Archives Mensuelles: octobre 2016

Nadine Guilhou et Janice Peyré, La Mythologie égyptienne

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guilhou-peyre-la-mythologie-egyptienneGrand et beau, lumineux et vif, Horus avait grandi dans l’isolement, protégé par sa mère ; mais il était temps que son père soit présent à son côté pour parfaire son éducation et le préparer à son destin de roi. Osiris, qui régnait sur les ténèbres, revint de l’occident pour séjourner de nouveau sur terre auprès de son fils. Le jeune garçon avait grandi avec l’idée de venger son père et sa mère, et plus les années passaient, plus il était déterminé : il serait le vengeur de son père, le soutien de sa mère. Son impatience croissait, il était temps de lui enseigner les arts de l’intelligence et du combat afin qu’il pût un jour vaincre Seth.

Marabout, page 99

Rê, Isis, Osiris, Seth, Anubis… de tels noms sont familiers. Rê, le soleil. Osiris, la mort. Seth, le méchant. Isis, euh… Finalement, ce n’est pas tant familier que ça. Surtout si l’on considère l’ensemble de la communauté divine et semi-divine, qui est loin de se limiter à ses personnages les plus connus.

Comme dans toute mythologie qui se respecte, on trouve nombre d’histoires d’amour, de mort, de famille, d’envie, d’influence et de vengeance. Comme dans toute mythologie qui se respecte, la logique est sans dessus dessous, d’autant plus que le système de pensée égyptien est, sur bien des points, éloigné de notre vision occidentale des choses. Ainsi, le temps n’est pas linéaire mais cyclique. De même, humanité, divinité et animalité sont profondément liées. À coups de contes et d’épisodes mythologiques, on fait peu à peu la connaissance de ces dieux et on se familiarise avec leur histoire, qui n’est jamais figée.

Le préambule de l’ouvrage est indispensable pour bien appréhender les spécificités liées à la mythologie égyptienne. Il est cependant un peu long : il aborde nombre d’éléments qui, tant que la lecture n’est pas poursuivie, ne font pas sens. En revanche, la suite de l’ouvrage est plutôt bien faite. Si comme moi, vous êtes totalement novices, certains passages pourront vous paraître ardus, mais l’ensemble reste instructif et, à défaut d’être palpitant, n’est pas désagréable à lire.

 Découvrez aussi Taxi de Khaled Al Khamissi et La Faim du tigre de René Barjavel.

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Louis Calaferte, La Mécanique des femmes

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Calaferte - La Mécanique des femmes– Quand j’aurai bien baisé de tous les côtés, quand je me serai envoyé tous les hommes que je veux, peut-être que j’entrerai au couvent. Tu me vois en sainte Pute ? Là-bas dedans, je serais encore capable de toutes les faire bander. Tu crois qu’il y en a qui n’ont jamais vu une queue ? Si j’en trouvais une jolie, ça me dirait assez de la sucer, ça me changerait des bites. De toute façon, ce n’est pas pour demain, j’aime trop les hommes. Si je sais qu’il y a une queue qui bande pour moi, ça me prend partout, je deviens démente, il faut qu’elle soit à moi. Juste cinq minutes peut-être, mais que je l’ai eue, que je me la sois mise. Tu crois qu’il y a des femmes qui peuvent s’en passer ? Moi, si je n’en avais pas, je prendrais n’importe quoi à la place. L’autre jour, j’ai sucé une pompe à vélo que j’avais trouvée chez moi ans un placard. Je me suis aussi pompé à dedans. L’air, ça me chatouillait, mais ça ne m’a pas fait bander.

Folio, page 95

Fragments de vie, de sexe, de corps, de peur et d’amour. Des fragments crus de femmes, dans la rue, un lit ou ailleurs. Les scènes s’enchaînent, dans des tonalités, des sensibilités différentes, mais toujours empreintes de liberté. Dans les actes et la parole, ni entrave ni bienséance, mais une pureté dans l’objectivité des situations.

Absence de jugement et de verni, une bite est une bite. Mais malheureusement, pas de clito à l’horizon, même s’il s’agit d’une « mécanique des femmes »… Calaferte nous parle donc de plaisir et s’emploie à ne censurer aucun désir. Il est sans hésitation impertinent, cependant il a beau reconnaître à la femme sa légitimité sexuelle et pulsionnelle, son point de vue est définitivement masculin et hétéro-centré.

Je garde cependant à l’esprit que ce texte date de 1963, qu’il a alors été immédiatement interdit, et qu’il s’agissait alors d’une véritable bombe. Bombe qui continue d’ailleurs à faire son effet aujourd’hui…

Du même auteur, lisez Requiem des innocents.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi Mohamed Kacimi et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur

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Calvino - Si une nuit d'hiver un voyageurIl serait indiscret, Lecteur, de te demander ton âge, ton état civil, ta profession, tes revenus. Ce sont tes affaires, c’est toi que ça regarde. Ce qui compte, c’est l’état d’âme avec lequel maintenant, dans l’intimité de ta maison, tu essaies de rétablir le calme parfait pour t’immerger dans le livre, tu allonges les jambes, les replies, les allonges de nouveau. Mais quelque chose a changé depuis hier. Ta lecture n’est plus solitaire : tu penses à la Lectrice qui à ce même moment est en train elle aussi d’ouvrir le livre, et voilà que se superpose au roman à lire, un roman à vivre, la suite de ton histoire avec elle, ou mieux : le début d’une histoire possible. Regarde comme tu as changé depuis hier, toi qui soutenais que tu préférais un livre, cette chose solide, qui est là, bien définie, et dont on peut jouir sans risque, à une expérience vécue, toujours fugace, discontinue, contradictoire. Est-ce que cela veut dire que le livre est devenu un instrument, un canal de communication, un lieu de rencontre ? La lecture n’en aura pas moins de prise sur toi : et même, quelque chose se trouve ajouté à ses pouvoirs.

Folio, page 49

Un Lecteur parcourt les rayonnages, choisit un livre, l’achète, puis s’installe, tourne autour, le feuillette et le parcourt avec de le commencer. À peine l’a-t-il débuté qu’il se trouve interrompu. Pas de chance, il y a un défaut d’impression. Retour à la case départ, la librairie. Il apparaît que le défaut n’est pas seulement d’impression, qu’il y a eu un micmac entre deux titres, une inversion d’auteur, de traducteur et de texte. L’occasion de débuter un nouvel ouvrage et de rencontrer une Lectrice dans la même situation que lui. Ce n’est que le début d’une pérégrination entre romans, rencontres et illusions.

Cet imbriquement de textes est un concept plutôt attirant. L’histoire du Lecteur et de la Lectrice court sur l’ensemble de l’ouvrage, ponctuée d’incipits. Au départ, on imagine une romance assez basique, puis on se laisse transporter dans des confins d’imagination qui frôlent le délire. Une réflexion intéressante sur la démarche d’écriture et celle de lecture, et plus encore sur le rapport que les deux entretiennent.

Cependant, si la théorie est alléchante et certains passages réjouissants, en pratique, je me suis ennuyée. Par moments, la plume d’Italo Calvino m’a séduite, mais la plupart du temps, elle m’a saoulée de mots, de circonvolutions et de fioritures, de trop de trop. J’aurais aimé ressentir le désir presque insupportable du Lecteur, celui de continuer. J’étais, malheureusement, trop souvent soulagée que ça s’arrête là et que ça ne soit pas la « vraie » histoire pour apprécier réellement ma propre lecture.

Découvrez aussi Le Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulvedà et L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon.

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Francesca Melandri, Eva dort

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Melandri - Eva dortLes mois passèrent. Le cageot de pommes ne suffisait plus à Eva. Elmar aida Gerda à construire une sorte de cage en clouant plusieurs cagettes ensemble. Ils l’installèrent sous le plan de travail des desserts, à l’abri des jets d’huile bouillante, des grands couteaux à viande, des bouteilles de lessive. Parfois, de la farine et de sucre lui tombaient sur la tête, la coiffant de drôles de cheveux blancs. Die letze, la petite, était une braves Schneckile, un brave petit escargot qui faisait tout son possible pour ne pas déranger. Elle restait à sa place et regardait autour d’elle hésitante, l’air de demander : ça va comme ça, n’est-ce pas ? Personne ne lui refusait le sourire qu’elle réclamait, mais il était évident qu’elle ne pourrait pas toujours rester là.

« Comment vas-tu faire quand elle marchera ? » lui demanda Nina, dans le dortoir sous les combles.

Eva, après une journée passée en prison sous la table des desserts, nageait sur le parquet de la chambre en s’aidant des bras et des jambes, son derrière bombé par sa couche, dressé comme un drapeau. Elle était arrivée jusqu’à un des lits du fond de la pièce et, s’agrippant de ses mains grassouillettes au chevet en fer, elle avait réussi à se mettre debout. Gargouillant triomphalement, elle chercha les yeux de sa mère pour partager cette victoire avec elle. Elle ne les croisa pas : la tête penchée, Gerda fixait le sol. Elle n’avait pas de réponse à la question de Nina.

Folio, pages 181-182

Eva prend le train pour rendre visite à Vito, son beau-père qu’elle n’a pas vu depuis d’innombrables années. Du Tyrol du Sud jusqu’en Calabre, mille trois cent quatre-vingt-dix sept kilomètres lui font remonter le temps, explorer son enfance et la vie de sa mère, la belle Gerda. Gerda dont la vie a été à la fois emprunte de dureté et de liberté. Issue d’une famille où l’amour n’avait rien d’une évidence, elle s’est construite peu à peu, sur des chemins parfois détournés, s’est saisie de chacune de ses difficultés pour se tisser une carapace, une protection qui, tout de même, lui offre une ouverture sur le monde. Elle mène ne existence rude où elle a tout à conquérir : son statut, sa famille, son métier, une cuisine, sa légitimité ; une existence où le rire et la fête sont présents, mais sous-jacents. Quant à Eva, son enfance n’a pas tant manqué d’amour que de repères ; cahoteuse, pleine de joie et de tristesse, le pont entre l’une et l’autre étant faite d’une attente infinie, douloureuse.

C’est avec une distance mâtinée de tendresse que Francesca Melandri nous conte ces deux destins de femmes, intrinsèquement liés à celui d’une région dont l’histoire m’était inconnue, le Haut-Adige. Transbahutés entre l’Empire austro-hongrois et l’Italie fasciste, ses habitants ont été le jouet de politiques internationales violentes et d’administrations sans attentions ni compassion. Eva dort se fait donc à la fois le récit de ce lieu et de cette époque sous un jour peu connu, en donnant vie à deux femmes qui parviennent à toucher le lecteur par le doux équilibre entre banalité et singularité que leur octroie l’auteure. Les pensées d’Eva nous permettent de remonter ses pas, nous parlent de famille et d’amour, de politique et de société. Une écriture acérée qui sert un propos loin de laisser indifférent.

Découvrez aussi La Nonne et le Brigand de Frédérique Deghelt et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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