Archives Mensuelles: septembre 2015

Agnès Desarthe, Ce qui est arrivé aux Kempinski

Par défaut

Desarthe - Ce qui est arrivé aux KempinskiJe ne crois pas à la vie éternelle. Je ne crois pas non plus à la mort éternelle. J’envisage que les disparus reviennent sous forme de crocus ou de lièvre. La conviction n’est pas mon fort. Le cimetière de Pantin m’a plu immédiatement. Je ne sais pas comment sont les autres, mais j’ai été surprise d’y voir tant d’arbres, d’y retrouver les vieilles fontaines en fonte des squares de mon enfance, et d’y sentir cette odeur de campagne, de feuilles cuites par le soleil et d’herbe chaude. Je me suis dit que j’avais une chance incroyable de pouvoir apprécier tous ces détails. Je redoutais de croiser une famille endeuillée, une vraie, une qui se fiche pas mal des rameaux et des coussinets de mousse aux abords des trottoirs, une qui pleure, qui souffre, dont les genoux se dérobent à la vue du trou. Les miens étaient fermes et nous étions seules, Irma Waltz – car c’est ainsi que se nommait la responsable des Pompes funèbres parisiennes – et moi, face à la fosse dans laquelle les employés avaient déposé le cercueil de tonton Achille. Je fixai le couvercle en bois, m’efforçant d’éprouver du chagrin. La chaleur qui entoure nos épaules et nos bras, tonton Achille ne la sent pas, me suis-je dit. Ses yeux fermés ne distinguent aucune clarté. Pas une pensée dans son esprit. Il est aussi inerte qu’un caillou du chemin. En lui, les souvenirs, les songes demeurent séquestrés à jamais.

Éditions de l’Olivier, pages 94-95

J’essaie souvent de faire un petit résumé du livre que je chronique, mais pas cette fois. Après un temps à fixer le clavier, à feuilleter le recueil, à effacer ce que je n’ai pas encore écrit, je me dis que c’est entreprise vaine. Que raconter ? 14 situations initiales ? 14 protagonistes ? 2-3 retournements de situation ? Non. Car ces situations n’ont rien d’initiales, elles sont continuellement taquinées et détournées par l’auteure. Car je ne saurai décrire intelligemment ses personnages, spécialement en quelques mots. Car ôter le charme de la découverte c’est fausser l’équilibre de la prose d’Agnès Desarthe.

Quatorze nouvelles pour se laisser emporter, accepter de ne pas comprendre, voir se transformer le rationnel en irrationnel. En effet, lorsque le quotidien devient irréel et que l’apesanteur ne fait plus le poids, le familier se transforme et le paradoxe s’expose au grand jour. J’aime la manière dont Agnès Desarthe mène un chemin parallèle au réalisme, en le frôlant de temps à autre, mais sans s’y fondre.

De la même auteure, lisez Une partie de chasse, Le Remplaçant, Poète maudit, Je ne t’aime pas, Paulus et Naissances.

Découvrez aussi Châteaux de la colère d’Alessandro Baricco et Marguerita Dolcevita de Stefano Benni.

Écoutez les premières pages !

Nina Bouraoui, Garçon manqué

Par défaut

Bouraoui - Garçon manquéC’est moi que tu imiteras en France. C’est de moi que tu tiendras ça. Cette ronde sexuelle. Cette façon d’aller vers l’autre. De provoquer. De demander. De chercher. Toi tu ne viens jamais vers moi. Tu attends mon signe. Tu me subis. Je te traverse. Et je danse comme un homme. Je t’apprends à marcher comme Steve McQueen. Je t’apprends à jouer. Je t’apprends à nager le crawl sans t’étouffer. À te servir de la mer. Un, deux. Une nage à deux temps. Intérieur, extérieur, ta vie à deux temps. Toi, moi, toi, moi. Je suis en toi, Amine. Tu es pénétré.

Tu as les cheveux longs, noirs et bouclés. Tu pleures pour un rien. Tu gémis. On t’appelle la fontaine. Tu fais des crises de nerfs. Je te monte à la tête. Ta peau est si blanche, si fine. Tu veilles sous la peau d’une fille. Je t’apprends les forces du corps. Je t’aime comme un homme. Je t’aime comme si tu étais une fille. Tu fondes le mensonge de toute ma vie. Le monde entier se trompera sur moi.

Le Livre de Poche, pages 62-63

Dans Garçon manqué, Nina Bouraoui nous parle d’un rapport ambigu au genre et à la nationalité. À ce qui fonde, dans les grandes lignes, l’identité. Jusque-là, sur le papier, ça a tout pour m’intéresser. Mais… mais je n’ai pas réussi à accrocher, à comprendre où elle voulait nous emmener.

Il me paraît toujours compliqué de critiquer un ouvrage mâtiné de quête identitaire. Qui suis-je pour parler d’une vie – et d’un monde – que je ne connais pas ainsi que des mots que l’auteur a choisis, qui entrent en résonnance avec son vécu ? Mais (bis)… mais lorsque les phrases font en moyenne trois mots pendant 189 pages, il est difficile de trouver les connecteurs logiques.

En bref, j’ai tourné les pages rapidement, pour arriver au bout, en saisir le tout, éventuellement l’apprécier. Ça n’a pas été le cas. Mais (ter)… mais peut-être que ça vous parlera mieux qu’à moi !

Découvrez aussi Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi.

Ecoutez les premières pages !

Pinar Selek, Parce qu’ils sont arméniens

Par défaut

Selek - Parce qu'ils sont arméniensDans ma famille, l’allégeance à la gauche interdisait la moindre allusion aux appartenances ethniques. Le refus de la stigmatisation raciale et l’internationalisation peuvent rendre insensible à la hiérarchisation ethnique dans le pays où l’on vit. On ne parlait jamais des contrées d’où nos grands-parents étaient venus, ni des mélanges opérés. Être stambouliote, c’était de toute façon porter en soi un peu des Balkans, un peu de Caucase et un peu d’Anatolie. Aussi, en tant que famille stambouliote de gauche, nous avions adopté l’identité turque dominante.

Et si, à travers les mille variantes des slogans, on te rappelle chaque jour que tu es le maître des lieux, une cuirasse d’assurance enveloppe ton âme. L’armure du maître de maison. Je ne peux mentir, j’ai porté cette armure.

Liana Levi, page 36

Un siècle depuis le génocide arménien. 100 ans de violences plus ou moins dissimulées, de déni, de silence. Un drame tabou qui marque les générations successives, en creux de l’histoire officielle. Pinar Selek retrace des étapes de son chemin de vie, des souvenirs qui se fondent dans une histoire nationale. Car comment se construire lorsque chaque jour des slogans prônant la supériorité nationale sont déclamés, lorsque chaque jour les noms arméniens sont tus, abattus ? L’incompréhension prend alors plusieurs visages : celle d’une enfant qui observe – juge – la soumission, l’humiliation ; celle d’une Turque qui apprend le silence, la violence ; celle d’une militante qui se heurte aux travers de l’engagement collectif ; celle d’une adulte qui apprend la souffrance et l’impuissance ; celle…

Le génocide arménien, on en a entendu parler, ou non. Il ne fait pas partie d’une connaissance qui serait « patrimoine mondial ». On connaît peut-être son nom, quand il a eu lieu (« merci » centenaire !), ses acteurs… Quoique. Les connait-on ? Quel autre nom que génocide saurions-nous adjoindre à l’adjectif arménien ? À part « abricot », je ne vois pas, et ça ne pèse pas bien lourd quand il s’agit de parler d’un peuple.

Parce qu’ils sont arméniens ne donne pas les billes pour répondre à ces questions, mais là n’est pas son intention. Témoignage personnel en regard d’une histoire collective, il marque par son autocritique et sa sensibilité.

Découvrez aussi La Nuit tombée d’Antoine Choplin et Le Miel d’Harar de Camilla Gibb.

Ecoutez les premières pages !

Eric Simard, Le Souffle de la pierre d’Irlande

Par défaut

Simard - Le Souffle de la pierre d'IrlandeIl me semblait avoir vécu plus d’aventures durant ces premiers jours en Irlande que durant tout le reste de ma vie. Stephen m’aidait pendant les cours lorsque le sens de certains mots anglais m’échappait, mais, dans l’ensemble, je me débrouillais correctement. C’est incroyable comme il est facile de pratiquer une langue quand on se sent bien ! La présence de Fiona y était pour quelque chose…

Maman s’étonna des efforts que je fournissais : je notais tous les nouveaux mots sur un répertoire et les récitais chaque jour.

« Ça te réussis, l’Irlande ! » me dit-elle.

Georg rentra un soir avec un gros dictionnaire de gaélique ancien. Après le dîner, maman et lui s’enfermèrent dans le bureau. « Ils sont en train de traduire le manuscrit », pensai-je. Je pestai contre l’amplificateur qui m’avait lâché dès le premier soir.

De toute façon, avec les événements des derniers jours, j’avais d’autres idées en tête… Je m’endormis cette nuit-là en rêvant que Fiona se penchait sur mon visage et me parlait. Ses cheveux roux se mêlaient aux nuées d’oiseaux qui peuplaient le ciel. Les nuages s’étiraient autour de ses mèches en de longs rubans diaphanes. Je ne parvenais pas à comprendre ses paroles, mais le timbre de sa voix me rassurait.

Magnard, pages 35-36

Un soir, la mère de William lui annonce qu’ils vont déménager en Irlande. Ah ! l’Irlande… Pays de ce père disparu, pays qui abriterait une bien mystérieuse pierre. Nouvelle langue, nouvelles découvertes, nouveaux amis. Alors que sa mère est plongée dans la traduction d’un manuscrit ancien en compagnie de Georg, William est obnubilé par Fiona. Ses cheveux roux, sa cécité, son étrange rapport à la terre et aux oiseaux. Près d’elle, il va peu à peu apprendre à communiquer autrement, à envisage un monde qui serait autre, à la respiration bien particulière…

Petite, j’ai lu et adoré ce livre. Puis je l’ai vendu. Quelques années ont passé et, flânant dans une librairie, je suis retombée dessus. Sourire au coin des lèvres, petite contraction au creux du ventre qui, le temps d’un instant, m’a ramenée dix ans en arrière. Nécessairement, j’ai sorti mon porte-monnaie et l’ai racheté. Depuis, il reposait sur les étagères de ma bibliothèque. Un beau jour, j’ai fini par m’en saisir à nouveau et me suis replongée dans ce souffle qui à l’époque m’avait marquée. C’est avec tendresse que j’ai tourné les pages, renoué avec ces personnages à demi oubliés. La tonalité en est résolument enfantine, mais c’est une jolie histoire. Je ne peux que conseiller de la découvrir enfant, ou de la faire découvrir à des enfants…

À quand une rencontre fortuite avec La Petite Barbare ? Une autre histoire de pierre et de jeune fille peu ordinaire – Iris, cette fois-ci.

Découvrez aussi L’Autre de Pierre Bottero et Coeur d’encre de Cornelia Funke.

Ecoutez les premières pages !

Delphine de Vigan, No et Moi

Par défaut

Vigan - No et moiNous sommes attablés devant une pizza de chez Picard dont j’ai mis de côté l’emballage, les rideaux sont tirés, la petite lampe du salon nimbe nos visages d’une lumière orangée. Nous sommes dans un appartement parisien, au cinquième étage, fenêtres fermées, à l’abri. Je commence à parler et très vite je perds le fil que j’ai de les convaincre, le désir de voir No parmi nous, assise sur nos chaises, sur notre canapé, buvant dans nos bols et mangeant dans nos assiettes, je ne sais pas pourquoi je pense à Boucle d’Or et aux trois ours, alors que No a les cheveux noir et raides, je pense à cette histoire du livre que ma mère me lisait quand j’étais petite, Boucle d’Or a tout cassé, le bol, la chaise et le lit, et l’image revient sans cesse, j’ai peur de perdre mes mots alors je parle à toute vitesse, sans rien suivre, je parle longtemps, je raconte je crois comment j’ai rencontré No, le peu que je sais d’elle, je parle de son visage, de ses mains, de sa valise bringuebalante, de son sourire si rare. Ils m’écoutent jusqu’au bout. Ensuite il y a un silence. Un long silence.

Le Livre de Poche, pages 108-109

Lou Bertignac, adolescente surdouée, fait face à la vie avec des armes peu ordinaires. Dans un monde où la douleur peut anéantir et le malheur s’installer sans prévenir, elle se tient en dehors, observe, joue avec les mots, expérimente, élabore des théories, défie le destin. Un jour, elle rencontre No et se trouve confrontée à un regard vide, à une solitude. Petit à petit, aider No, sauver cet espoir, sera tout ce qui importe.

Les mots de Delphine de Vigan semblent dépeindre un monde dur, douloureux. Et pourtant… Pourtant, chaque phrase, chaque intention apporte sa dose d’optimisme et de possible. Avoir treize ans n’est plus une fatalité, être seul non plus. Entre l’exposé sociologique et l’expérience de vie, plusieurs mains parviennent à construire un pont. Frêle, certes, mais qui permet d’avancer.

Cette auteure que j’ai découverte récemment me bouleverse à chaque ouvrage. Avec des phrases belles et incisives, elle frappe en plein là où ça fait mal, mais du même coup met du baume au cœur. Cette capacité à donner toute leur légitimité à des maux parfois ordinaires, sans jamais tomber dans le pathos, soulage.

Découvrez aussi La Tête en friche de Marie-Sabine Roger et Marguerita Dolcevita de Stefano Benni.

Ecoutez les premières pages !

Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi, Le Jour Où Nina Simone a cessé de chanter

Par défaut

Al Joundi, Kacimi - Le Jour où Nina Simone a cessé de chanterUne après-midi du mois de juillet, j’étais sur le plateau de tournage. J’avais un monologue où j’interrogeais le miroir, soudain j’ai ressenti une grande douleur comme si mon corps était pris dans une centrifugeuse. Je n’oublie jamais mon texte, mais ce jour-là j’avais des trous j’avais mal au ventre, j’avais envie de pisser, je suis montée aux toilettes, j’ai baissé ma culotte blanche et j’ai vu qu’elle était couverte de sang. Mon père m’avait parlé de l’évolution du corps des jeunes filles, de la contraception, et des règles, je connaissais tout cela, mais j’ai eu peur. J’ai pleuré, ma mère a quitté son travail en catastrophe, elle avait donné l’alerte. Des bombes tombaient sur la corniche. Je pleurais sur le siège avant. Le soleil déclinait sur la mer. Devant l’immeuble, mon père souriant m’attendait avec un bouquet de fleurs et des Tampax.

Actes Sud, p. 59

Texte à quatre mains, une voix qui s’élève : celle d’une femme qui hurle à la liberté.

Dans un Liban en proie à la guerre civile, la narratrice se construit. Avec ou en dépit, c’est selon. Qu’elle soit physique, sociale, sexuelle, religieuse ou politique, son père lui apprend à n’en rien abandonner. Aucune concession, au risque de s’y perdre. Pour survivre ? Des histoires. Pardon… pour vivre. De Beyrouth à Paris, c’est un chemin semé de violence, de plaisir et de folie.

Liberté, liberté, liberté… difficile d’écrire sur Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter sans en faire une répétition systématique. Peut-être parce que ce texte poignant ne se raconte pas tant qu’il se lit, qu’il s’éprouve. Il se vit aussi : sur la scène, une comédienne qui se joue elle-même. Et sur la page, une femme qui parfois se joue d’elle-même.

Sentiment que quelques lignes ne me permettront pas d’expliquer le sentiment qui m’a envahie à la lecture de ce livre. Sentiment également que je ne saurais quoi faire de lignes supplémentaires. Alors je m’arrête.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Le Miel d’Harar de Camilla Gibb.

Écoutez les premières pages !