Archives Mensuelles: décembre 2013

Benoît Minville, Je suis sa fille

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Minville - Je suis sa filleMa gorge se serre ; la main noire de la vie réelle s’amuse à me rattraper et m’étrangle. Hugo se précipite sur moi, m’entoure de ses bras.

– Oh là, oh là. Calme-toi. Respire doucement. On va suivre NOTRE voie, NOTRE instinct, d’accord ? On fait ce qu’on veut. Si ON veut se laisser guider par la beauté, ON peut. On a le droit. On les emmerde. Ça n’empêchera rien ni personne de continuer à tout foutre en l’air. Tu le sais ma belle, notre monde c’est un genre de papier buvard qui absorbe tout depuis trop longtemps, et eux c’est la tache d’encre épaisse qui salit tout. C’est leur rôle.

– Elle est naze ta métaphore.

– On s’en fout, on fait ce qu’on veut ! Écoute.je ne dis pas qu’il y a des gentils et des méchants, tu l’as dit toi-même, ce serait trop simple. Je sais juste que ça s’écroule à tous les étages et qu’il y a ceux qui s’accommodent de ça et ceux qui en pâtissent. Celui qui vit dans un monde doré aujourd’hui sera peut-être notre meilleur apôtre demain, quand la grosse boule du système l’aura écrasé, cette pute.

– Je vois pas le rapport avec le fait que tu parles sérieusement de vivre une aventure amoureuse juste avant de m’accompagner pour tuer quelqu’un.

– Le rapport est dans la métaphore : je te propose qu’on apprenne juste à vivre sans aucun buvard. Et ON va leur faire comprendre que tache ou pas tache, ON peut vivre. On peut changer les choses. On peut leur montrer ! Et Joanny, je suis sûr que ton père va mieux.

Nos yeux se rencontrent.

– Sûr ?

– Sûr, il dit en m’embrassant le front.

Je veux y croire.

Sarbacane, pages 90-91

Le monde ne tourne pas rond. L’argent écrase les êtres, qui ne peuvent se relever. Joan a grandi sous le regard bienveillant d’un père aimant, au son d’un rock puissant. Cette musique vibre en eux, jusqu’au jour où l’angoisse quotidienne prend le pas sur le reste, où le chômage, la tristesse et l’inertie éteignent peu à peu ce feu qui les habite. Jusqu’au jour où c’en est trop pour ce père qui commet un acte apparemment absurde. Jusqu’au jour, où la joie paraît avoir déserté la vie de Joan pour laisser la place à une haine immense et destructrice. Tandis que la vie s’échappe, elle prend la route avec Hugo, son meilleur ami. Destination : Nice, et la mort du Grand Patron. La Nationale 7 devient alors le terrain de leur jeunesse, le lieu de toutes les rencontres et de tous les combats. Un road-trip de folie.

Je suis sa fille, c’est le roman de « C’en est trop ! », l’histoire de « Je t’aime ! », le livre de « Sauvons-nous ! » Je suis sa fille, c’est 250 pages d’un rythme effréné, d’une course impossible contre une vie qui n’a plus de sens. Les personnages sont attachants et les relations qui les lient, terriblement puissantes. L’ensemble manque peut-être de plausibilité, mais ce n’est pas ce qui importe. Parce que l’auteur jongle avec les mots et leur musicalité ; parce que le rire et le bonheur ne disparaissent jamais totalement ; et parce que la douleur et la haine de Joan nous habitent de bout en bout. Parvenir à nous faire ressentir ce maelström d’émotions, ce n’était pas gagné d’avance.

Et finalement, Je suis sa fille, c’est peut-être l’espoir.

Du même auteur, lisez Les Géants.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et La Quête d’Ewilan de Pierre Bottero.

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Toni Morrison, Beloved

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Morrison - BelovedSethe regarda ses mains, ses manches vert bouteille et pensa au peu de couleur qu’il y avait dans la maison, et comme il était étrange que cela ne lui ait pas manqué de la même façon qu’à Baby. Délibéré, se dit-elle, cela doit être délibéré, car la dernière couleur dont elle se souvînt était le rose qui pailletait la pierre tombale de sa petite fille. Après cela, elle n’avait pas eu plus conscience des couleurs qu’une poule. Chaque jour à l’aube, elle cuisinait des tartes aux fruits, des plats de pommes de terre et de légumes tandis que le cuisinier s’occupait de la soupe, la viande et tout le reste. Et pour autant qu’elle se souvînt, elle ne gardait même pas souvenance d’une pomme rouge ou d’un potiron jaune. Chaque jour à l’aube, elle voyait l’aurore, mais n’enregistrait ni ne remarquait jamais sa couleur. Il y avait là quelque chose qui n’allait pas. C’était comme si, un jour, elle avait vu le sang rouge d’un bébé, un autre jour les paillettes roses de la pierre tombale, et puis plus rien.

10/18, page 61

Sethe vit en recluse avec sa dernière-née depuis que tous ceux qui l’entouraient et qu’elle chérissait lui ont été volés par la mort et la vie. Ancienne esclave, elle a fui la servilité avec ses enfants. Et le jour où ils risquent d’être repris, elle commet l’innommable, l’impensable. Au nom de l’amour et de la liberté, elle sauve sa fille en lui tranchant la gorge. Puis elle apprend à vivre avec ses fantômes, fantômes qui viennent la hanter, la cajoler, la maltraiter et l’embrasser. Cet équilibre précaire est rompu le jour où Paul D trouve le chemin de sa maison et tente de se frayer un sentier jusqu’à son cœur ou, à défaut, jusqu’à son quotidien.

Toni Morrison nous entraîne sans fin dans des allers-retours entre un présent violent et des passés terribles. Sa plume est lancinante, implacable : l’horreur faite poésie. Beloved est un hymne au droit et au choix, à l’amour irraisonné et à la liberté fondamentale. C’est un roman exigeant, à tant de niveaux que c’en est heurtant. On ne le lit pas pour passer un bon moment. On le lit et on est marqués, émus, perclus, agressés. On le lit et on est magnifiquement touchés.

Découvrez aussi Instruments des ténèbres de Nancy Huston et La Nuit tombée d’Antoine Choplin.

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