Chimamanda Ngozi Adichie, L’Hibiscus pourpre

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ngozi-adichie-lhibiscus-pourpreUne fois Mama partie, je regardai longuement la porte fermée, sa surface lisse, et repensai aux portes de Nsukka et à leur peinture écaillée. Je pensai à la voix musicale de père Amadi, à l’espace large qu’on voyait entre les dents d’Amaka quand elle riait, à Tatie Ifeoma remuant un ragoût sur son poêle à kérosène. Je pensai à Obiora remontant ses lunettes sur l’arête de son nez et à Chima pelotonné sur le canapé, dormant à poings fermés. Je me levai et allai en boitillant chercher le portrait de Papa-Nnukwu dans mon sac. Il était toujours dans l’emballage noir. Bien qu’il fût dans une poche latérale discrète de mon sac, j’avais trop peur pour le déballer. Papa le découvrirait, d’une manière ou d’une autre. Il sentirait la présence de la peinture dans la maison. Je passai le doigt sur l’emballage de plastique, sur les légères aspérités de peinture qui se fondaient pour dessiner la forme mince de Papa-Nnukwu, ses bras croisés avec aisance, les longues jambes étendues devant lui.

Folio, page 263

Le père de Kambili et Jaja est un membre éminent de la communauté d’Enugu. Catholique fondamentaliste, il impose une discipline de fer à sa famille, n’hésitant pas à user de la force pour les mener sur le droit chemin. Un chemin fait de communions et de prières, d’une rigueur impitoyable. Un chemin qui se trace dans un Nigéria en proie aux violences et à la censure. Un chemin qui les conduit, improbablement, chez leur tante Ifeoma. Là ils découvrent une maison petite mais pleine de vie, où la parole n’est pas régulée, la vie pas uniquement réglementée. C’est un choc des cultures, une remise en question de toutes leurs certitudes : le début d’un combat silencieux contre l’autorité paternelle et religieuse, un combat contre eux-mêmes.

Chimamanda Ngozi Adichie prend la voix de la jeune Kambili. Avec une douceur empreinte d’intelligence et d’introversion, elle dépeint son monde, sa famille. Et l’on se laisse emporter dès les premières pages. Plus encore que la sincérité de ses mots, ses silences nous font violence. Son emploi du temps est minuté, ses paroles contrôlées. Intimement, tout est intégré. Mais l’auteure évite l’écueil du tableau noirci : les questions religieuses sont nuancées, et les personnages en pleins et en déliés ; les intentions sont sincères, le « mal » n’est pas dans la préméditation mais dans l’action, les répercussions. Face à cette machine dont les rouages finissent par bloquer, Kambili s’interroge et, peu à peu, parfois imperceptiblement, s’ouvre. Elle s’ouvre au monde, aux autres, à l’autonomie, au plaisir, à son individualité. Histoires personnelles et collectives se trouvent finement mêlées et entrent en résonnance pour nous laisser sur une note douce-amère… Un ouvrage magnifique.

De la même auteure, lisez Americanah.

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Le Miel d’Harar de Camilla Gibb.

Écoutez les premières pages !

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