Toni Morrison, Beloved

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Morrison - BelovedSethe regarda ses mains, ses manches vert bouteille et pensa au peu de couleur qu’il y avait dans la maison, et comme il était étrange que cela ne lui ait pas manqué de la même façon qu’à Baby. Délibéré, se dit-elle, cela doit être délibéré, car la dernière couleur dont elle se souvînt était le rose qui pailletait la pierre tombale de sa petite fille. Après cela, elle n’avait pas eu plus conscience des couleurs qu’une poule. Chaque jour à l’aube, elle cuisinait des tartes aux fruits, des plats de pommes de terre et de légumes tandis que le cuisinier s’occupait de la soupe, la viande et tout le reste. Et pour autant qu’elle se souvînt, elle ne gardait même pas souvenance d’une pomme rouge ou d’un potiron jaune. Chaque jour à l’aube, elle voyait l’aurore, mais n’enregistrait ni ne remarquait jamais sa couleur. Il y avait là quelque chose qui n’allait pas. C’était comme si, un jour, elle avait vu le sang rouge d’un bébé, un autre jour les paillettes roses de la pierre tombale, et puis plus rien.

10/18, page 61

Sethe vit en recluse avec sa dernière-née depuis que tous ceux qui l’entouraient et qu’elle chérissait lui ont été volés par la mort et la vie. Ancienne esclave, elle a fui la servilité avec ses enfants. Et le jour où ils risquent d’être repris, elle commet l’innommable, l’impensable. Au nom de l’amour et de la liberté, elle sauve sa fille en lui tranchant la gorge. Puis elle apprend à vivre avec ses fantômes, fantômes qui viennent la hanter, la cajoler, la maltraiter et l’embrasser. Cet équilibre précaire est rompu le jour où Paul D trouve le chemin de sa maison et tente de se frayer un sentier jusqu’à son cœur ou, à défaut, jusqu’à son quotidien.

Toni Morrison nous entraîne sans fin dans des allers-retours entre un présent violent et des passés terribles. Sa plume est lancinante, implacable : l’horreur faite poésie. Beloved est un hymne au droit et au choix, à l’amour irraisonné et à la liberté fondamentale. C’est un roman exigeant, à tant de niveaux que c’en est heurtant. On ne le lit pas pour passer un bon moment. On le lit et on est marqués, émus, perclus, agressés. On le lit et on est magnifiquement touchés.

Découvrez aussi Instruments des ténèbres de Nancy Huston et La Nuit tombée d’Antoine Choplin.

Ecoutez les premières pages !

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  1. Pingback: Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude | Aux livres de mes ruches

  2. Dommage, tu racontes un peu trop l’intrigue je trouve 😉
    C’est un roman exigeant c’est vrai, je lis quelques blogueuses et blogueurs qui le soulignent! Je trouve que sa grande réussite, c’est de nous faire sentir à quel point on est dépossédé.e, de son corps certes, mais de ses pensées, de son caractère, de ses goûts, quand on est esclave.

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