Archives Mensuelles: janvier 2017

Laurent Mauvignier, Continuer

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mauvignier-continuerÇa, oui, le cœur se retournait, Samuel était resté éperdu de honte et mortifié. Sa mère se faisait des illusions si elle pensait qu’elle pourrait changer quelque chose en lui, de lui, si elle croyait qu’il lui suffirait de prendre quelques semaines de grand air, accompagné de chevaux et de montagnes, de silence et de lacs, pour que soudain tout dans sa vie se déplie et devienne simple et clair, pacifié, lumineux, pour qu’il cesse enfin de se sentir écrasé à l’intérieur de lui-même, comme si on allait arrêter un jour d’appuyer sur son cœur, sur son âme, sur sa vie, comme si l’étau pouvait un jour se desserrer.

Les Éditions de Minuit, page 86

Sibylle est désemparée par son fils et sa vie. Elle à qui l’avenir promettait d’être brillant est devenue cette femme grise et usée, sans plus de projets ni de rêves pour l’aiguiller. Quand elle voit Samuel multiplier les remarques racistes, s’enfoncer dans une léthargie agressive et se laisser embarquer dans des plans foireux et dangereux, elle décide de tout plaquer avant qu’ils ne deviennent irrémédiablement étrangers l’un à l’autre. Partir plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, voilà son projet fou qui, peut-être, lui permettra de sauver son fils et sa propre histoire.

Mauvignier nous entraîne dans des espaces où l’immensité met les personnages face à eux-mêmes. Une introspection à laquelle se confronte la rencontre de deux individualités pas tout à fait étrangères, mais plus vraiment familières. Le propos de l’auteur évite les écueils du simplisme : il sonde les êtres, révèle des impuissances, des pensées parfois inavouables. Les relations entre la mère et le fils sont en clair-obscur, il n’y a pas de miracle évident à l’horizon, mais, peut-être, l’espoir de pouvoir changer des choses, de se retrouver. L’auteur écrit avec finesse sur la difficulté qu’il y a à aimer son enfant sans aimer la personne qu’il devient, sur l’épuisement que la vie peut provoquer et la solitude du parent, ici celle de la mère qui se heurte à la condescendance de son ex-mari. Les personnages ont un caractère qui se déploie dans le silence, quelques sourires, une connivence continuellement mise à mal. L’un comme l’autre peuvent être tentés de percer leurs intimités respectives, au risque de se trouver face à de nouveaux démons.

Continuer remue et soulève doutes et questions en frappant au cœur.

Découvrez aussi Le Ventre de la fée d’Alice Ferney et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

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Violette Leduc, La Bâtarde

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Leduc - La BâtardeJe montai dans le train. Mon premier grand voyage toute seule. J’étais libre, libre avec des naseaux de cavale. Tout se présentait, tout se proposait, j’allais au-devant de tout, je l’atteignais, je le laissais à la vitre du train. Hermine m’écrira-t-elle encore ? Ma mère m’attendra-t-elle à la gare ? Oui puisque la directrice lui a télégraphié l’heure de mon arrivée. Y aura-t-il un nouveau drame ? Mon cœur… un métal qui vibre.

L’Imaginaire Gallimard, page 127

Avec La Bâtarde, Violette Leduc visite son passé sans complaisance aucune. Une vie marquée par la peur absolue de l’abandon : sa mère, sa grand-mère, ses amis, ses amours, toutes relations qui ont vu le jour et se sont consumées dans la tourmente. Celle de ne pas être aimée, de ne l’être pas assez ou pas de la bonne manière, celle de ne pas être l’unique. Cette tourmente est aussi celle de ce premier demi-siècle, modelé par deux grandes guerres.

A la violence mondiale fait échos, mais de manière détachée, celle qui habite les entrailles de l’auteure et prend ici les atours d’une écriture où la mesure n’a pas sa place. Sa puissance entêtante met parfois mal à l’aise, comme on imagine qu’ont pu l’être celles et ceux qui ont côtoyé l’écrivaine. Aucun enjolivement, Violette Leduc se fait miroir d’elle-même et renvoie une image souvent détestable et destructrice. Une misère intérieure qui pourtant émeut, habitée qu’elle est par un désir furieux de vie et de reconnaissance, par une force pesante et sans logique.

Un ouvrage dense à la beauté particulière mais qui procure somme toute un léger soulagement lorsqu’il se clôt.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Requiem des innocents de Louis Calaferte.

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Eve Ensler, Enfin Insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire

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Ensler - Enfin insécuriséeUne part de moi craignait de ne jamais quitter l’Afghanistan. Et effectivement, alors que nous roulions de nouveau vers le Pakistan quelques jours plus tard, notre voiture s’est fait arrêter par un membre du redouté département de la promotion de la vertu et de la prévention du vice. Un mastodonte, avec une masse de cheveux longs et une barbe sale. J’avais ôté la burqa dans la voiture, et il m’a surprise portant un petit foulard sur la tête. Il m’a donné l’ordre de descendre. Il tenait une plaque de bois à laquelle était attaché le fouet en cuir long, plat et large utilisé pour les flagellations. Je me rappelais les chevilles couvertes de bleus de la femme que j’avais rencontrée à la première école RAWA, qui avait encore du mal à marcher. Il fulminait et criait dans une langue que je ne parlais pas mais comprenais parfaitement. Je me suis réfugiée dans un état de dissociation calme et étrangement familier. J’ai pensé aux femmes qui vivaient ainsi tous les jours et qui n’avaient ni recours ni échappatoire. J’ai ressenti l’impuissance folle, la rager contre sa laideur cruelle et indifférente. J’ai réalisé que je pourrais mourir là où être gravement rossée.

Denoël, page 92

L’on vit dans un monde dangereux : truisme s’il en est. Mais que fait le monde – ses classes dirigeantes – de tant d’insécurité ? Eve Ensler livre dans Enfin insécurisée. Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire un récit poignant qui mêle politique, féminisme, expérience personnelle, rencontres et anecdotes (qui n’ont rien d’anecdotiques). Dans la société post-11 Septembre, la recherche du sentiment de sécurité prime sur toutes les réalités ; la moindre vulnérabilité est traquée pour être annihilée, au risque d’emporter avec elle les dernières onces de liberté. Notre humanité est mise à mal pour être protégée. Mais de qui, de quoi, comment ? Et qui est réellement protégé ?

L’auteure parcourt le monde et sa route croise celles de jeunes Afghanes, de victime de viols en Bosnie, de rescapées de l’ouragan Katrina ou du tsunami au Sri-Lanka, de Mexicaines dont les filles disparaissent quotidiennement, d’américaines incarcérées à tort ou à raison… Chaque rencontre la confronte à une réalité toujours plus violente, des survivances. Elle éclaire et provoque, provoque surtout un ébranlement intime. Elle décrit ce que la vie peut avoir de pathétique sans jamais tomber dans le pathos facile. Chacune de ses réflexions s’appuie sur des faits, qu’elle vit, observe, décortique et analyse.

Elle nous tord les boyaux et c’est une violence qui soulage.

Découvrez aussi Beauté fatale de Mona Chollet et Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek.

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