Francesca Melandri, Eva dort

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Melandri - Eva dortLes mois passèrent. Le cageot de pommes ne suffisait plus à Eva. Elmar aida Gerda à construire une sorte de cage en clouant plusieurs cagettes ensemble. Ils l’installèrent sous le plan de travail des desserts, à l’abri des jets d’huile bouillante, des grands couteaux à viande, des bouteilles de lessive. Parfois, de la farine et de sucre lui tombaient sur la tête, la coiffant de drôles de cheveux blancs. Die letze, la petite, était une braves Schneckile, un brave petit escargot qui faisait tout son possible pour ne pas déranger. Elle restait à sa place et regardait autour d’elle hésitante, l’air de demander : ça va comme ça, n’est-ce pas ? Personne ne lui refusait le sourire qu’elle réclamait, mais il était évident qu’elle ne pourrait pas toujours rester là.

« Comment vas-tu faire quand elle marchera ? » lui demanda Nina, dans le dortoir sous les combles.

Eva, après une journée passée en prison sous la table des desserts, nageait sur le parquet de la chambre en s’aidant des bras et des jambes, son derrière bombé par sa couche, dressé comme un drapeau. Elle était arrivée jusqu’à un des lits du fond de la pièce et, s’agrippant de ses mains grassouillettes au chevet en fer, elle avait réussi à se mettre debout. Gargouillant triomphalement, elle chercha les yeux de sa mère pour partager cette victoire avec elle. Elle ne les croisa pas : la tête penchée, Gerda fixait le sol. Elle n’avait pas de réponse à la question de Nina.

Folio, pages 181-182

Eva prend le train pour rendre visite à Vito, son beau-père qu’elle n’a pas vu depuis d’innombrables années. Du Tyrol du Sud jusqu’en Calabre, mille trois cent quatre-vingt-dix sept kilomètres lui font remonter le temps, explorer son enfance et la vie de sa mère, la belle Gerda. Gerda dont la vie a été à la fois emprunte de dureté et de liberté. Issue d’une famille où l’amour n’avait rien d’une évidence, elle s’est construite peu à peu, sur des chemins parfois détournés, s’est saisie de chacune de ses difficultés pour se tisser une carapace, une protection qui, tout de même, lui offre une ouverture sur le monde. Elle mène ne existence rude où elle a tout à conquérir : son statut, sa famille, son métier, une cuisine, sa légitimité ; une existence où le rire et la fête sont présents, mais sous-jacents. Quant à Eva, son enfance n’a pas tant manqué d’amour que de repères ; cahoteuse, pleine de joie et de tristesse, le pont entre l’une et l’autre étant faite d’une attente infinie, douloureuse.

C’est avec une distance mâtinée de tendresse que Francesca Melandri nous conte ces deux destins de femmes, intrinsèquement liés à celui d’une région dont l’histoire m’était inconnue, le Haut-Adige. Transbahutés entre l’Empire austro-hongrois et l’Italie fasciste, ses habitants ont été le jouet de politiques internationales violentes et d’administrations sans attentions ni compassion. Eva dort se fait donc à la fois le récit de ce lieu et de cette époque sous un jour peu connu, en donnant vie à deux femmes qui parviennent à toucher le lecteur par le doux équilibre entre banalité et singularité que leur octroie l’auteure. Les pensées d’Eva nous permettent de remonter ses pas, nous parlent de famille et d’amour, de politique et de société. Une écriture acérée qui sert un propos loin de laisser indifférent.

Découvrez aussi La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt et Chocolat amer de Laura Esquivel.

Écoutez les premières pages !

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