Archives Mensuelles: mars 2017

Stéphane Benhamou, La Rentrée n’aura pas lieu

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benhamou-la-rentree-naura-pas-lieuDans la nuit du 31 août au 1er septembre, Michel fut réveillé par un conseiller du ministre qui lui demanda de plancher de toute urgence sur des messages incitatifs. Michel devait trouver les mots qui remettraient les Aoûtiens sur les routes. « Et fissa », précisa le jeune énarque, qui avait dû apprendre les bonnes manières dans les romans coloniaux de Louis-Henri Boussenard.

Michel fit remarquer que pour lire ses messages, il fallait déjà être sur l’autoroute, mais l’homme dont il n’avait pas retenu le nom avait raccroché. Moins d’une heure plus tard, c’était un certain Émile, de l’Intérieur, qui l’appelait. Le cabinet du ministre lui avait donné ses coordonnées. Contrordre, il ne fallait pas laisser croire qu’il y avait un problème. Quarante ans qu’on recommandait aux Français d’étaler leurs retours, et là on leur ordonnerait subitement de se précipiter en masse sur les routes. Ce serait à ne plus rien y comprendre. Et à laisser croire qu’il y avait peut-être un problème.

Don Quichotte éditions, page 33

Cette année, la rentrée n’a pas eu lieu. Tous les Aoûtiens sont restés sur leur lieu de villégiature. Ce n’était ni prémédité ni organisé, cela s’est produit comme un hasard, une protestation sans concertation ni revendication. L’incompréhension et l’égarement laissent peu à peu la place à l’exaspération et la colère. Le gouvernement est désemparé : ordres et contrordres se succèdent, tous les moyens sont bons – et inefficaces. Ceux qui sont retournés au travail commencent par protester, puis n’hésite pas à employer la force. Michel – dont le métier est de rédiger les messages qui apparaissent sur les panneaux autoroutiers – se trouvent pris au milieu de ce marasme politique et social.

L’idée de départ était à mon avis très bonne. Un moyen original et pertinent d’aborder la question du travail et du mode de vie capitaliste. Malheureusement, seul le concept m’a réellement séduite. Sa mise en œuvre ne m’a pas interpelée, ne m’a pas donné à réfléchir. À tout le moins il m’est arrivé de sourire. Et pourtant, il y avait de quoi faire ! Je ne déconseille pas cette lecture mais, à tout le moins, regrette qu’elle se contente souvent de gratter la surface et d’y passer une couche de vernis. Comme ses personnages, l’écriture de Stéphane Benhamou manque d’un souffle salvateur.

Découvrez aussi Le Gang de la clef à molette d’Edward Abbey et Vive la sociale ! de Gérard Mordillat.

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Emmanuelle Bayamack-Tam, Je viens

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Bayamack-Tam - Je viensAu collège puis au lycée, je suis un phénomène de foire, une grosse fille qui sera toujours trop noire pour certains et jamais assez pour d’autres. Notez bien que je pourrais arguer de mon métissage, mais comme je ne suis sûre de rien en la matière, à part de mes propres fantasmes de viol interethnique, je préfère fermer ma gueule et ça tombe bien parce que c’est ce qu’on attend de moi. Même si mon silence irrite, on le juge toujours préférable à mes rares propos, qui ont le don de susciter des mines outrées, des grimaces excédées ou des moues de confusion, chez mes condisciples comme chez les membres du corps enseignant. Je ferme ma gueule, mais même ça, c’est encore trop si j’en crois les saillies drolatiques qu’elle déchaîne depuis que je suis toute petite, les prétendus potes de Charlie n’ayant fait qu’ouvrir le ban en la matière.

Folio, page 65

Je viens est un roman à trois voix et à malentendus. Charonne nous parle du haut de ses six et dix-huit ans, du haut de ses fantasmes, de sa pâle noirceur, de son obésité, du haut de son inconvenance et de son rire. Nelly, sa grand-mère, se raconte et se rêve dans un va-et-vient entre sa splendide jeunesse – le ton est alors satisfait et étonné – et les rides de sa vieillesse – dans un étonnement où s’est installée la désillusion. Gladys râle contre l’injustice d’avoir une mère trop belle et égoïste et une fille adoptive trop moche et égoïste, alors qu’elle ne tend qu’à la méditation et au renoncement. Trois générations qui cohabitent dans la solitude et une richesse installée, souvent méprisée mais jalousement gardée.

Je viens est un concentré d’existences ineptes qui s’entrechoquent. Le silence est roi dans la relation, mais la parole ouvre la porte au conte : seule l’imagination paraît s’exprimer, celle du passé, du présent et du futur, accouchant de situations tour à tour légères ou violentes, sans que l’on sache toujours les distinguer. L’incongru est maître-mot.

Je viens aborde tant de sujets qui fâchent que ça pourrait en devenir écœurant, et pourtant, c’est truculent. Entre racisme et reproduction sociale, la vieillesse fait chavirer, la famille ne parvient pas à se déconstruire et l’amour n’a pas d’évidence.

Je viens provoque l’éthique et le rire, donne un nouveau souffle. La malveillance se pare des atours de l’ironie et l’horreur de ceux du fantasme, les préjugés s’épanouissent et tissent l’histoire de vies banalement exceptionnelles. C’est une lecture comme je les aime : qui débarrasse du vernis de la bienséance et creuse, mais en laissant toujours une petite lumière allumée.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

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Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier

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lafon-une-fievre-impossible-a-negocierVoilà, ça a été vite après. Une ordonnance de non-lieu a été rendue mais l’avocat a dit que c n’était pas « négatif, mademoiselle, pas du tout, ils reconnaissent l’existence de l’infraction… Mais hélas ils n’ont pas assez de preuves pour poursuivre ».

Il n’y avait pas de caméra sous le lit.

Non-lieu ne veut pas dire que ça n’a pas eu lieu, comme je le croyais au départ. Ce n’est qu’un mot choisi parmi tant d’autres pour dire à voix mesurée : « Merci. Votre candidature au cauchemar est intéressante. Cependant, il me semble qu’il y manque quelques éléments, comme peut-être votre avis de décès, vous êtes vivante après tout, et jeune. Suivante s’il vous plaît. » Non-lieu est le mot qu’on reçoit en échange du récit qu’on fait des dizaines de fois de « l’acte ».

Ça veut dire qu’il n’y a pas lieu de poursuivre, pas du tout.

Ça veut dire c’est pas grave pas si grave en tout cas.

Ou encore qu’est-ce que tu veux qu’on fasse.

Ou peut-être tu vas pas nous prendre la tête avec ça.

Il n’y avait plus rien à faire.

Babel, page 186

14 septembre. Fin de la vie, début du cauchemar. Les minutes défilaient et Landra était victime des coups de bassin d’un homme très bien. Au-delà de la peur, au-dessus de la colère, son existence devient débris épars, une lutte du quotidien, du miroir, de la relation. Elle se débat pour respirer, danse, écrit des chansons. Et peu à peu elle devient une Étoile Noire, une activiste en lutte contre une société du consommable, du jetable et du consumable. Une violence choisie, presque apprivoisée, pour se redresser. Un combat pour sa liberté. Et les combats pour la liberté, Landra connaît depuis son enfance. Petite roumaine du temps de la surveillance généralisée, elle était une arme puissante pour ses parents et leurs étudiants, un puits de chansons poétiques et révolutionnaires, une voix à faire voyager.

Une fièvre impossible à négocier oppresse par sa puissance. Lola Lafon raconte pour elle-même et Landra, quasi-anonyme, ne séduit ni n’apitoie : alors, lectrice, je me suis tout pris de face. Sa douleur, sa peur, sa colère étaient tellement siennes que s’est imposée la nécessité de faire face. Ses émotions nous amènent de faits en souvenirs, jouant de la chronologie. Le temps passe de manière aléatoire et l’on se laisse brinquebaler en esquivant les coups comme on peut. Ceux d’un capitalisme qui brime, de politiques cruelles, d’abus de pouvoir, d’histoires qui volent en éclats, de certitudes inexistantes, de rencontres avortées, de moments de vie qui peinent à se faire partager. Ceux du viol. L’on s’interroge sur ce qu’il faudrait ou ne pas faire, sur ceux qu’il faut ou non aider. Sur notre capacité à agir, notre possible volonté.

Une fièvre impossible à négocier se suffit à lui-même : un roman qui n’a pas besoin de lecteur pour exister, voilà qui est rare. L’on sent une écriture nécessaire et intime. Les personnages sont peu nombreux et chacun est croqué avec une partialité parfaitement assumée.

Un ouvrage habité par la rage et la beauté qui, presque, ne nous regarde pas.

De la même auteure, lisez La Petite Communiste qui ne souriait jamais.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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Chimamanda Ngozi Adichie, L’Hibiscus pourpre

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ngozi-adichie-lhibiscus-pourpreUne fois Mama partie, je regardai longuement la porte fermée, sa surface lisse, et repensai aux portes de Nsukka et à leur peinture écaillée. Je pensai à la voix musicale de père Amadi, à l’espace large qu’on voyait entre les dents d’Amaka quand elle riait, à Tatie Ifeoma remuant un ragoût sur son poêle à kérosène. Je pensai à Obiora remontant ses lunettes sur l’arête de son nez et à Chima pelotonné sur le canapé, dormant à poings fermés. Je me levai et allai en boitillant chercher le portrait de Papa-Nnukwu dans mon sac. Il était toujours dans l’emballage noir. Bien qu’il fût dans une poche latérale discrète de mon sac, j’avais trop peur pour le déballer. Papa le découvrirait, d’une manière ou d’une autre. Il sentirait la présence de la peinture dans la maison. Je passai le doigt sur l’emballage de plastique, sur les légères aspérités de peinture qui se fondaient pour dessiner la forme mince de Papa-Nnukwu, ses bras croisés avec aisance, les longues jambes étendues devant lui.

Folio, page 263

Le père de Kambili et Jaja est un membre éminent de la communauté d’Enugu. Catholique fondamentaliste, il impose une discipline de fer à sa famille, n’hésitant pas à user de la force pour les mener sur le droit chemin. Un chemin fait de communions et de prières, d’une rigueur impitoyable. Un chemin qui se trace dans un Nigéria en proie aux violences et à la censure. Un chemin qui les conduit, improbablement, chez leur tante Ifeoma. Là ils découvrent une maison petite mais pleine de vie, où la parole n’est pas régulée, la vie pas uniquement réglementée. C’est un choc des cultures, une remise en question de toutes leurs certitudes : le début d’un combat silencieux contre l’autorité paternelle et religieuse, un combat contre eux-mêmes.

Chimamanda Ngozi Adichie prend la voix de la jeune Kambili. Avec une douceur empreinte d’intelligence et d’introversion, elle dépeint son monde, sa famille. Et l’on se laisse emporter dès les premières pages. Plus encore que la sincérité de ses mots, ses silences nous font violence. Son emploi du temps est minuté, ses paroles contrôlées. Intimement, tout est intégré. Mais l’auteure évite l’écueil du tableau noirci : les questions religieuses sont nuancées, et les personnages en pleins et en déliés ; les intentions sont sincères, le « mal » n’est pas dans la préméditation mais dans l’action, les répercussions. Face à cette machine dont les rouages finissent par bloquer, Kambili s’interroge et, peu à peu, parfois imperceptiblement, s’ouvre. Elle s’ouvre au monde, aux autres, à l’autonomie, au plaisir, à son individualité. Histoires personnelles et collectives se trouvent finement mêlées et entrent en résonnance pour nous laisser sur une note douce-amère… Un ouvrage magnifique.

De la même auteure, lisez Americanah.

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Le Miel d’Harar de Camilla Gibb.

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Edward Abbey, Le Gang de la clef à molette

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abbey-le-gang-de-la-clef-a-moletteBientôt les pick-up apparurent. Ils descendaient la route en cahotant jusqu’au chantier, s’arrêtaient, déchargeaient leurs passagers, repartaient. Dans ses jumelles, Hayduke vit les ouvriers se disperser, gamelles ballantes, casques luisants dans la lumière du matin, puis se hisser dans la cabine de leurs véhicules respectifs. Les choses commencèrent à s’animer ; çà et là, quelques machines crachèrent des nuages de diesel. Certains engins démarrèrent ; d’autres ne démarraient pas, ou refusaient de démarrer, ou ne démarreraient plus jamais. Hayduke observait la scène avec satisfaction. Il savait une chose que les opérateurs ignoraient : ils étaient tous dans la merde.

Éditions Gallmeister, page 116

Ils sont quatre. Le docteur Sarvis, chirurgien à ses heures officielles, pyromane à ses heures perdues. Bonnie, sa superbe maîtresse, un caractère de feu dans un corps de bombe. Hayduke, un vétéran du Vietnam qui boit sa bière comme il respire et vibre pour les armes à feu. Smith, mormon et polygame, qui fait descendre les voies d’eau aux touristes. Pas grand-chose en commun au premier abord, et pourtant une folie de vivre, une haine de l’industrialisation galopante et un jusqu’au-boutisme tempétueux vont les unir indéfectiblement. Armés de clefs à molettes, entre autres bâtons de dynamite, ils vont faire sauter des ponts, dézinguer des bulldozers, rêver d’anéantir le barrage du coin. Une organisation au pied levée mais bien huilée par l’inconséquence de l’obstination, qui les mènera loin sur le chemin de la destruction avant de les entraîner dans une course poursuite avec les représentants de l’ordre social et de la morale établie. Une traque douloureuse et haletante dans le désert…

Le Gang de la clef à molette est un ouvrage dense. L’auteur nous fait tout de suite entrer dans le feu de l’action, mais j’ai mis du temps à me laisser prendre. Tous les ingrédients sont là pourtant : des personnages qui détonnent, une plume affutée, un humour orageux, un propos politique, une morale défaillante. Peut-être la faute à la tête ailleurs, à une alchimie qui n’a pas pris. Trop de détails techniques qui m’ont laissée dans une incompréhension mécanique pas désagréable mais un peu longue. Chapeau bas tout de même pour la tension que l’auteur fait naître au creux de nos ventres, la chaleur palpable, la douleur désertique. La poésie abrupte de l’immensité des paysages et de la bêtise humaine. Un ouvrage fort dans tous les cas.

Découvrez L’Île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès et Les Frères Sisters de Patrick DeWitt.

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Jean-Philippe Blondel, Brise glace

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Blondel - Brise glaceLorsque je rentre chez moi, le soir, je suis épuisé. J’ai aussi les larmes aux yeux. Je me fais croire que c’est le vent du nord qui s’est levé en fin d’après-midi. J’ai les oreilles gelées. J’avais oublié ce que ça faisait, d’avoir les oreilles gelées. Depuis quatre ans, quand l’hiver arrive, j’hiberne. Pour aller à l’école, je remonte le col de mon manteau, je fourre mon nez dans mon écharpe, et j’enfonce mon bonnet sur mon crâne. Je pourrais être n’importe qui. Je suis n’importe qui.

Actes Sud Junior, page 57

Aurélien s’est enroulé, replié sur lui-même, sur un apparent néant. Secret et solitaire, il s’efforce de se faire oublier du monde pour mieux disparaître à ses propres yeux. Ce n’est pourtant pas le vide qui l’habite, mais un trop-plein. Un trop-plein d’émotion, d’histoire, de culpabilité. Mais Thibaud, un élève de son lycée, semble l’avoir repéré et vouloir se frayer un chemin jusqu’à lui. La possibilité d’une rencontre, d’une amitié, d’une ouverture aux autres destructrice ou salvatrice ?

La plume de Jean-Philippe Blondel s’épanouit en une centaine de page. Chaque mot est porteur d’une émotion, d’un fragment de personne, d’une sensibilité qui fait mouche et remue. On palpe la douleur d’Aurélien, mais sans saisir la nature de ses tourments. Son mutisme nous concerne également. La finesse de l’auteur réside dans la manière dont il parvient peu à peu, parfois imperceptiblement, à tisser des liens, à ébaucher des paroles et, finalement, à nous amener – personnages et lecteurs – sur la voie d’une poésie sans concession : elle s’impose, le rythme libère le sens, fait taire le silence. Un magnifique roman qui porte aux nues l’amitié et la langue, sans fioritures.

Du même auteur, lisez La Coloc.

Découvrez Plus haut que les oiseaux d’Eric Pessan et Le Chat aux yeux d’or de Silvana De Mari.

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