Archives Mensuelles: novembre 2013

Nancy Huston, Danse noire

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Huston - Danse noireMesse de dimanche dans la minuscule église de village que nous connaissons déjà. Âgé de dix ans, Milo est assis au troisième rang près de son meilleur ami Normand. Nettement plus grand et plus costaud que Milo, Normand a dû redoubler un certain nombre de fois. (Ah, Astuto, on peut dire qu’elle est bigarrée, la bande de tes amis ! D’un bout à l’autre de ta vie, rien que des désaxés, des artistes et des parias, des obèses et des pédés.)

Perclus d’ennui, les deux garçons jouent avec le feu qui s’appelle fou rire. Ils se passent et se repassent le programme de l’office, chacun gribouillant dans la marge un dessin destiné à faire pouffer l’autre. Le dessin de Normand, qui montre un garçon en train d’uriner sur une jeune femme enceinte, porte la légende : Je te salis Marie, pleine et grasse. Milo ravale son rire, c’est à son tour. En quelques traits rapides il a fini ; Normand reçoit un dessin qui montre des pommes, des poires et des cerises jaillissant d’une pile d’intestins : Béni soit le fruit de tes entrailles. Il s’ébroue, faisant tourner des têtes.

Actes Sud, page 139

Un duo qui réalise un film à trois voix, une histoire polyphonique et dissonante : voilà Danse noire. Aujourd’hui, Milo s’éteint doucement sur un lit d’hôpital. Dans le souffle d’un immense amour, Paul Schwarz, grand réalisateur New-Yorkais, projette le cinéma de sa vie sur l’écran de nos pensées. Une vie incroyable, intimement liée – dans sa distance – à celles de sa mère et de son grand-père. Trois trajectoires qui s’évitent et se répondent. Au rythme de la capoeira et des battements de cœur, sous le feu de la révolution irlandaise ou dans l’exiguïté d’une sordide chambre d’hôtel, les personnages vont et viennent, se construisent, détruisent, renoncent et recommencent.

Nancy Huston jongle avec les cœurs et les langues, dans le temps et l’espace. Je suis toujours émerveillée par sa capacité à ne pas rendre l’horreur systématiquement repoussante, à rêver des personnages si complexes que nous nous perdons dans les méandres de leur être, et à habiter ses textes grâce à une plume douce et cinglante, abrupte et poétique. De ses mots s’échappe une rare puissance. Dans un murmure, le rêve s’épanouit. Et si la vie revêt parfois les couleurs de la futilité, ce n’est que pour mieux nous frapper par sa violence et sa beauté.

De la même auteure, lisez Trois fois septembre, Instruments des ténèbres et Dolce Agonia.

Découvrez aussi La Nuit des princes charmants de Michel Tremblay et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

Merci à Price Minister pour l’envoi de cet ouvrage dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire !

Frédérique Deghelt, La Nonne et le Brigand

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Deghelt - La Nonne et le brigandDisparition encore et toujours. Silence de mort. Pourquoi les êtres qui nous manquent peuvent-ils ainsi créer dans notre cœur cette impression que tout s’éteint pendant leur absence ? Savoir que l’autre est à portée d’une caresse quand on ne se touche plus est si apaisant. Il reste les mots… Ceux que tu m’envoyais et qui ponctuaient ma journée. Ceux qui disaient, et je les relis à m’en crever les yeux, que tout existe, que tout est magique, à portée de rêve. Je ne tremble plus quand tes mots se posent sur ma pensée. Mon cœur cesse de se plaindre de souffrances imaginaires, d’inquiétudes insondables. Et pour un temps, ça chante, exulte et se réjouit. Pour un temps très court seulement. Ensuite les « pourquoi » reviennent, comme un vol de corneilles croassantes. L’amour fou ça ne dure jamais ou ça devient moins fou et c’est toujours la même chose.

Seule la musique reprend son chant où la passion l’avait laissé. Elle seule fait tournoyer mon cœur dans ce mal lancinant d’un souvenir perdu. Oui, la musique ravive avec grâce, si ce n’est l’amour, son exact pincement.

Babel, page 106

La Nonne et le Brigand est le roman croisé de deux destins, de deux – de mille ! – amours.

Lysange est démographe, elle voyage. Son chemin croise ceux de nombreux êtres, des inconnus dont les vécus forment un entrelacs qu’elle démêle et comprend. Un jour, ses pas la mènent jusqu’à Pierre, un photographe de guerre : une passion dévorante voit le jour, une passion de celles qui pourraient tout détruire sur leur passage, de celles qui remettent en question. Un autre jour, ils la conduisent jusqu’au Cap-Ferret, dans la petite maison de Tomas. Et c’est là qu’elle trouve le journal intime d’une jeune religieuse.

Sœur Madeleine était en mission au Brésil dans les années 1950. Avec pudeur et élan, elle a consigné ses pensées et son quotidien dans un petit cahier. Son amour pour Dieu, le trouble étrange qu’Angel, le guide, fait naître en elle, l’ébranlement de ses certitudes.

Les histoires de ces deux femmes se font échos. La trame se précise au fil des pages, tandis que les désirs s’attisent et les êtres s’attachent. Avec une plume brûlante, Frédérique Deghelt nous plonge dans le cœur de ses personnages. Point ici de généralités sur le couple. Plutôt de grands coups de pinceau qui esquisseraient l’essence de la sensualité et de l’amour. C’est beau et ça fait mal : la sincérité des mots et des émotions est frappante.

Découvrez aussi Trois fois septembre de Nancy Huston et Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam.

Ecoutez les premières pages ! 

Pierre Bottero, La Quête d’Ewilan

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Bottero - La Quête d'EwilanSalim ferma les yeux un instant, tant la lumière était vive. Quand il les rouvrit, après une infime hésitation, il discerna brièvement trois cercles lumineux en mouvement devant son amie puis, soudain, le cristal d’éteignit.

Lorsque la lumière revint, Duom Nil’Erg ôta délicatement le masque des yeux de Camille et le reposa sur la table. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’il contemplait le résultat du test avec stupéfaction.

– C’est impossible, marmonna-t-il, cette figure n’existe que dans les livres.

Camille se redressa. Un seul et immense cercle noir occupait tout l’espace du pan de velours blanc.

Le vieil analyste finit par planter son regard dans le sien.

– Mais qui es-tu ? demanda-t-il. Qui es-tu donc ?

Rageot Editeur, pages 112-113

« Camille était âgée exactement de quatre mille neuf cents jours, soit un peu plus de treize ans, la première fois qu’elle effectua le « pas sur le côté ». » Dès la première phrase, Pierre Bottero nous donne le ton. Camille et Salim, deux adolescents qui sortent de l’ordinaire, se trouvent plongés au cœur d’un monde qui va devenir le leur : Gwendalavir. Sur leur chemin se dressent des créatures monstrueuses, autant de précipices qui leur faudra éviter. Fort heureusement, leur route croise également celle d’êtres étonnants : Edwin, Ellana, Bjorn, Duom, Maniel… Entre trahisons et manipulations, bienvenue dans les dédales de l’Imagination !

C’est sur le tard que j’ai découvert cet auteur fantastique qu’est Pierre Bottero. Et quel plaisir de lire, passé vingt ans, une saga qui transporte ainsi et fait naître tout un monde de plaisir. J’ai retrouvé avec une immense douceur l’excitation qui peut monter à la lecture de tels ouvrages, lorsque les mots nous emmènent loin, là où le monde de l’auteur se construit. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que si l’écriture de Bottero ne fait jamais défaut, elle se déploie magiquement dans les paysages de Gwendalavir tandis que les passages qui se déroulent dans le monde « réel » prennent un tour moins naturel. Mais que cela ne vous arrête pas. Car la force de ses personnages, l’humour omniprésent et l’humanité qui s’en dégage sont un continuel ravissement.

Et comme je suis une grande relectrice, une longue et palpitante pérégrination s’annonce, qui a presque la couleur d’un pèlerinage. Alors comme moi, tournez les pages et filez de tome en tome : c’est un bonheur assuré.

Du même auteur, lisez Zouck et L’Autre.

Découvrez aussi Le Livre de Saskia de Marie Pavlenko et E = mc², mon amour de Patrick Cauvin.

Ecoutez les premières pages !