Louis Calaferte, Requiem des innocents

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Calaferte - Requiem des innocentsC’était généralement le samedi matin. Je sortais de chez moi avec un bout de pain, mon petit déjeuner, et déjà, dans la fraîcheur, découpé sur l’horizon des gazomètres qui bordaient le terrain vague, tel un jeune dieu inconnu, Schborn, mains dans le dos, seul au centre du terrain, salivait de tout son cœur. On voyait depuis la rue la petite mousse blanche jaillir de ses lèvres avancées, monter en l’air, rapidement, et retomber en chandelle. Schborn détenait, grâce à une savante projection de langue, le record de hauteur. J’étais champion de la distance en longueur, perfectionnant sans cesse ma façon de souffler la salive après l’avoir condensées entre mes joues. Et j’étais encore le seul à savoir cracher en arrière, par-dessus la tête, sans faire d’autre mouvement qu’un bref décalement du cou au départ du jet.

Entre deux coups de salive, Schborn, là-bas, de si bonne heure, mordait à belles dents sa tranche de pain. Rien de tel que mâcher longuement la mie pour qu’il vous monte à la bouche assez de salive afin de prétendre à tous les concours de cette nature. Le samedi, c’était le jour des glandes. Je me levais de bon matin. Ça me tenait bien avant les aurores. Je bourrais un peu mon frère Lucien dans le lit avant de me mettre debout. Je pensais à notre journée. À cette matinée heureuse. Ça me tapait gaiement dans le cœur. J’avais envie de crier et de rire. Le samedi, pour nous, c’était la joie. Je ne tenais plus en place du tout. Dès que j’entendais les vieux bouger, je sautais par terre. Au lever, ma mère, elle se présentait inabordable, grognon, nerveuse et odoriférante de la nuit. Il lui fallait une heure pour se mettre au diapason de la journée. Je recevais ma claque en apparaissant devant elle. Inévitable. Elle avait besoin de se détendre. J’étais là pour ça. Ensuite elle me taillait une tranche de pain que j’attrapais au vol, et je sortais.

Folio, pages 67-68

À coups de verbe et de crasse, Louis Calaferte nous livre le récit abrupt de son enfance. Pas très loin de Lyon, une zone. Une zone faite de pauvres, de violence, d’alcool, d’ignorance, de magouilles. Une zone où éducation et hygiène peinent à se frayer un chemin, à trouver résonance. Une zone où la vie persiste, avec ses ébréchures de soleil, rares mais précieuses. Une zone dont il faut sortir, mais qui laisse une trace au fond des corps.

Calaferte, Schborn, Lubitchs, Lédernacht… tous évoluent dans un cadre sombre et miséreux, où la vie s’apparente tantôt à la survie, tantôt à l’autodestruction. Une vie que l’auteur parvient à animer grâce à une plume intransigeante et acerbe, prête à relever l’émotion, à la transmettre. Entre sourire et écœurement, il nous frappe là où ça fait mal, dans le cœur de nos bonnes intentions, de notre confort quotidien. Un « notre » qui exclut, maintient à la marge toute épine dans le pied de notre société. Heureusement, parfois, au milieu du désœuvrement et de la brutalité, la course à la dignité humaine ne s’arrête pas. Alors, à bout de souffle, nous parvenons à la 217e et dernière page de ce premier ouvrage, de cette révolte en format poche.

Du même auteur, lisez La Mécanique des femmes.

Découvrez aussi La Nuit tombée d’Antoine Choplin et Instruments des ténèbres de Nancy Huston.

Écoutez les premières pages !

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