Camilla Gibb, Le Miel d’Harar

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Gibb - Le Miel d'HararLe samedi suivant, peu après midi, je l’ai retrouvé dans la cour de son oncle. Il m’a fait signe de le suivre dans la pièce principale. L’oncle a ouvert un coffre de bois trônant dans un coin. Plusieurs dizaines de petits livres reliés de cuir y étaient empilés. Chacun contenait un juz, c’est-à-dire un trentième du Coran. On n’utilisait ces livres qu’à une seule occasion, durant le mois de Safar, ce mois dangereux où les gens ne peuvent ni se marier ni voyager. Il y avait un juz pour chaque jour du mois. L’oncle d’Aziz était membre d’un conseil des anciens qui se réunissaient chaque soir de Safar pour lire un juz – afin d’éloigner le danger.

« Pour les enfants », a dit l’oncle.

J’ai regardé Aziz avec joie. Quel cadeau !

« Il te demande simplement de les lui rendre à Safar. Pour le reste de l’année, ils sont à toi. »

Nous nous sommes agenouillés et avons fait deux piles de livres, que nous avons mises dans un vieux sac de cuir servant généralement à transporter le khat. Je ne disais rien, toute à l’exquise sensation ressentie lorsque les petits livres recouverts de maroquin usé me tombaient entre les mains, toute à mon désir de toucher la peau d’Aziz.

« Hussein me les a donnés », ai-je menti à Nouria en empilant les livres dans un coin de notre chambre.

Babel, pages 220-221

Lilly est blanche et musulmane. Orpheline au Maroc, farendja en Éthiopie, exilée en Angleterre, elle conte son histoire. L’histoire d’une foi inébranlable, d’un monde en guerre, de traditions persistantes, d’un amour impossible.

C’est auprès d’un maître soufi qu’elle grandit, dans l’amour de l’islam. Jeune femme, elle se trouve plongée dans la tourmente et fuit à Harar. Entre Nouria et ses enfants, elle apprend une nouvelle langue, une nouvelle vie. Les difficultés du quotidien sont atténuées par la sérénité qu’elle trouve auprès des enfants auxquels elle apprend le Coran et la tendresse qu’elle éprouve pour Aziz, jeune médecin. Rattrapée par la violence des hommes, elle s’envole pour l’Angleterre, où elle tente de se reconstruire un monde à sa mesure. Cette fois-ci, c’est sa proximité avec Amina et ses petits qui permet à Lilly de retrouver un semblant d’équilibre, mis à mal cependant pas les résurgences du passé.

Un très beau roman, sur le fil. Les pages se tournent, je découvre un monde qui m’est étranger. Celui dans lequel Lilly évolue, mais également – et surtout – son monde intérieur. Le malaise naît dès les premières pages et ne me quitte pas pendant les 436 suivantes. C’est un malaise bienvenu, qui donne naissance à nombre d’interrogations, qui sûrement resteront sans réponse. L’auteure réussit le tour de force de ne pas se perdre dans les clichés. Il est question de religion, d’excision, de pauvreté et de racisme, sans que le jugement ne soit de mise. Les réalités se heurtent sans jamais vraiment se confondre : la mienne et celles de Lilly, d’Amina, de Nouria, de Gishta, d’Aziz, de Robin, de Yusuf. Lorsque expériences vie et de lecture se rencontrent…

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Le Ventre de L’Atlantique de Fatou Diome.

Ecoutez les premières pages !

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