiscus pourpre.

Découvrez aussi Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala.

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Célia Houdart, Gil

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Houdart - GilGil se rapprocha du piano et joua un do. La note se décrocha du silence. Gil tâcha de conserver en lui le son.

Il revint à sa place. Posa les mains sur ses côtes et respira un moment par le ventre.

Il fixa un point sur un mur en face de lui pour se concentrer.

Il inspira. L’air comprimait ses poumons. La sensation était celle qu’il éprouvait lorsqu’il bloquait sa respiration pour chasser un hoquet. Il effectua une première série de vocalises. Il trouva les sons trop volatils ou trop durs.

Gil s’arrêta à un la, très voilé, presque blanc, avec le sentiment qu’il s’agissait pour lui d’un cap infranchissable.

Folio, page 70

C’est une année intense qui s’annonce pour Gil, année dont le concours d’entrée au Conservatoire National sera le point culminant. Petit interlude dans les gammes, le jeune homme referme son piano le temps de vacances avec un ami dans le Sud. Ils avalent des kilomètres en voiture, accompagnés par la radio. Jusqu’à la minute où, se superposant aux haut-parleurs, un chant sort de la gorge de Gil. Sa voix d’habitude si frêle et discrète, s’épanouit le temps d’un instant, prend l’ampleur de la beauté. Soufflés, les deux amis accompagnent la fin de ce moment de grâce d’un silence chargé d’émotion. À son retour à Paris, les mains de Gil parcourent à nouveau sans fin les touches noires et blanches, travaillent les arpèges, la respiration, l’interprétation. Mais une fois au Conservatoire, sa voix devient son véritable instrument…

Avec une sobriété pleine de sensibilité, Célia Houdart écrit la mue d’un adolescent, l’éclosion d’un chant qui lui ouvre une nouvelle voie. La musique comme vie et métier, un monde où la beauté côtoie l’impitoyable. L’on suit le cheminement de l’adolescent à l’homme, la formation d’un musicien. Doté d’un grand talent, Gil travaille sans relâche. La réussite de cet ouvrage réside dans l’équilibre trouvé par l’auteure entre l’émotion pure qui se dégage de ses mots et l’implication du lecteur dans le parcours de ce chanteur, on l’accompagne. Une lecture qui m’a parlé et, sans faille, m’a troublée.

De la même auteure, lisez Carrare.

Découvrez aussi La Note secrète de Marta Morazzoni et Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood.

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Collectif, Naissances

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De Marie Darrieussecq, Hélèna Villovitch, Agnès Desarthe, Marie Desplechin, Camille Laurens, Geneviève Brisac, Catherine Cusset et Michèle Fitoussi.

anonyme-naissancesMon beau-frère habitait la région toulousaine. J’avais dix-sept ans, il avait dépassé la trentaine, le jour où nous nous sommes rencontrés. Il revenait d’une séance de rebirth. Il s’était roulé par terre, tout au long de l’après-midi, en poussant des cris. Je suppose qu’il avait espéré de tout ça un soulagement, un bénéfice. Mais à l’arrivée, il était déçu, il était furieux. Sa mère faisait les frais de sa colère, voilà, tout était de sa faute, la déception et la fureur. Je me souviens de ma stupéfaction. Il fallait être complètement cinglé pour espérer renaître. Surtout si c’était pour en vouloir à sa mère. Naître était comme mourir, naître était définitif, et sans retour possible.

Points, page 77

Au premier abord, un recueil de nouvelles portant pour titre Naissances, ça fait beaucoup d’arguments pour que je ne le lise pas. En premier lieu, j’ai souvent du mal à accrocher aux nouvelles : un art des plus compliqués, être pertinent en quelques pages, donner du sens et toucher le lecteur sans fioriture, sans la familiarité que crée le temps long de la lecture. En deuxième lieu, les récits sur la naissance, très peu pour moi. Trop de confusion entre la femme et la mère, trop d’injonction à la maternité, une soumission malvenue aux attendus sociaux. Qu’on ne se trompe pas, le sujet m’intéresse, seulement la manière de l’aborder me hérisse souvent. Mais mais mais… parmi les autres, les noms de Marie Darrieussecq, de Marie Desplechin, de Geneviève Brisac et surtout d’Agnès Desarthe m’ont fait tiquer. Ces auteures que j’affectionne, qui dans leurs ouvrages présentent une vision du monde qui m’interpellent, ces auteures pouvaient peut-être donner du sens à ce sujet éculé.

Et je n’ai pas été déçue. Au contraire, ces récits touchent à des points sensibles sans donner de leçon. La naissance et la maternité sont évoquées dans leurs différentes facettes : émerveillement, désir, partage, peur, désarroi, violence… Les auteures évitent les clichés et portent une troublante parole pleine de vérités. Des tranches de vie toutes différentes, qui émeuvent, troublent et effraient parfois. Mais lorsque c’est le cas, elles rassurent dans le même temps, domptant la solitude de la possible mère en difficulté.

D’Agnès Desarthe, lisez Je ne t’aime pas, Paulus, Le Remplaçant, Ce qui est arrivé aux KempinskiUne partie de chasse et Poète maudit.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Livre de ma mère d’Albert Cohen.

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Maria Ernestam, Toujours avec toi

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Ernestam - Toujours avec toiUne fille de mon âge était assise sur le canapé. Elle avait un visage en forme de cœur et une petite bouche arrondie. Des joues pommelées, le teint pâle, de petites mains, un chemisier tendu sur les seins. Deux tresses brunes pendaient dans son dos. Leurs extrémités reposaient sur le tissu du canapé. Elle portait une marque de naissance en forme de fleur sur la joue. Bref, une ravissante créature, en décalage avec ce décor miteux.

Je sentis sa chaleur lorsqu’elle me prit dans ses bras. Elle avait l’odeur des pommes séchées de père. Sa respiration était calme et régulière. J’entendis le garçon émettre un sifflement ébahi. « Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau ! On dirait des sœurs. Il n’y a que les cheveux qui vous différencient. »

Ma sœur jumelle parla enfin, ce qui la rendit soudain plus humaine.

– Bienvenue dans ce misérable trou à rat, Rakel. Je suis heureuse que tu sois là. À nous deux, on va bien réussir à y mettre un peu d’ordre !

Babel, page 106

Inga est une femme heureuse et une photographe d’art reconnue. Mais lorsque son mari décède, tout sens est perdu. Elle trouve refuge sur l’île de Marstrand, dans la maison familiale. L’isolement lui sied et l’amène peu à peu sur les traces d’une histoire cachée. Elle trouve une lettre d’une certaine Rakel adressée à sa grand-mère. Elle devine l’importance du lien qui lie les deux femmes et tente de remonter le temps, de comprendre. En se concentrant sur les secrets de ses aïeux, peut-être pourrait-elle surmonter à sa douleur et trouver un nouvel équilibre…

La question du deuil et de l’amour est prégnante au fil des pages, sous des formes variées qui permettent de s’y retrouver. Maria Ernestam fait preuve d’une simplicité dans l’écriture, d’une délicatesse dans les sentiments. Les chapitres s’alternent et attisent la curiosité du lecteur. Pas d’excès de pathos, mais le léger feu d’une quête. L’occasion d’aborder des aspects peu connus de la Première Guerre mondiale, en tout cas en France : la grande bataille de la mer du Nord, dite aussi bataille de Jutland ou bataille du Skagerrak, son horreur et ses secrets. J’ai également aimé comment la non-conformité des relations entretenues par les personnages est amenée avec naturel et se fond dans une ambiance et une époque pas si lointaine. Retrouver la femme en la grand-mère, retrouver son histoire.

De la même auteure, lisez Le Peigne de Cléopâtre et Les Oreilles de Buster.

Découvrez aussi La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt et Vif comme le désir de Laura Esquivel.

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Elena Ferrante, Les Jours de mon abandon

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ferrante-les-jours-de-mon-abandonParallèlement, un sentiment de détresse permanente commença à se frayer la voie en moi. Le fardeau de mes deux enfants – la responsabilité mais également les exigences matérielles de leur vie – devint une hantise permanente. Je craignais de ne pas être capable de prendre soin d’eux dans un moment de lassitude, ou de distraction, je redoutais même de leur nuire. Ce n’est pas qu’auparavant Mario eût fait grand-chose pour m’aider, il était toujours surchargé de travail. Mais sa présence – ou mieux son absence, qui pouvait cependant toujours se changer en présence, si cela était nécessaire – me rassurait. Maintenant, le fait de ne plus savoir où il était, de ne pas connaître son numéro de téléphone, d’appeler son portable avec une fréquence exaspérante pour découvrir qu’il était toujours désactivé – sa façon de se rendre injoignable, à tel point que ses collègues de travail, ses complices, peut-être, me répondaient qu’il était absent pour cause de maladie, ou qu’il avait pris un congé de repos, ou même, encore, qu’il était à l’étranger, sur le terrain – faisait de moi comme une sorte de boxeur n sachant plus porter les bons coups, errant sur le ring les jambes molles et la garde basse.

Folio, pages 36-37

Olga et Marco sont ensemble depuis quinze ans, ils ont deux enfants. Ils s’accordent, ont appris à se compléter. Un soir, dans la cuisine et sans préambule, il lui annonce qu’il la quitte. Incompréhension, douleur et rancœur, elle se trouve prise dans un tourbillon qui l’isole, des autres et d’elle-même. Ses pensées lui échappent, fragments de passé et de présent se font écho, tentent de s’expliquer, d’instaurer une cohérence, voire une causalité, oblitérant toute projection dans le futur. Une spirale infernale qui l’emmène vers une folie en sourdine, une horreur intime.

La banalité de la situation frappe le lecteur de plein fouet. Banalité, et pourtant la douleur est toujours inédite et s’étire. L’on assiste, impuissants et happés, au délitement du personnage. Olga ne laisse pas indifférent : on voudrait lui tendre la main ou la secouer selon les pages, elle touche à nos propres faiblesses, qui pourraient surgir sans prévenir. Elena Ferrante écrit avec délicatesse cet abandon et évite les écueils d’une pitié déplacée.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Mari et Femme de Régis de Sà Moreira.

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Evelyne Brisou-Pellen, Les Messagers du temps

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Brisou-Pellen - Les Messagers du temps 1Windus songea qu’il connaissait l’histoire de tous les peuples celtes, mais qu’il lui restait beaucoup à apprendre sur la nature du monde, le mouvement des astres et les pouvoirs des druides. Comment utiliser la magie de la parole, se servir des plantes, influer sur les forces de la nature ? Il avait tant à découvrir ! Pourvu que Morgana ne le dénonce pas !

Non, il avait confiance. Si cela n’avait pas paru trop prétentieux, il aurait dit que, bien qu’il soit esclave et elle libre, Morgana était son amie. En tout cas, pour la première fois depuis bien longtemps, il ne se sentait plus seul. Pour la première fois depuis qu’il avait vu ses parents agoniser dans une mare de sang et sa sœur partir enchaînée au milieu d’une colonne de prisonniers. Quand il revoyait son dernier regard, le désespoir le suffoquait. Il avait beau se répéter que lui aussi était esclave, ça ne le consolait pas. Sa sœur était si fragile…

Folio Junior, page 19

Ils sont trois messagers du temps, qui reviennent sur la Terre au fil de l’Histoire et des tomes. Trois entités qui forment un tout, un équilibre à la vie.

Dans le premier opus, qui se passe à Alésia, Windus, Morgana et Pétrus sont nés dans des camps différents. Le premier est un esclave germain, la deuxième est celte, et le troisième est un Celte de Province, région rattachée à Rome. Doué chacun de talents particuliers, ils vont s’unir pour le salut de leurs peuples.

Les Messagers du temps a clairement une vocation didactique. Malheureusement, celle-ci passe au premier plan et annihile le plaisir de la lecture. Il y a profusion de termes spécialisés et de rappels historiques qui paraissent plaqués à l’histoire, qui devient alors seulement prétexte. Peut-être est-ce un ouvrage qui mériterait d’être découvert enfant et n’est pas fait pour vieillir avec le lecteur, mais le tout manque indéniablement de relief et d’intérêt. Ce sentiment se confirme avec le deuxième épisode. Si le troisième ne me convainc pas plus, j’arrêterai ici. J’ai déjà connu plus de finesse aux romans historique d’Evelyne Brisou-Pellen…

Découvrez aussi La Bicyclette bleue de Régine Deforges et L’Autre de Pierre Bottero.

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Jean-Claude Mourlevat, Terrienne

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Mourlevat - TerrienneAvant de descendre, le lendemain matin, je me suis placée, tout habillée, devant le miroir de la salle de bains et je me suis posée cette question objective : est-ce qu’on peut deviner que je respire ? La réponse était oui. Même en suivant les recommandations de Mme Stormiwell, inspirer par le nez et garder la bouche fermée, j’étais trahie par le mouvement régulier de mon thorax et celui des épaules. Je me suis souvenue d’une technique apprise au cours d’un stage de théâtre, la respiration par le ventre. Il suffit de bien relâcher le haut du corps, et de laisser l’abdomen se gonfler. J’ai essayé. C’était beaucoup mieux, il me manquait juste un vêtement plus ample que mon pull et ma veste.

Je me suis répété mentalement les consignes de survie : ne pas éternuer, ne pas se moucher, ne pas courir. Cela faisait beaucoup. Sans oublier celle qui serait peut-être la plus difficile à observer : ne pas rire.

Gallimard Jeunesse, page 59

Sa sœur a disparu depuis un an lorsqu’un message parvient à Anne par la radio : peu audible et compréhensible, il fait renaître l’espoir, la pousse à partir à sa recherche. C’est ainsi que la jeune fille passe de l’autre côté, dans un monde sans nom où tout ce qui paraît constitutif de l’humanité n’a pas lieu d’être ou n’existe pas : respirer pour commencer. Rire, pleurer, éternuer, courir, ressentir. Pourtant, sur sa route, Anne va rencontrer des alliés inestimables, qui lui permettront d’avancer et de se découvrir.

Ah, et puis il y a aussi une histoire d’amour.

C’est avec beaucoup de tact et de finesse que Jean-Claude Mourlevat écrit. Sous couvert de science-fiction, il aborde la question de l’individu et du groupe, de l’individu dans le groupe, de sa possible dissolution. Il présente un système sociétal cohérent et qui s’autojustifie par sa bonne marche : malheureusement, son efficience le rend ennuyeux, et dangereux pour celui qui n’épouse pas parfaitement la place qu’on lui a attribuée. Sans grands discours ni réflexions pseudo-philosophiques, l’auteur pousse le lecteur à la réflexion : politique, amour, nature humaine et sens de la vie, rien que ça. Et, tour de force, il nous fait prendre conscience de notre respiration. En imaginant un monde où celle-ci n’existe pas, elle prend une place inestimable, devient précieuse à chaque page.

Du même auteur, lisez Le Combat d’hiver.

Découvrez aussi La Passe-miroir de Christel Dabos et Le Livre de Saskia de Marie Pavlenko.

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