Archives Mensuelles: décembre 2016

Pierre Raufast, La Variante chilienne

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Raufast - La Variante chilienne– Je vais vous donner un cas, un patient que j’eus voilà quelques années. Il est mort maintenant, mais ne vous inquiétez pas, la cause de son décès n’a rien à voir avec nos affaires : des ras-taupes ayant envahi son champ, il avait en représailles décidé de les cuisiner. Il fut empoisonné par la quantité de plomb que ces bestioles ingèrent. Bref, cet homme souffrait grosso modo du même syndrome que vous. Il luttait contre l’amnésie en ramassant des petits bouts de bois. Il en avait une sacrée collection, de l’érable, du noisetier, du chêne, tous de longueurs et de formes différentes : chaque bout était associé à un souvenir auquel il tenait. Efficace.

C’est ainsi que Florin commença à ramasser un caillou chaque fois qu’il voulait se souvenir d’un moment. Le dernier en date, ce matin même, pour conserver bien au chaud la mémoire de cette nuit mémorable où nous noyâmes les vers luisants.

Alma éditeur, pages 50-51

C’est l’été, Margaux et Pascal ont l’intention de se terrer à la campagne. La première, le bac en poche, fuit la police, son passé – proche et lointain – et le second, professeur de littérature, l’aide dans cette cavale à sens unique. Pas de drame facile ici, mais une rencontre qui marquera leurs esprits et leur quotidien : Florin, leur éphémère voisin, souffre d’une affection particulière, celle de ne pas ressentir la moindre émotion et, par là-même, de ne pas pouvoir fixer ses souvenirs. Pour contrecarrer cette triste malédiction, il récolte des cailloux au gré de sa vie ; chaque forme, chaque aspérité se fait le relai de sa mémoire. Une amitié essentielle se tisse et les cailloux révèlent petit à petit leurs secrets.

L’art des récits imbriqués est subtil et Pierre Raufast semble y exceller. Page après page, il nous emmène d’histoires incroyables en univers hostiles et, inlassablement, nous nous laissons emporter. La poésie tisse des ponts entre les chapitres et l’on épouse la rondeur d’un caillou ici, son tranchant là. Une piscine transformée en potager, un village noyé de pluie, un potier qui cherche à retrouver la voix de Clovis dans un vase, une bande qui détrousse les morts, une partie de cartes qui n’en finit pas… l’auteur nous emporte dans un doux brinquebalement qui nous parle d’amitié, d’amour, de mort, de culpabilité, de drames et de rêves. C’est beau, c’est tendre et c’est drôle.

Découvrez aussi Le Libraire de Régis de Sà Moreira et Si une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino.

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Geneviève Fraisse, La Fabrique du féminisme

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fraisse-la-fabrique-du-feminismeJ’aimerais poursuivre ce travail sur le jeu, les jeux entre citoyenneté, représentation et gouvernement et le partage inégal entre les sexes qui s’y fait. J’aimerais, d’autant que l’ordre du jour des élections européennes, mais aussi et surtout de l’action féministe, a fait de la parité hommes/femmes dans la représentation politique le centre d’un débat. Ce débat est subversif, son impact politique, fondamental ; mais il laisse ouverte la question du sens. Que signifie, en terme de théorie politique, la parité ? Est-ce un idéal, au même titre que la justice ou la liberté ? Et que voudrait dire, dans une construction politique, le partage du pouvoir entre hommes et femmes fondé sur une réalité anthropologique, la dualité sexuelle du monde ? Pour ma part, j’y vois un problème philosophique. D’où le condensé d’une formule, pour dire mon embarras, empruntée à Kant mais inversée ; la parité est une idée, une théorie, « pratiquement vraie mais théoriquement fausse ». Impossible à fonder en théorie mais terriblement efficace en pratique. Non pas un idéal mais une arme dans un combat essentiel. L’idée a traversé, voire secoué l’agir des partis politiques. Que l’égalité des sexes y gagne quelque chose, c’est bien l’objectif ; que la vie politique masculine française en soit transformée, on peut en douter ; ou même en rire : les femmes furent et restent un objet d’échange, plus, une monnaie d’échange dans toute société. Ou bien encore un symptôme, celui de la crise de la représentation politique. Que personne ne s’y trompe, surtout si on veut à la fois penser et agir l’égalité des sexes.

Le passager clandestin, pages 83-84

La Fabrique du féminisme est un recueil d’entretiens et de textes écrits par Gisèle Fraisse pendant les quatre dernières décennies. Philosophe et historienne impliquée dans la vie politique, elle mêle ses recherches et son expérience pratique. Le champ de ses interrogations est assez large, avec tout de même des thèmes récurrents, tels les questions linguistiques de féminisation des noms de métier et d’utilisation du terme « genre », la notion de service, la disparition d’enjeux essentiellement féminins derrière l’emploi d’expressions neutres, la parité versus l’égalité, le rôle de l’Union Européenne, l’approche nécessairement transversale – de son point de vue – du féminisme…

Cette récurrence permet certes une plus grande familiarisation avec ces sujets parfois sensibles et pointus, mais apporte dans le même temps une répétition un peu trop répétitivement répétitive. Il est normal qu’une auteure rédige plusieurs articles sur un même sujet, mais est-il alors nécessaire de tous les publier dans le même recueil ?

Outre ceci l’organisation chronologique des papiers permet de bien appréhender ces sujets dans une approche historique, qui situe les enjeux des différentes périodes – courtes, puisque l’on parle d’une quarantaine d’années, mais entre 1970 et 2010 les revendications et interrogations féministes ont beaucoup évolué.

À l’évidence, l’auteure manie bien mieux que moi les concepts, et je ne saisis sûrement pas toutes les nuances de son propos. Mais j’en ai assez compris pour être à peu près sûre que je ne suis pas en totale symbiose avec son approche de la question féminine et féministe. Reste que cette lecture a été instructive et se présente essentiellement comme un témoignage – ou du moins, j’ai choisi de l’aborder de cette manière pour y trouver un vrai sens.

 Découvrez aussi Beauté fatale de Mona Chollet et La Femme rompue de Simone de Beauvoir.

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Céline Minard, Le Grand Jeu

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minard-le-grand-jeuC’est alors que j’ai abattu les vingt pins dont j’avais besoin, et que mon protocole de coupe est devenu si coulant à mesure que j’abattais, que j’inspirais, que j’expirais, qu’il fallut le cri de sorcière d’une effraie pour me sortir de l’action. Avec un bon frisson. La nuit n’était pas tout à fait tombée, ce cri me parut insolite. Sans le vouloir, j’ai repensé à la main de rapace que j’avais vu sortir d’un tas de laine sombre, et j’ai eu un second frisson. J’ai rassemblé mes troncs et j’ai commencé de les tirer vers le jardin. Les deux derniers, je les ai laissé retomber avec un vrai soulagement. Je suis allée ranger la hache dans le module de jardinage avant de remonter, mais lorsque j’ai vu la couverture qui avait servi à protéger mes semis, je me suis rendu compte que j’étais debout depuis plus de trente-quatre heures et je me suis ravisée. Je me suis rendue sous les pins à la baignoire, je l’ai nettoyée des dernières brindilles sèches qui y étaient tombées. J’ai ramassé des brassées d’épines sèches, je les ai jetées au fond et je me suis couchée, la hache sur le ventre, la couverture jusqu’au cou. J’ai encore eu le temps d’espérer, dans ma fatigue, que mon corps n’oublie pas de respirer.

Rivages, pages 57-58

La narratrice a décidé de se retirer du monde afin de se questionner sur le sens de la vie. [Mouais, pourquoi pas, que ce soit le sens de la vie ou autre chose, ce n’est ni la première ni la dernière.] Pour ce faire, elle fait construire un refuge à la pointe de la technologie, accroché à une paroi d’un massif montagneux. [Je suppose que la dichotomie high-tech/vie sauvage est le fondement d’une réflexion philosophico-vitale.] On suit ses journées au grand air, la construction d’une routine rythmée par le rien qui se fond dans le tout, l’organisation d’une vie parfaitement autonome, et la rencontre avec un quelque chose, un quelqu’un qui vient perturber cette appropriation totale et auto-proclamée d’un espace naturel extrême. Le tout sur toile de philosophie de bas étage.

Le sujet est au moins aussi vaste que l’environnement dans lequel Céline Minard situe son récit. Malheureusement, elle l’aborde sans finesse ni enjeu. La solitude choisie de son personnage s’est heurtée à mon ennui profond de lectrice. L’écriture de l’auteure est sur le fil : le fond seul permet de décider de sa qualité, elle sert autant qu’elle dessert. Et finalement, l’avalanche de termes techniques et les formules ronflantes rendent la prétention de cet ermite encore plus criante et en font un ouvrage exaspérant et sans intérêt.

Découvrez La Faim du tigre de René Barjavel et Continuer de Laurent Mauvinier (chronique à venir).

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Herman Raucher, Un été 42

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Raucher - Un été 42La main de Hermie caressait la chair, encore et encore. Elle glissait. Elle pressait et relâchait. Pressait, relâchait. Pressait, relâchait. Le sein d’Aggie était docile, doux et chaleureux. Mais la stupéfaction d’Oscy se basait sur une toute autre vérité, une triste vérité que les doigts de Hermie n’avaient pas encore découverte. La chair qu’ils massaient avec tant d’avidité était celle du bras d’Aggie, à mi-chemin entre le coude et l’épaule. Avec toutes ces allées et venues entre le pull-over de cachemire et la blouse paysanne, les doigts avaient dévié de leur trajectoire initiale et s’étaient posés à une bonne quinzaine de centimètres de leur objectif. Si Aggie avait 95 de tour de poitrine et non 70, Hermie se serait rendu compte de son erreur. Mais, en l’occurrence, il n’avait aucune idée de ce qu’il était réellement en train de faire et continuait à peloter un bras.

Folio, pages 157-158

C’est l’été, Hermie, Oscy et Benjie ont quinze ans. Gros bras, grandes bouches, petits mots, ignorance (innocence ?) crasse. Ils partent à la conquête de leur virilité, errent dans leur adolescence, sont ballotés entre l’espoir d’une gloire quelle qu’elle soit et la réalité d’un monde en guerre. Armés d’un manuel d’anatomie dévoilant les « douze étapes de la sexualité », ils tâtonnent, s’essaie au sexe et aux sentiments, se serrent des coudes écorchés par une amitié brutale.

Beaucoup d’attentes avant la lecture de cet ouvrage qui, malheureusement, ont été grandement déçues. Le concept de base m’a séduite, la lecture m’a ennuyée. L’écriture n’est pas désagréable mais m’a laissée de marbre, j’ai souri ou été frôlée d’une émotion parfois, mais globalement suis restée indifférente aux frasques des trois amis. Cela fait aujourd’hui plusieurs mois que j’ai refermé le livre et il ne m’en reste pas grand-chose de plus qu’un haussement d’épaule.

Découvrez aussi Requiem des innocents de Louis Calaferte et Les Séparées de Kéthévane Davrichewy.

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