Archives Mensuelles: février 2015

Todd Strasser, La Vague

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Strasser - La VagueRoss sortit dans le couloir et s’élança dans le bureau du principal. En chemin, plus d’une douzaine d’élèves s’arrêtèrent pour effectuer le salut de la Vague. Il les salua en retour et pressa le pas, inquiet de savoir ce qu’Owens voulait lui dire. D’un côté, si le principal lui annonçait qu’il y avait eu des plaintes et qu’il devait mettre fin à l’expérience, Ross savait qu’il en serait soulagé. Honnêtement, il n’avait jamais pensé que la Vague prendrait autant d’importance. Le fait que des élèves d’autres classes, d’autres niveaux même aient rejoint le mouvement l’épatait toujours autant. Jamais il n’aurait pensé que les choses tourneraient ainsi.

Pocket, pages 123-124

Ben Ross, professeur d’histoire, montre à sa classe un film sur l’Allemagne nazie et les camps. Les réactions ne tardent pas : l’horreur, bien sûr, mais c’est surtout l’incompréhension qui domine. Comment les Nazis ont-ils pu faire ça ? Et comment la population a-t-elle pu laisser faire ? La réponse du professeur est on ne peut plus floue : il ne sait pas. On ne sait pas. Mais afin de faire comprendre à l’assemblée la complexité de la chose et l’imprédictibilité des réactions des uns et des autres, il tente une expérience. Celle-ci prend cependant rapidement une ampleur insoupçonnée et Ben Ross se trouve à la tête d’un mouvement, la Vague, dont le slogan est « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l’Action. » En seulement quelques jours, ce qui pouvait au départ être pris pour un jeu transforme le lycée en microcosme totalitaire où les individualités et les consciences se dissolvent dans la masse.

Ce roman se base sur un fait divers qui a eu lieu aux États-Unis dans les années 1970. Je ne sais ce qui finalement tient de la réalité ou de la fiction, mais ne peux que regretter la pauvreté du style et la superficialité du récit. Malheureusement, car le sujet est passionnant et affolant. Mais le texte en lui-même manque de maturité : simple illustration de ce que l’on peut imaginer, il aurait nécessité un peu de recul et de réflexion. Je lui reconnais tout de même le mérite d’aborder l’histoire nazie sous un pan souvent tu : celui qui, sans déresponsabiliser, cherche à comprendre le comportement et l’aliénation d’un peuple pris dans la tourmente du totalitarisme.

Découvrez aussi Ravage de René Barjavel et Taxi de Khaled Al Khamissi.

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Andrea Camilleri, La Chasse au trésor

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Camilleri - La Chasse au trésor– Galluzo, il a enfin trouvé le pistolet, dit Fazio en entrant.

– Où était-il ?

– Dans la chambre de Caterina. Glissé dans une statuette creuse de la Madone.

– À part ça, quoi de neuf ?

– Calme plat. Vous savez que Catarella a une théorie là-dessus ?

– Sur quoi ?

– Sur le fait, par exemple, qu’il y a moins de vols.

– Et comment il l’explique ?

– Il dit que les voleurs, ceux de chez nous, ceux qui volent dans les maisons des pauvres gens ou dans les sacs des femmes, ils ont la honte.

– Et de quoi ?

– Ils ont la honte devant leurs collègues plus gros. Les industriels qui envoient à la faillite l’entreprise après avoir fait disparaître l’argent des épargnants, les banques qui trouvent le moyen de baiser les clients, les grandes entreprises qui volent l’argent public. Alors qu’eux, peuchère, ils doivent se contenter de dix euros, d’une télévision pourrie, d’un ordinateur qui ne marche pas… Ils ont la honte et ça leur fait passer l’envie.

Fleuve Noir, page 37

En ce moment à Vigàta, c’est le calme plat. Pas de vols, pas d’agression, pas d’assassinat, même la mafia se fait discrète. Au commissariat, on s’ennuie. Lorsque tout à coup, deux dévots se prennent pour le bras vengeur de Dieu et, afin de punir les pêcheurs, ouvrent le feu sur les passants depuis leur balcon. Le commissaire Montalbano s’empare immédiatement de l’affaire. L’appartement des tireurs est des plus insolites : un champ de croix, une assemblée de madones et, dans un lit, une pompée gonflable décrépite. Quelques jours plus tard, un meurtre est signalé. Mais la victime se trouve être… une autre poupée, réplique exacte de la première. L’anecdote sordide se transforme alors en sujet d’investigation pour Montalbano. Qui se trouve en parallèle convoqué par un épistolier anonyme à une curieuse chasse aux trésors…

C’est grâce à sa langue chaude aux accents siciliens qu’Andrea Camilleri me charme depuis bientôt huit ans. Chaque nouvel an est pour moi synonyme de cette friandise littéraire au parfum de « retour à la maison ». Car en effet, en janvier, c’est imparable, paraît une nouvelle enquête de mon commissaire bien-aimé. Et c’est avec joie que je retrouve les dialogues entre Montalbano 1 et Montalbano 2, les disputes avec Livia, le whisky avec Ingrid, les grands plats d’Adelina et d’Enzo, les baignades à Marinella, les coups d’éclats de Catarella, l’humeur moqueuse de Mimi, la passion de Fazio pour l’état civil, etc. Certes, les scénarios ne sont pas des plus complexes et les enquêtes parfois cousues de fil blanc. Mais franchement, ça reste un régal.

Découvrez aussi Malavita de Tonino Benacquista et Au bonheur des ogres de Daniel Pennac.

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Timothée de Fombelle, Tobie Lolness

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Fombelle - Tobie LolnessLorsque Tobie se réveilla dans son trou d’écorce, il lui fallut pas mal de temps pour savoir où il reposait. Il s’était échappé de longues heures dans ses rêves, revivant ses souvenirs des Basses-Branches et sa rencontre avec Elisha.

L’aube projetait maintenant ses premières lueurs sur l’arbre. Tobie essaya de bouger un peu. Sa jambe gauche était douloureuse, mais lui obéissait toujours. Le reste de son corps paraissait roué de coups.

Souvent, quand on se réveille d’un cauchemar, on se réjouit de voir autour de soi une réalité douce et sans danger, un rai de lumière sous la porte.

Mais Tobie, ouvrant les yeux après une nuit inconsciente, fut au contraire assailli par le cauchemar de sa vie. Il se rappela d’un coup la chasse à l’homme qu’on avait lacée contre lui. Il se rappela qu’il avait tout perdu. Il revécut aussi la visite des chasseurs qui avaient failli le débusquer de son trou.

Folio Junior, page 54

Tobie Lolness est un jeune adolescent d’un millimètre et demi. Son père, un brillant chercheur, a refusé de livrer au peuple de l’arbre le secret de son invention la plus précieuse. Raison pour laquelle la famille a été exilée. Raison également pour laquelle aujourd’hui Tobie fuit et ses parents sont emprisonnés. Pour se protéger de la haine incompréhensible qu’il inspire aujourd’hui à ses voisins d’hier, il s’accroche à ses souvenirs, notamment celui, précieux, d’Elisha. De branche en feuille, Tobie poursuit son chemin tant bien que mal…

C’est un vrai plaisir, à l’âge adulte, de découvrir des livres qui font retomber en enfance ! La langue est simple, le monde merveilleux, les amitiés fragiles, les amours précieuses. Et pour ne rien gâcher, les personnages évitent parfois les écueils du manichéisme… Lorsque la peur de l’autre engendre la haine, il reste heureusement les rêves de l’enfance et la douceur des crêpes au miel pour réchauffer les cœurs. Je ne doute pas que le second tome sera à la hauteur du premier !

Découvrez aussi La Quête d’Ewilan de Pierre Bottero ou La Passe-Miroir de Christelle Dabos.

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Camilla Gibb, Le Miel d’Harar

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Gibb - Le Miel d'HararLe samedi suivant, peu après midi, je l’ai retrouvé dans la cour de son oncle. Il m’a fait signe de le suivre dans la pièce principale. L’oncle a ouvert un coffre de bois trônant dans un coin. Plusieurs dizaines de petits livres reliés de cuir y étaient empilés. Chacun contenait un juz, c’est-à-dire un trentième du Coran. On n’utilisait ces livres qu’à une seule occasion, durant le mois de Safar, ce mois dangereux où les gens ne peuvent ni se marier ni voyager. Il y avait un juz pour chaque jour du mois. L’oncle d’Aziz était membre d’un conseil des anciens qui se réunissaient chaque soir de Safar pour lire un juz – afin d’éloigner le danger.

« Pour les enfants », a dit l’oncle.

J’ai regardé Aziz avec joie. Quel cadeau !

« Il te demande simplement de les lui rendre à Safar. Pour le reste de l’année, ils sont à toi. »

Nous nous sommes agenouillés et avons fait deux piles de livres, que nous avons mises dans un vieux sac de cuir servant généralement à transporter le khat. Je ne disais rien, toute à l’exquise sensation ressentie lorsque les petits livres recouverts de maroquin usé me tombaient entre les mains, toute à mon désir de toucher la peau d’Aziz.

« Hussein me les a donnés », ai-je menti à Nouria en empilant les livres dans un coin de notre chambre.

Babel, pages 220-221

Lilly est blanche et musulmane. Orpheline au Maroc, farendja en Éthiopie, exilée en Angleterre, elle conte son histoire. L’histoire d’une foi inébranlable, d’un monde en guerre, de traditions persistantes, d’un amour impossible.

C’est auprès d’un maître soufi qu’elle grandit, dans l’amour de l’islam. Jeune femme, elle se trouve plongée dans la tourmente et fuit à Harar. Entre Nouria et ses enfants, elle apprend une nouvelle langue, une nouvelle vie. Les difficultés du quotidien sont atténuées par la sérénité qu’elle trouve auprès des enfants auxquels elle apprend le Coran et la tendresse qu’elle éprouve pour Aziz, jeune médecin. Rattrapée par la violence des hommes, elle s’envole pour l’Angleterre, où elle tente de se reconstruire un monde à sa mesure. Cette fois-ci, c’est sa proximité avec Amina et ses petits qui permet à Lilly de retrouver un semblant d’équilibre, mis à mal cependant pas les résurgences du passé.

Un très beau roman, sur le fil. Les pages se tournent, je découvre un monde qui m’est étranger. Celui dans lequel Lilly évolue, mais également – et surtout – son monde intérieur. Le malaise naît dès les premières pages et ne me quitte pas pendant les 436 suivantes. C’est un malaise bienvenu, qui donne naissance à nombre d’interrogations, qui sûrement resteront sans réponse. L’auteure réussit le tour de force de ne pas se perdre dans les clichés. Il est question de religion, d’excision, de pauvreté et de racisme, sans que le jugement ne soit de mise. Les réalités se heurtent sans jamais vraiment se confondre : la mienne et celles de Lilly, d’Amina, de Nouria, de Gishta, d’Aziz, de Robin, de Yusuf. Lorsque expériences vie et de lecture se rencontrent…

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Le Ventre de L’Atlantique de Fatou Diome.

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