Archives Mensuelles: septembre 2016

Jean-Claude Mourlevat, Le Combat d’hiver

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Mourlevat - Le Combat d'hiverIl fallut se rendre à l’évidence : la résolution de Milos était irrévocable. La consoleuse et Helen lui préparèrent en silence un sac rempli de provisions et de vêtements chauds. Il était trois heures du matin quand ils quittèrent la petite maison.

À la fontaine, où leurs routes se séparaient, ils restèrent un instant face à face, désemparés, ne sachant comment se dire adieu. Puis, sans qu’on sache qui des deux avait fait le premier mouvement, ils s’avancèrent l’un vers l’autre, s’enlacèrent et s’étreignirent de toutes leurs forces. Ils s’embrassèrent les joues, la bouche, le front, les mains. Le froid les soudait l’un à l’autre.

– Je ne peux pas te quitter, pleura Helen… Je ne peux pas…

– Tu veux venir avec moi ? demanda Milos. 

– Oui, je veux venir !

– Tune me reprocheras pas de t’avoir entraînée ?

– Jamais…

– Je ne sais pas où ça finira, cette affaire, tu t’en doutes…

– Je m’en fiche. Je viens.

– On ne se quitte plus alors ?

– On ne se quitte plus.

– Promis ?

– Promis.

Gallimard Jeunesse, pages 120-121

Quatre adolescents s’évadent de leur internat. Helen, Milena, Milos et Bartolomeo. Quatre adolescents enfermés parmi d’autres, enfants de révoltés, devant être rééduqués, dressés, redressés, pour correspondre aux attentes d’une société devenue dure, violente et dominatrice. C’est à un monde noir et inconnu qu’ils vont devoir faire face, eux qui connaissent seulement la rudesse et la prévisibilité absolue du quotidien de l’internat. Seules lueurs d’espoir et de douceur des dernières années, leurs visites chez leurs consoleuses, quelques heures quelques fois dans l’année. Dorénavant, ils se trouvent plongés dans un combat qui devient peu à peu le leur, sans qu’ils ne parviennent toujours à saisir les tenants et les aboutissants de leurs rôles et des enjeux. Un combat que leurs parents ont perdu quinze ans plus tôt. Un combat où la culture, l’amour et l’amitié sont des armes fragiles mais puissantes. Les seules armes qu’ils ont à leur disposition, avec leur courage et leur volonté. Un combat désespéré pour retrouver un semblant de liberté et de dignité.

Jean-Claude Mourlevat bâtit un monde à cheval entre le réalisme et le fantastique. Des créatures hors du commun incarnent le pire déséquilibre de cette société qu’il décrit : entre une violence froide et sanguinaire – celle des hommes-chiens – et une soumission obstinée teintée de fierté – celle des hommes-chevaux –, les « humains » évoluent tête baissée, brimés par la dureté de leur vie. Visage d’une dictature, cet univers bloque résolument l’accès à la lumière. Les procédés manquent parfois de finesse, mais ont le mérite de mettre en évidence le pouvoir de la culture – musique, littérature… – sur les cœurs.

J’ai parfois levé les yeux au ciel – c’est fou comme il est apparemment difficile pour les auteurs de se défaire de clichés sexistes, semblant de rien – mais ai globalement passé un bon et intéressant moment de lecture.

Du même auteur, lisez Terrienne.

Découvrez aussi Je suis sa fille de Benoît Minvile et La Passe-miroir de Christelle Dabos.

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Mona Chollet, Beauté fatale

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Chollet - Beauté fataleLe dualisme occidental a fait du corps un objet de répulsion, étranger au vrai soi, une prison, un ennemi dont il faut se méfier, le siège de pulsions et de besoins susceptibles de mettre en échec la volonté de son « propriétaire ». Il s’agit donc de le transcender, de faire taire ses instincts, d’avoir le dessus sur lui – de « montrer qui est le patron », dit Bordo. Et, en effet, Portia de Rossi, au cours d’une phase où elle n’arrive pas à descendre en-dessous des 59 kilos, déplore que son corps « ait toujours le dernier mot » ; elle pense qu’il « la hait », formule révélatrice de cette dissociation que l’anorexie pousse à son comble.

Zones, pages 110-111

Mona Chollet attaque la question de l’aliénation féminine par le corps, à bras le corps pourrait-on dire (facile et manque de fluidité, mais passons). Série télé, presse féminine, mannequinat, cinéma, santé… autant de domaines qui, si l’on prend la peine de s’y intéresser, témoignent dans le même temps d’une injonction à la consommation et d’une dictature de la minceur. Lorsque la femme se doit d’être féminine et que la féminité se concentre dans la séduction, le corps devient le champ d’une bataille sans faim (beaucoup plus subtile).

Riche d’exemples qui n’ont rien d’anecdotiques, ce texte permet d’aborder la question de la représentation des femmes et de leurs droits de manière très accessible et originale. Les références sont nombreuses et parlent d’elles-mêmes, mais l’auteure ne se contente pas de les présenter pour former son propos : elle les décortique et les met en perspective, apportant une raisonnance (tellement fin qu’on dirait une faute d’orthographe) tout à fait appréciable. Sa réflexion met en branle la logique bien souvent intégrées par les femmes qui fait de leur corps un instrument principal de leur subordination à la domination masculine, hétéro-normative et capitaliste.

Découvrez aussi Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi et La Note secrète de Marta Morazzoni.

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Jean Baubérot, La Laïcité falsifiée

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Baubérot - La Laïcité falsifiéeJusqu’à la « nouvelle laïcité », la xénophobie cependant ne prend guère le masque de la laïcité. Et pourtant les prétextes n’auraient pas manqué. Après la laïcisation de l’école publique en 1882, dans de nombreux villages et villes du Nord, beaucoup d’« ouvriers belges flamands montraient une certaine “fidélité” au catholicisme ». La laïcité se montre alors accommodante : les fonctionnaires de l’Académie « tolèrent le maintien des crucifix et des prières dans les classes [de l’école laïque], et l’accompagnement [par les instituteurs] des enfants à la messe. Même si le catéchisme est récité [à l’école laïque], ils s’abstiennent de sévir ». La situation évolue seulement au tournant du siècle avec le développement du socialisme et le changement de mentalité des immigrés. Donner du temps au temps, respecter le rythme de chacun, compter sur la dynamique sociale, c’est ce que la « nouvelle laïcité » ne veut et ne sait pas faire. Manque d’intelligence pour certains, hostilité consciente ou non à l’étranger pour d’autres. Un peu des deux pour beaucoup.

La Découverte, pages 81-82

La laïcité est aujourd’hui brandie à tour de bras, tel un étendard qui, en un mot, expliquerait et justifierait tous les discours – si possible rétrogrades – concernant la religion, spécialement musulmane. Cela fait alors du bien de revenir sur le sens originel de ce terme, en l’éclairant sous un jour historique. Dans un style simple et à grands renforts d’exemples, Jean Baubérot présente et explique le concept, et l’appropriation que la droite et l’extrême-droite en ont fait, sous couvert de valeurs républicaines.

Qu’il est plaisant de lire un texte intelligent sur le sujet ! Un texte fiable qui donne à réfléchir et pourvoit en arguments. Malgré un langage fluide et modeste, je ne peux malheureusement pas me targuer d’avoir saisi toutes les nuances apportées par l’auteur. Un manque de connaissances historiques préalables qui ne m’aura cependant pas empêchée de mettre en perspective le texte, le discours ambiant et ma pensée. Une lecture et une réflexion que je recommande chaudement !

Découvrez aussi Le Maître de Garamond d’Anne Cuneo et Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi.

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