Archives Mensuelles: juillet 2016

Patrick DeWitt, Les Frères Sisters

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DeWitt - Les Frères SistersJe me réveillai à l’aube avec une douleur persistante à la tête, plutôt due à une fatigue générale qu’à l’abus d’alcool, même si boire n’avait pas amélioré la situation. Je plongeai mon visage dans la cuvette pleine d’eau et brossai mes dents devant la fenêtre ouverte pour sentir la brise sur mon crâne. Il faisait frais dehors, mais le fond de l’air était doux ; je sentais là les prémices du printemps, ce qui me procura une grande satisfaction, accompagnée d’un sentiment d’ordre et de justice. Je traversai la chambre pour voir comment Charlie abordait la journée. Il allait beaucoup moins bien que moi.

« Je me sentais fébrile moi aussi, lui dis-je, mais ça va de mieux en mieux. Je crois que cette poudre pour les dents a un genre de vertus curatives.

– Commande-moi un bain, croassa-t-il, enfoui au milieu des édredons et des draps. Dis à la femme que je le veux brûlant.

– Un bain coûte vingt-cinq cents », dis-j. Je le savais car j’avais remarqué un panneau dans l’entrée de l’hôtel fournissant cette précision, parce que, chez nous, un bain ne coûtait que cinq cents. Mais Charlie se moquait du prix. « Même si ça coûtait vingt-cinq dollars, ça me serait égale. Un bain me sauvera la vie, pour autant qu’elle puisse l’être. Je veux que l’eau soit assez chaude pour cuire un poulet. Et pourrais-tu aussi aller me chercher des médicaments chez l’apothicaire ? »

Je dis, « Je me demande ce que dirait le Commodore s’il savait que celui qu’il a choisi pour diriger ses opérations est si souvent malade parce qu’il boit trop.

– Assez parlé, supplia-t-il. Va trouver la femme. Brûlant, dis-lui.

– Je reviendrai après avoir été chez l’apothicaire.

– Dépêche-toi, s’il-te-plaît. »

Babel, pages 63-64

Dans l’Amérique de la Ruée vers l’or, honneur, dollar et rivalités mènent sur de sombres chemins, où la mort se tient en embuscade. Les frères Sisters, Eli et Charlie, sont des professionnels : ils tétanisent, tuent et ramassent le pactole pour leur grand chef, le Commodore. Leur sinistre réputation les précède. Pour notre part, nous les suivons dans les méandres absurdes de leur dernière mission, l’exécution d’un chercheur d’or. L’indifférence de l’un fait échos à l’introspection de l’autre, qui, inlassablement, cherche à donner du sens à sa vie. Chevaux, alcool, superstitions, femmes, bandits… des ingrédients, qui, combinés de mille manières, donnent naissance à autant de péripéties.

Les Frères Sisters est un bel hommage aux classiques du western : humour noir et excentricité se font la part belle, sans jamais tomber dans la caricature. Tout y est et pourtant tout est détourné. J’aime comment Patrick DeWitt revisite ce genre, j’aime comment, avec des mots, il projette les Sept Mercenaires et Rio Bravo sur l’écran de ma mémoire, tout en s’en éloignant constamment. À coup de rire, tout est dans la finesse : la sincérité et la puissance de la relation qui lie les deux frères, l’évanescence de l’illusion amoureuse, et l’inanité de la quête du pouvoir et de la richesse.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et Chocolat amer de Laura Esquivel.

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Andrée Chedid, L’Autre

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Chedid - L'AutreIls dansent, ensemble maintenant. Une ronde à trois.

D’abord, un lent cérémonial, jusqu’à ce que le mouvement les saisisse, les habite, les emporte peu à peu.

L’air se ranime. La sueur est bonne. Le souffle se presse dans la bouche, emplit les oreilles. La terre s’allège, la terre naît, la terre aime

– La terre nous aime, Aga !…

Poupée sans tête, nuit à n’en plus finir, chairs vieillies, horizons durs, rocaille des visages, mots qui démolissent… En cet instant tout ce qui entaille, tout ce qui mutile, se dissipe, s’efface. Il n’y a plus de grisaille, plus de blessure. En cet instant, tout vit !

– Il est vivant, Aga !… Vivant !

L’écharpe violette, les pans de la veste brune, la robe rouge, les hardes de la poupée, les nattes défaites d’Aga, tourbillonnent, flottent à l’horizontale, s’écartent, se joignent, se déploient en éventail, s’assemblent. Ce cercle de feu mobilise la nuit, fait éclater l’ombre.

Sur le terre-plein, la danse domine.

Des vagues de joie s’éternisent sur le rebord du temps.

J’ai lu, pages 84-85

Dans la clarté d’un jour paisible, Simm traverse le village pour rentrer chez lui. Lorsque tout à coup une silhouette blonde apparaît dans l’encadrement bleu d’une fenêtre de l’hôtel Splendid, son âme se trouve comme happée, prise en étaux face à cet écho. La langue qu’ils parlent n’est pas la même, et pourtant elle est un pont entre deux rives, entre deux êtres séparés par leurs origines, leurs vies – quelques mètres seulement. Ils se comprennent. Lorsque tout à coup, la terre tremble, remue, aspire la vie à sa surface, l’enterre. Sim est persuadé que l’homme est là, sous les décombres. Reste à en persuader le monde pour obtenir l’aide nécessaire…

L’Autre est le poème de l’altérité, de la marche irraisonnée du monde. Andrée Chedid manipule l’absurde beauté de la vie, la modèle avec ses mots et nous emporte. En suspension au-dessus des décombres, on croit et on danse avec Simm, on creuse, on parvient à un rayon de soleil et d’humain. La prose fait tout, elle étreint le cœur et nous perd. Mais l’espoir persiste, insolent.

Découvrez aussi La Nuit tombée d’Antoine Choplin et Retour à Malaveil de Claude Courchay.

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Louis Calaferte, Requiem des innocents

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Calaferte - Requiem des innocentsC’était généralement le samedi matin. Je sortais de chez moi avec un bout de pain, mon petit déjeuner, et déjà, dans la fraîcheur, découpé sur l’horizon des gazomètres qui bordaient le terrain vague, tel un jeune dieu inconnu, Schborn, mains dans le dos, seul au centre du terrain, salivait de tout son cœur. On voyait depuis la rue la petite mousse blanche jaillir de ses lèvres avancées, monter en l’air, rapidement, et retomber en chandelle. Schborn détenait, grâce à une savante projection de langue, le record de hauteur. J’étais champion de la distance en longueur, perfectionnant sans cesse ma façon de souffler la salive après l’avoir condensées entre mes joues. Et j’étais encore le seul à savoir cracher en arrière, par-dessus la tête, sans faire d’autre mouvement qu’un bref décalement du cou au départ du jet.

Entre deux coups de salive, Schborn, là-bas, de si bonne heure, mordait à belles dents sa tranche de pain. Rien de tel que mâcher longuement la mie pour qu’il vous monte à la bouche assez de salive afin de prétendre à tous les concours de cette nature. Le samedi, c’était le jour des glandes. Je me levais de bon matin. Ça me tenait bien avant les aurores. Je bourrais un peu mon frère Lucien dans le lit avant de me mettre debout. Je pensais à notre journée. À cette matinée heureuse. Ça me tapait gaiement dans le cœur. J’avais envie de crier et de rire. Le samedi, pour nous, c’était la joie. Je ne tenais plus en place du tout. Dès que j’entendais les vieux bouger, je sautais par terre. Au lever, ma mère, elle se présentait inabordable, grognon, nerveuse et odoriférante de la nuit. Il lui fallait une heure pour se mettre au diapason de la journée. Je recevais ma claque en apparaissant devant elle. Inévitable. Elle avait besoin de se détendre. J’étais là pour ça. Ensuite elle me taillait une tranche de pain que j’attrapais au vol, et je sortais.

Folio, pages 67-68

À coups de verbe et de crasse, Louis Calaferte nous livre le récit abrupt de son enfance. Pas très loin de Lyon, une zone. Une zone faite de pauvres, de violence, d’alcool, d’ignorance, de magouilles. Une zone où éducation et hygiène peinent à se frayer un chemin, à trouver résonance. Une zone où la vie persiste, avec ses ébréchures de soleil, rares mais précieuses. Une zone dont il faut sortir, mais qui laisse une trace au fond des corps.

Calaferte, Schborn, Lubitchs, Lédernacht… tous évoluent dans un cadre sombre et miséreux, où la vie s’apparente tantôt à la survie, tantôt à l’autodestruction. Une vie que l’auteur parvient à animer grâce à une plume intransigeante et acerbe, prête à relever l’émotion, à la transmettre. Entre sourire et écœurement, il nous frappe là où ça fait mal, dans le cœur de nos bonnes intentions, de notre confort quotidien. Un « notre » qui exclut, maintient à la marge toute épine dans le pied de notre société. Heureusement, parfois, au milieu du désœuvrement et de la brutalité, la course à la dignité humaine ne s’arrête pas. Alors, à bout de souffle, nous parvenons à la 217e et dernière page de ce premier ouvrage, de cette révolte en format poche.

Du même auteur, lisez La Mécanique des femmes.

Découvrez aussi La Nuit tombée d’Antoine Choplin et Instruments des ténèbres de Nancy Huston.

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Agnès Desarthe, Poète maudit

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Desarthe - Poète mauditJe me suis levé pour danser. Je me disais que debout j’aurais plus de chance de voir ce qu’Iris fabriquait. Arrivé au milieu de la piste, j’ai vu qu’elle était assise toute seule sur un banc le long du mur. J’avais mal commencé la soirée, il fallait que je me rachète. Je me suis rapproché d’elle subtilement, tout en continuant de danser. Cette fois, j’espérais qu’elle ne me regardait pas. Alors que je n’étais plus qu’à quelques mètres d’elle, Farid m’a doublé et il s’est assis à côté d’elle. Elle lui a souri, et j’ai souri bêtement à ce sourire qui ne m’était pas destiné. Comme c’était décidément un jour de courage, je suis allé m’asseoir avec eux.

Iris était entre Farid et moi. Ses petites mains blanches étaient posées sur ses genoux serrés. Elle se tenait très droite et regardait devant elle. On ne savait pas quoi dire. À un moment, j’ai croisé le regard de Farid par-dessus l’épaule d’Iris et on a commencé à avoir un fou rire. Je n’avais pas envie qu’Iris pense qu’on se moquait d’elle, alors j’ai baissé la tête et j’ai fait comme si j’avais avalé de travers. Je me suis mis à tousser comme un fou et Farid en a profité pour inviter Iris à danser.

L’École des Loisirs, pages 55-56

Dans cet ouvrage d’une centaine de pages, Agnès Desarthe écrit la difficulté de trouver les mots, et particulièrement lorsqu’on est adolescent et amoureux.

Comme à toutes les vacances, Sébastien part en colonie et y retrouve les monos et les amis. Mais cette année, il fait aussi la rencontre d’Iris, rousse et polyallergique. L’apparente fragilité de la jeune fille aura tôt fait de le séduire et de lui donner une certaine inspiration… Car cette fois-ci, l’activité principale sera un concours de poésie. Ceci donnera un mélange surprenant de poèmes aux rimes innovantes, de recettes revisitées et de modes d’emploi traduits comme Shakespeare.

Sous la plume de l’auteure, les amours naissantes et les relations d’amitié sont présentées avec humour et tendresse. On sourit et on rit : Agnès Desarthe manie avec brio une écriture percutante et nous offre ainsi un roman touchant par la sincérité et la maladresse de ses personnages.

De la même auteure, lisez Je ne t’aime pas, Paulus, Le Remplaçant, Une partie de chasse, Ce qui est arrivé aux Kempinsky et Naissances.

Découvrez aussi E = mc² mon amour de Patrick Cauvin et Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh.

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