Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier

Par défaut

lafon-une-fievre-impossible-a-negocierVoilà, ça a été vite après. Une ordonnance de non-lieu a été rendue mais l’avocat a dit que c n’était pas « négatif, mademoiselle, pas du tout, ils reconnaissent l’existence de l’infraction… Mais hélas ils n’ont pas assez de preuves pour poursuivre ».

Il n’y avait pas de caméra sous le lit.

Non-lieu ne veut pas dire que ça n’a pas eu lieu, comme je le croyais au départ. Ce n’est qu’un mot choisi parmi tant d’autres pour dire à voix mesurée : « Merci. Votre candidature au cauchemar est intéressante. Cependant, il me semble qu’il y manque quelques éléments, comme peut-être votre avis de décès, vous êtes vivante après tout, et jeune. Suivante s’il vous plaît. » Non-lieu est le mot qu’on reçoit en échange du récit qu’on fait des dizaines de fois de « l’acte ».

Ça veut dire qu’il n’y a pas lieu de poursuivre, pas du tout.

Ça veut dire c’est pas grave pas si grave en tout cas.

Ou encore qu’est-ce que tu veux qu’on fasse.

Ou peut-être tu vas pas nous prendre la tête avec ça.

Il n’y avait plus rien à faire.

Babel, page 186

14 septembre. Fin de la vie, début du cauchemar. Les minutes défilaient et Landra était victime des coups de bassin d’un homme très bien. Au-delà de la peur, au-dessus de la colère, son existence devient débris épars, une lutte du quotidien, du miroir, de la relation. Elle se débat pour respirer, danse, écrit des chansons. Et peu à peu elle devient une Étoile Noire, une activiste en lutte contre une société du consommable, du jetable et du consumable. Une violence choisie, presque apprivoisée, pour se redresser. Un combat pour sa liberté. Et les combats pour la liberté, Landra connaît depuis son enfance. Petite roumaine du temps de la surveillance généralisée, elle était une arme puissante pour ses parents et leurs étudiants, un puits de chansons poétiques et révolutionnaires, une voix à faire voyager.

Une fièvre impossible à négocier oppresse par sa puissance. Lola Lafon raconte pour elle-même et Landra, quasi-anonyme, ne séduit ni n’apitoie : alors, lectrice, je me suis tout pris de face. Sa douleur, sa peur, sa colère étaient tellement siennes que s’est imposée la nécessité de faire face. Ses émotions nous amènent de faits en souvenirs, jouant de la chronologie. Le temps passe de manière aléatoire et l’on se laisse brinquebaler en esquivant les coups comme on peut. Ceux d’un capitalisme qui brime, de politiques cruelles, d’abus de pouvoir, d’histoires qui volent en éclats, de certitudes inexistantes, de rencontres avortées, de moments de vie qui peinent à se faire partager. Ceux du viol. L’on s’interroge sur ce qu’il faudrait ou ne pas faire, sur ceux qu’il faut ou non aider. Sur notre capacité à agir, notre possible volonté.

Une fièvre impossible à négocier se suffit à lui-même : un roman qui n’a pas besoin de lecteur pour exister, voilà qui est rare. L’on sent une écriture nécessaire et intime. Les personnages sont peu nombreux et chacun est croqué avec une partialité parfaitement assumée.

Un ouvrage habité par la rage et la beauté qui, presque, ne nous regarde pas.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Trois fois septembre de Nancy Huston.

Écoutez les premières pages !

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