Archives Mensuelles: mai 2015

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine

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Del Amo - Une éducation libertineLe ciel était d’anthracite. Les nuages, continents opaques, roulaient au-delà, étalaient leurs ombres sur le désordre des toits. De la saillie de milliers de cheminées arthritiques jaillissait une fumée, s’exhalait une haleine par autant de bouches, aussi blanche qu’une semence, des milliers de semences éjaculées dans le ciel torve et stérile. Puis l’émanation de ces entrailles minérales déversait avec cupidité sa chaleur sur les corps, sous la croûte des toits, quelque part dans les méandres de la ville. Cette émanation s’élevait superbement, fleurissait, s’accouplait à d’autres. Ensemble, elles dominaient Paris, opposaient au soleil une nouvelle barrière, tamisaient les jours, retenaient les nuits. Des mouettes au plumage pétrifié de carbone survolaient la ville dans cet enfer et leurs cris, quintes de toux, se mêlaient aux croassements des freux jonchant les rues de leurs reflets de métal, de leurs pattes incisives.

Folio, page 221

Une éducation libertine, c’est :

  • L’histoire du jeune Gaspard qui quitte Quimper et sa porcherie d’enfance pour Paris et ses raffinements, sa débauche.
  • L’histoire d’une ascension sociale, ou tout comme.
  • La Seine qui revient à toutes les pages. Pour un roman qui se passe à Paris, fallait trouver l’idée.
  • Une métaphore filée (mais assez mal, du coup ça fait des nœuds) du Sexe sous toutes ses formes. On pourra d’ailleurs savourer Paris sous les traits d’une vulve géante et nauséabonde. Le pied.
  • Un roman initiatique qui s’embourbe.
  • La référence inutile à L’Éducation sentimentale. Laissons à Flaubert ce qui est à Flaubert.

Suite à cette lecture, je sais que :

  • Des cheminées peuvent être arthritiques et une bouche iconoclaste (entre autres). Pourquoi pas, remarque.
  • Paris puait, puait, puait.
  • La Seine était sale, sale, sale.
  • Les gens étaient dégoûtants, dégoûtants, dégoûtants.
  • « Le contact du pectoral sous [une] paume [peut inonder un] corps de concupiscence » (pour plus de détails sur cette magnifique scène de sexe, allez tout de suite à la page 213, sans passer par la case Départ).
  • Parler d’homosexualité, c’est bien. D’ailleurs, on n’est pas homophobes. Mais faudrait quand même pas oublier que la sodomie, c’est l’humiliation, l’asservissement, la soumission. Le Mâââââl.

Suite à cette lecture, je pense que :

  • Quand on compare de la fumée à une haleine, qui serait aussi blanche qu’une semence (que mille semences même ! plus y en a, plus c’est blanc ?) qui serait éjaculée dans un ciel stérile, et bien ça revient à confondre la bouche et le sexe. Dans ce cas précis, je conseille : des cours d’écriture, une révision de l’anatomie, un abonnement chez le psy (c’est monsieur Freud qui s’en donnerait à cœur joie !)
  • Certains auteurs imaginent qu’ils sont encore payés à la ligne.
  • Certains auteurs imaginent que s’ils adjoignent n’importe quel adjectif à n’importe quel nom, ça aura bien du sens pour quelqu’un et puis que, finalement, même si ça n’en a pas, c’est poétique.
  • Certains auteurs imaginent que la finesse, c’est superflu.

Et sinon :

  • Jean-Baptiste Del Amo est vachement en avance sur son temps : en 2008, écrire un roman qui tourne autour de l’homosexualité, c’était pas encore la mode.
  • Les comités des prix Goncourt du Premier Roman, Laurent Bonelli, Fénéon et François Mauriac de l’Académie française devaient se dire que c’était avant-gardiste et super politique comme ouvrage.

Je me souviens d’un cours de français où le sujet de dissertation était, en gros et à propos de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal : Julien est-il un parvenu qui ne parvient à rien ? Ça avait donné lieu à un débat avec moult arguments et contre-arguments.

Ici, nous pouvons affirmer clairement que Gustave est un parvenu qui ne parvient à rien, et que c’est inintéressant au possible. Soyons fous et allons jusqu’à dire que Jean-Baptiste Del Amo est un auteur qui ne parvient pas à grand-chose.

 Découvrez plutôt La Nuit des princes charmants de Michel Tremblay et Danse noire de Nancy Huston.
Ecoutez les premières pages, ça vaut le détour !
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Anne Cuneo, Le Maître de Garamond

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Cuneo - Le Maître de GaramondD’un crayon agile, il a tracé les lettres :

MISET…BALI…RIBITORIAD

« Celles-ci étaient sur une pierre brisée, le reste manquait. Elles me plaisaient tout particulièrement, à cause de leurs proportions. Je n’avais pourtant jamais entendu parler de calligraphie humaniste, à l’époque. Tout juste de typographie. »

Maître Lefèvre les a contemplées, d’abord de près, puis de loin.

« Et maintenant, on vous envoie à Venise ? Je trouve l’idée excellente. »

« C’est essentiellement pour trouver des textes à publier. »

« Profitez-en pour apprendre ce que Venise peut transmettre. Vous ramènerez n France ce que notre compatriote Nicolas Janson, qui a quitté Paris pour apprendre l’imprimerie et n’y est jamais revenu, a laissé là-bas. » Il s’est soudain ressouvenu de moi. « Toi aussi, tu pars pour Venise, à ce qu’il paraît. N’oubliez pas, mes enfants : la manière dont l’Écriture sera couchée sur le papier, le fait qu’elle soit ou non lisible, cela est aussi vital que la pureté même du texte. »

Il a fouillé dans ses papiers.

« Puisse le paysan au manche de sa charrue en chanter des passages, le tisserand en moduler des bribes dans le va-et-vient de ses navettes, le voyageur alléger la fatigue de sa route avec des histoires ; puissent celles-ci faire les conversations de tous les chrétiens ! C’est beau, n’est-ce pas ? C’est mon ami Didier Érasme qui m’écrit cela. C’est une leçon qu’il faut retenir jusque dans la forme des lettres. »

« Vous devriez dire cela à Maître Estienne », a fait observer Maître Antoine. « Je crois qu’il ne le sait qu’à moitié. »

« Le simple fait qu’il vous envoie à Venise prouve qu’il le sait suffisamment. »

Là-dessus, nous nous sommes remis aux corrections. J’avoue ne pas avoir été tout à mon affaire. Ce qui s’était dit, le rôle que Maître Lefèvre attribuait à la typographie, me troublaient. Le métier que j’étais sur le point d’embrasser m’apparaissait soudain, pour la première fois, non plus comme un travail artisanal, mais comme une aventure de l’esprit.

Le Livre de Poche, pages 87-88

Issu d’une famille de drapiers, Claude Garamond découvre, émerveillé, l’imprimerie. Aux côtés de Maître Antoine Augereau, il débute alors son apprentissage. Mais plus que les techniques d’impression, la composition et la réflexion sur les textes, ce sont le dessin et la fonte de caractères qui l’attirent. Contrairement à son maître, clerc reconnu dans le milieu intellectuel, Claude se considère comme un simple artisan – un artisan au service de l’intellect tout de même. Seulement, face à une Église qui entretient le monopole des connaissances et chasse l’hérésie à tort et à travers, chercher à créer des caractères qui puissent être lus facilement par le plus grand nombre est une démarche engagée… et risquée. De Paris à Bâle, en passant par Venise et Poitier, aux côtés des plus grands du début de la Renaissance – Rabelais, Marot, Villon… –, il découvre un monde plein de richesses mais peu à peu en proie aux dérives les plus dangereuses.

Le Maître de Garamond, c’est une fresque humaniste, une aventure intellectuelle, une histoire de passions et de réflexion. En bref, un roman historique réussi. Anne Cuneo parvient avec brio à accrocher l’attention de son lecteur. D’ailleurs, tout est mis en place pour le plonger dans l’ambiance de l’ouvrage : le texte composé en Garamond, le style fluide qui s’accorde au propos, l’équilibre entre Histoire et histoire personnelle. Possédant quelques légères lacunes en termes de culture religieuse, il est agréable d’avancer de concert avec nos héros sur les cheminements de la pensée et de la théologie – pas de conversion en vue, rassurez-vous !

Un ouvrage d’où transparaît un amour des phrases, des mots, des lettres et de leurs graphies, tendant vers la construction d’une pensée cohérente, d’une médiation la plus large possible… Depuis cinq siècles, un bel idéal !

Découvrez aussi Les Piliers de la Terre de Ken Follett et Châteaux de la colère d’Alessandro Baricco.

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Martin Winckler, Les Trois Médecins

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Winckler - Les Trois médecinsOuais, les médecins ne sont pas des gens faciles. Les médecins, ça connaît des trucs qu’on n’imagine même pas. Les médecins, ça sait sur nous des choses qu’on aimerait mieux ne pas savoir. Les médecins, ça fait peur.

Les médecins, parfois, on aimerait savoir ce que ça a dans la tête. Mais on se le demande jamais. Ça fait trop peur d’y penser.

Les médecins, on se demande d’où ils sortent. On se demande s’ils se souviennent qu’ils n’ont pas toujours été médecins. On se demande s’ils ont été jeunes, un jour. On se demande si ça leur est arrivé de souffrir et d’avoir à aller chez le médecin.

Parce que, s’ils sont vraiment si éduqués que ça, pourquoi a-t-on parfois le sentiment qu’ils ne savent pas dire ni bonjour ni au revoir ni pourriez-vous me prêter une cuillère ni s’il vous plaît ni merci, ni un geste en sortant ni un sourire en passant quand on les croise dans l’escalier ?

C’est vrai, quoi, certains médecins sont tellement malpolis qu’on se demande qui les a élevés.

Jusqu’au moment où on se met à travailler dans une faculté de médecine.

Et là on comprend.

Enfin, quand je dis qu’on comprend, je ne veux pas dire qu’on accepte que tant de médecins soient si mal embouchés, si mal aimables, si mal élevés, si malotrus, si malfaisants.

Mais qu’on soupçonne comment ils le sont devenus. Ou restés.

Parce que les études de médecine, c’est pas une éducation. C’est la douche écossaise. Du chaud qui brûle, du froid qui glace, sans prévenir, pendant toutes leurs études.

Deux années de concours pour éliminer ceux qui ont du sentiment, ceux qui ont de la gentillesse. Les plus faibles, les plus fragiles – ceux qui nous ressemblent le plus.

Et puis pendant les deux années qui suivent, on leur dit qu’ils vont être les meilleurs… s’ils ne relâchent pas leurs efforts. S’ils font exactement ce qu’on attend d’eux. S’ils suivent bien les enseignements de leurs professeurs. S’ils apprennent tout par cœur. Sils ne se laissent pas distraire. Par rien. Et surtout pas par eux-mêmes.

P.O.L, pages 164-165

Les Trois Médecins ou les trois mousquetaires du soin. Forcément, ils sont quatre : Bruno Sachs, André Solal, Basile Bloom et Christophe Gray. Quatre pour qui « médecine » rime avec « accompagnement », « soin », « attention » et « éducation ». Quatre à combattre l’apprentissage et la pratique de la médecine dans ce qu’ils ont de plus consumériste, méprisant, écrasant et néfaste. Dans un chassé-croisé de 1973 à 2003, ce récit polyphonique nous emmène dans les couloirs et les amphis de la fac de médecine, de café en chambre d’étudiant. Il égrène les combats d’une époque – encore contemporaine : le droit à l’avortement et à la contraception, à un enseignement humain sans humiliation, la défense de la médecine générale, la place des femmes dans le corps médical et la société. Entre engagement moral et politique, c’est une histoire d’amour, d’amitié, de vie, de mots et de mort, sur fond de roman d’aventures.

Quel plaisir de retrouver d’Artagnan armé d’un stéthoscope et d’une bonne écoute. Tout y est : la jument jaune, les duels à répétition, les ferrets de la reine… Peut-être le scénario est-il parfois cousu de fil blanc, mais c’est pour une bonne cause et le tout fonctionne. Dans une langue fluide, Martin Winckler parvient à nous régaler tout en forçant la réflexion. Un bel hommage aux soignants et à la littérature.

Du même auteur, lisez La Maladie de Sachs.

Découvrez aussi La Fille du docteur Baudoin de Marie-Aude Murail et Le Reste est silence de Carla Guelfenbeim.

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