Archives Mensuelles: février 2017

Adi Alsaid, Un peu, jamais, à la folie

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alsaid-un-peu-jamais-a-la-folieChaque planche clouée à l’arbre, chaque branche sciée pour dégager l’espace faisait croître leur sentiment d’avoir accompli quelque chose, mais peut-être était-ce simplement palpable dans l’esprit de Dave. De temps à autre, le bras de Julia venait frôler le sien, sa peau nue malgré le froid nocturne – ils n’avaient pas tardé à transpiré et avaient relevé leurs manches, remisé les pulls en tas sur la plate-forme vide du pick-up, là où plus tôt dans la soirée étaient entassées des tonnes de matériel. Ce serait mentir que de dire que ce contact le laissait indifférent – la peau n’oubliait pas si vite – ou qu’il n’en tirait pas de plaisir, car le cœur est encore plus lent à changer ses habitudes, mais ça avait perdu de sa puissance. Ou plutôt, le frisson qui lui parcourait l’échine éveillait rapidement la pensée de Gretchen, et c’est avec elle en tête qu’il construisit la cabane.

Hachette Livre, page 121

Dave et Julia sont meilleurs amis, en marge de leurs camarades. Leur mot d’ordre ? Ne pas être des lycéens américains typiques, se démarquer. Et, par la force des choses, se suffire à eux-mêmes. C’est ainsi qu’ils rédigent une liste des « Jamais, ou Comment vivre des années lycée sensationnelles ». On y trouve de tout : de la non-participation à l’élection du roi/reine de la promo à l’interdiction d’effectuer un road-trip mythique qui change à jamais la vision de la vie, en passant par le refus d’organiser une fête, de draguer un prof et, bien sûr, de sortir avec son/sa meilleur/e ami/e. Un jour, les deux comparses changent radicalement d’idée et décident de tout réaliser… Certains items s’avèrent plus simples que d’autres, mais ils ne lésinent pas sur les moyens à mettre en œuvre et vont jusqu’au bout. Mais en s’ouvrant aux autres ils exposent leur écosystème parfaitement réglé et vont devoir apprendre à remettre en question leurs certitudes. C’est ainsi que la jolie Gretchen va semer un certain trouble…

Tous les ingrédients sont là pour un roman ado américain classique : les amis, les amours, un humour un peu (mais juste un peu) décalé, des personnalités peu (mais juste un peu aussi) conformes. Et force est de dire que ça fonctionne. Ce n’est pas transcendant, ce n’est pas révolutionnaire, ça ne pousse ni à la réflexion ni à l’introspection, mais ça fait sourire. On se laisse bercer par leur jolie histoire et leurs sentiments tempétueux. Finalement, tout n’est pas si prévisible et l’on passe un agréable moment.

Découvrez aussi Je suis sa fille de Benoît Minville et E = mc², mon amour de Patrick Cauvin.

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Fethiye Cetin, Le Livre de ma grand-mère

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cetin-le-livre-de-ma-grand-mereLa cérémonie des obsèques se déroula en présence de la foule des fidèles qui sortait de la prière. Le religieux déclara à voix haute : « Que dieu pardonne ses péchés », puis demanda par trois fois « Accordez-vous votre pardon ? » L’assistance présente dans la cour répondit : « Oui, nous lui pardonnons ». Je n’ai pas pu empêcher ma voix de s’élever « Qu’elle nous pardonne… Qu’elle nous pardonne… C’est à elle de nous pardonner… de nous pardonner à tous ! » Tous dans l’assistance me regardaient stupéfaits, pourtant la plupart n’avaient pas saisi le sens de mes paroles.

Éditions Parenthèses, page 51

Toute sa vie, Héranouche Gadarian a vécu dans le silence de son histoire. Un silence partagé par la Turquie, son pays. Son autre pays. C’est une fois assez avancée en âge pour pouvoir se retourner avec un semblant de recul sur son passé qu’elle livre des bribes de ce dernier à Fethiye, sa petite-fille, auteure de cet ouvrage-hommage. Héranouche était une petite fille arménienne, dont la famille a été dévastée par le génocide. Une tourmente qui a dispersé les uns – sans qu’ils puissent se retrouver – et tué les autres. En dépit de ces horreurs, Héranouche a réussi se bâtir une vie et une famille aimante où il fait bon vivre dans un dénuement généreux. Fethiye mêle ici ses souvenirs à ceux de sa grand-mère, les enrichit d’éléments historiques, d’anecdotes apparemment insignifiantes et d’une enquête familiale pleine d’émotions.

Le Livre de ma grand-mère a certes un caractère honorifique. Mais il ne s’agit pas seulement pour l’auteure d’écrire à la mémoire d’Héranouche, de revenir sur son histoire familiale : cette dernière quitte la sphère privée pour s’inscrire dans un tout méconnu, voire nié. Le génocide arménien fige les êtres et les soumet à la loi du silence. Fethiye Çetin se trouve ainsi dépositaire d’une vérité enfouie qu’il faudra imposer à de multiples reprises pour que légitimité lui soit faite. Un combat pour la justice et la liberté qui remue, qui vit.

Découvrez aussi Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek et Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire d’Eve Ensler.

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Jean-Michel Guenassia, La Valse des arbres et du ciel

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guenassia-la-valse-des-arbres-et-du-cielJe fus décontenancée par son travail. Il avait passé deux bonnes heures face à la rivière et à l’île de Vaux, paysage ravissant s’il en est, mais il n’avait pas été intéressé par ce cadre enchanteur, il s’était attaché à peindre ce qu’il ne pouvait voir de là où il se trouvait : des barques, une douzaine étagées sur les flots, une jaune, une bleue, une orange et une rouge avec une voile rose levée dans le côté gauche ; l’Oise, à peine visible, calme et bleutée, s’opposait à la masse verte, vibrante et frémissante de la nature touffue de la berge. Sur une des barques, presque au milieu du tableau, une silhouette assise qui me ressemblait beaucoup, avec une robe blanche identique à la mienne, même si on ne pouvait voir son visage dissimulé sous un chapeau de paille dorée.

– C’est moi, là ?

Il parut surpris de ma question, fixa sa toile longuement et secoua la tête.

– Je ne crois pas.

Éditions Albin Michel, pages 106-107

Et si Van Gogh ne s’était pas suicidé ? S’il avait été ce peintre obsédé mais plein de vie, plein d’envies ? Jean-Michel Guenassia part de ce supposé et donne la voix à Marguerite Gachet, fille du médecin d’Auvers-sur-Oise ayant soigné Van Gogh. Cette jeune fille de 19 ans, qui entretient une relation conflictuelle avec son père et refuse de se marier avec le parti qu’on lui prédestine, rêve de partir en Amérique et de peindre. Étouffée par le carcan d’une société où l’existence des femmes est toute relative, elle découvre un nouvel horizon en Vincent. Bouleversée par sa peinture, elle l’accompagne, tâche claire au milieu des blés dorés. Elle rêve leur amour, et le vit en secret.

Entrecoupant son roman d’extraits de lettres et de coupures de journaux, l’auteur donne à son texte un cachet authentique. L’on découvre autrement la multitude des peintures de cet impressionniste prolixe tandis que son caractère tumultueux se pare d’atours nuancés, sans rien ôter à son génie mythique. Jean-Michel Guenassia ne prétend pas révéler la vérité. Il a indéniablement mené une enquête, mais nous livre ici un récit à la puissance romanesque assumée. Et c’est dans les eaux troubles de la véracité que nous naviguons, sous un ciel étoilé qui donne envie de retourner au musée…

Découvrez aussi Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt et La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt.

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Arto Paasilinna, Le Meunier hurlant

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Paasilinna - Le Meunier hurlantÀ la hauteur de la maison des Siponen, le meunier ralentit le pas, scruta les fenêtres du premier pour voir si la conseillère horticole était chez elle. Puis il chercha du regard la bicyclette bleue de la consultante. Il ne la vit pas. La demoiselle faisait donc la tournée des villages… conseillant les enfants sur la façon de soigner les potagers, distribuant aux fermières des recettes pour accommoder les verdures. Huttunen éprouva de la jalousie en l’imaginant, au moment même, en train d’initier des morveux réticents à l’éclaircissage des carottes ou d’enseigner à de grosses fermières l’art de couper les salades.

Folio, pages 38

Le meunier Gunnar Huttunen vit en solitaire dans son moulin d’un petit village du nord de la Finlande. Ses talents d’imitateur attirent tout d’abord le voisinage : comme au spectacle, ils viennent le voir mimer un lièvre, un ours, les villageois. Mais voilà, souvent, la nuit venue, il se réfugie dans les bois et hurle à la lune. Ses excentricités qui d’abord attiraient, tout à coup effraient. C’est ainsi qu’un jour ils décident de l’envoyer à l’asile. Mais Huttunen n’a pas l’intention de se rendre si facilement, d’autant plus que ses yeux brillent pour la conseillère horticole Sanelma Käyrämö…

La plume d’Arto Paasilinna est anguleuse. Il impose une distance entre les personnages, même lorsque ceux-ci se trouvent l’un contre l’autre. Distance que l’on retrouve entre ces êtres de papier et le lecteur. L’on observe, avec un détachement qui remue tout de même, le meunier se débattre dans les affres d’une société normative qui peut faire de tout mensonge une réalité. On le laisse prendre de l’avance mais on le suit avec intérêt. Un ouvrage qui m’a laissée froide tout en m’accrochant ; une lecture en demi-teinte donc.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et La Variante chilienne de Pierre Raufast.

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