Pierre Raufast, La Variante chilienne

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Raufast - La Variante chilienne– Je vais vous donner un cas, un patient que j’eus voilà quelques années. Il est mort maintenant, mais ne vous inquiétez pas, la cause de son décès n’a rien à voir avec nos affaires : des ras-taupes ayant envahi son champ, il avait en représailles décidé de les cuisiner. Il fut empoisonné par la quantité de plomb que ces bestioles ingèrent. Bref, cet homme souffrait grosso modo du même syndrome que vous. Il luttait contre l’amnésie en ramassant des petits bouts de bois. Il en avait une sacrée collection, de l’érable, du noisetier, du chêne, tous de longueurs et de formes différentes : chaque bout était associé à un souvenir auquel il tenait. Efficace.

C’est ainsi que Florin commença à ramasser un caillou chaque fois qu’il voulait se souvenir d’un moment. Le dernier en date, ce matin même, pour conserver bien au chaud la mémoire de cette nuit mémorable où nous noyâmes les vers luisants.

Alma éditeur, pages 50-51

C’est l’été, Margaux et Pascal ont l’intention de se terrer à la campagne. La première, le bac en poche, fuit la police, son passé – proche et lointain – et le second, professeur de littérature, l’aide dans cette cavale à sens unique. Pas de drame facile ici, mais une rencontre qui marquera leurs esprits et leur quotidien : Florin, leur éphémère voisin, souffre d’une affection particulière, celle de ne pas ressentir la moindre émotion et, par là-même, de ne pas pouvoir fixer ses souvenirs. Pour contrecarrer cette triste malédiction, il récolte des cailloux au gré de sa vie ; chaque forme, chaque aspérité se fait le relai de sa mémoire. Une amitié essentielle se tisse et les cailloux révèlent petit à petit leurs secrets.

L’art des récits imbriqués est subtil et Pierre Raufast semble y exceller. Page après page, il nous emmène d’histoires incroyables en univers hostiles et, inlassablement, nous nous laissons emporter. La poésie tisse des ponts entre les chapitres et l’on épouse la rondeur d’un caillou ici, son tranchant là. Une piscine transformée en potager, un village noyé de pluie, un potier qui cherche à retrouver la voix de Clovis dans un vase, une bande qui détrousse les morts, une partie de cartes qui n’en finit pas… l’auteur nous emporte dans un doux brinquebalement qui nous parle d’amitié, d’amour, de mort, de culpabilité, de drames et de rêves. C’est beau, c’est tendre et c’est drôle.

Découvrez aussi Le Libraire de Régis de Sà Moreira et Si une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino.

Écoutez les premières pages !

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  1. Pingback: Arto Paasilina, Le Meunier hurlant | Aux livres de mes ruches

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