Patrick DeWitt, Les Frères Sisters

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DeWitt - Les Frères SistersJe me réveillai à l’aube avec une douleur persistante à la tête, plutôt due à une fatigue générale qu’à l’abus d’alcool, même si boire n’avait pas amélioré la situation. Je plongeai mon visage dans la cuvette pleine d’eau et brossai mes dents devant la fenêtre ouverte pour sentir la brise sur mon crâne. Il faisait frais dehors, mais le fond de l’air était doux ; je sentais là les prémices du printemps, ce qui me procura une grande satisfaction, accompagnée d’un sentiment d’ordre et de justice. Je traversai la chambre pour voir comment Charlie abordait la journée. Il allait beaucoup moins bien que moi.

« Je me sentais fébrile moi aussi, lui dis-je, mais ça va de mieux en mieux. Je crois que cette poudre pour les dents a un genre de vertus curatives.

– Commande-moi un bain, croassa-t-il, enfoui au milieu des édredons et des draps. Dis à la femme que je le veux brûlant.

– Un bain coûte vingt-cinq cents », dis-j. Je le savais car j’avais remarqué un panneau dans l’entrée de l’hôtel fournissant cette précision, parce que, chez nous, un bain ne coûtait que cinq cents. Mais Charlie se moquait du prix. « Même si ça coûtait vingt-cinq dollars, ça me serait égale. Un bain me sauvera la vie, pour autant qu’elle puisse l’être. Je veux que l’eau soit assez chaude pour cuire un poulet. Et pourrais-tu aussi aller me chercher des médicaments chez l’apothicaire ? »

Je dis, « Je me demande ce que dirait le Commodore s’il savait que celui qu’il a choisi pour diriger ses opérations est si souvent malade parce qu’il boit trop.

– Assez parlé, supplia-t-il. Va trouver la femme. Brûlant, dis-lui.

– Je reviendrai après avoir été chez l’apothicaire.

– Dépêche-toi, s’il-te-plaît. »

Babel, pages 63-64

Dans l’Amérique de la Ruée vers l’or, honneur, dollar et rivalités mènent sur de sombres chemins, où la mort se tient en embuscade. Les frères Sisters, Eli et Charlie, sont des professionnels : ils tétanisent, tuent et ramassent le pactole pour leur grand chef, le Commodore. Leur sinistre réputation les précède. Pour notre part, nous les suivons dans les méandres absurdes de leur dernière mission, l’exécution d’un chercheur d’or. L’indifférence de l’un fait échos à l’introspection de l’autre, qui, inlassablement, cherche à donner du sens à sa vie. Chevaux, alcool, superstitions, femmes, bandits… des ingrédients, qui, combinés de mille manières, donnent naissance à autant de péripéties.

Les Frères Sisters est un bel hommage aux classiques du western : humour noir et excentricité se font la part belle, sans jamais tomber dans la caricature. Tout y est et pourtant tout est détourné. J’aime comment Patrick DeWitt revisite ce genre, j’aime comment, avec des mots, il projette les Sept Mercenaires et Rio Bravo sur l’écran de ma mémoire, tout en s’en éloignant constamment. À coup de rire, tout est dans la finesse : la sincérité et la puissance de la relation qui lie les deux frères, l’évanescence de l’illusion amoureuse, et l’inanité de la quête du pouvoir et de la richesse.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et Chocolat amer de Laura Esquivel.

Écoutez les premières pages !

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