Archives Mensuelles: octobre 2013

Alessandro Baricco, Châteaux de la colère

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Baricco - Châteaux de la colèreBref, cette histoire des bijoux, on pouvait la retourner mille fois dans tous les sens, une explication définitive, de toute façon, on n’en trouverait pas. Et ainsi, quand monsieur Reihl revenait, les gens demandaient « est-ce que le bijou est arrivé ? » et quelqu’un disait ‘il paraît que oui, il paraît qu’il est arrivé il y a cinq jours, dans une boîte verte », et alors les gens souriaient, et ils pensaient « c’est beau ce qu’il fait, monsieur Reihl ». Parce qu’on ne pouvait pas dire autre chose que cette ineptie de rien, et immense. Que c’était beau.

Voilà comment ils étaient, monsieur et madame Reihl.

Si étranges qu’on pensait qu’ils étaient unis par Dieu sait quel secret.

Et en effet, ils l’étaient.

Monsieur et madame Reihl.

Ils vivaient la vie.

Folio, page 38

À Quinnipak, folies et désirs cohabitent au sein d’êtres imaginants et extravagaires. Jun et son sourire enchanteur, monsieur Reihl et ses rêves de locomotive et de ligne droite, Mormy et son silence, Pekish et son humanophone, Pehnt et sa veste trop grande en forme de destin, Horeau et ses constructions de verre, la veuve Abegg et son mari qu’elle n’a pas épousé… Autant de personnalités et d’histoires qui se heurtent les unes aux autres, qui se frottent à la vie. Une vie de possibles improbables ; celle-là même que nous vivons, et pourtant si différente.

Comme à chaque fois, Alessandro Baricco m’a touchée en profondeur. Il fait fi de la plausibilité et des certitudes, bâtit un univers littéraire d’une beauté décalée, empreinte d’une certaine mélancolie et d’une immense tendresse. On suit le fil des pages, on s’égare, parfois l’on pense comprendre. Alors on tend la main vers ce monde qui est autre, on cherche à l’atteindre, à l’attirer à nous. Mais l’auteur est le magicien. Et en quatre page il parvient à en déconstruire trois cent trente, à nous les faire envisager autrement.

Ce génie de la poésie nous pousse toujours plus loin et doucement dans nos retranchements. Et c’est  avec délices que je me laisse entraîner…

Du même auteur, lisez Trois fois dès l’aube et Cette histoire-là.

Découvrez aussi Le Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

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Lois Lowry, Le Passeur

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Lowry - Le PasseurJonas sourit jusqu’aux oreilles de plaisir et souffla pour voir son haleine embuée. Puis, comme on le lui avait dit, il baissa les yeux. Il vit ses mains, couvertes de nouveau d’un manteau de fourrure de neige, qui tenaient la corde. Il vit ses jambes et les écarta pour jeter un coup d’œil à la luge qui se trouvait sous lui.

Il la contempla, sidéré. Cette fois, ce n’était pas une impression fugace. Cette fois, la luge avait – et continuait d’avoir, tandis qu’il clignait des yeux et la regardait de nouveau – cette même qualité mystérieuse que la pomme avait eue si brièvement. Et que les cheveux de Fiona. La luge ne changea pas. Elle était juste – cette chose, quelle qu’elle fût.

Jonas ouvrit les yeux ; il était toujours sur le lit. Le Passeur le regardait avec curiosité.

– Oui, dit Jonas lentement. Je l’ai vu, sur la luge.

L’École des Loisirs, page 155

Une ode à la liberté individuelle, à l’humanité. Voilà ce qu’écrit Lois Lowry dans un style sobre et percutant.

Jonas vit dans un monde où toutes les inégalités ont été supprimées et, par là-même, toutes les différences. En voulant éradiquer la souffrance et l’erreur, les autorités ont effacé toute notion de bonheur et d’amour. Tout est réglé, régulé ; il n’y a plus de choix possible. Chaque instant de la vie est prévu et savamment orchestré par le Comité des Sages. La pauvreté, le divorce, la guerre, la faim, le chômage, les disputes, les cris et les pleurs n’existent plus. Il n’y a plus de malheur. Plus de souvenirs. Plus de couleurs. Et plus de joie.

Dans cette société où l’individu se doit de s’effacer devant la communauté pour le bon fonctionnement de celle-ci et le bien commun, Jonas se voit attribuer un destin exceptionnel. Choisi pour être le nouveau Dépositaire, il lui faut recueillir tous les souvenirs des générations passées. Les plus simples, les plus doux, mais aussi les plus douloureux.

L’auteure traite avec superbe ce sujet sensible qu’est l’aspiration à la normalité, et finalement à la conformité. Un régime totalitaire qui ne se nomme pas et un jeune homme qui aspire à la justice et à la liberté : un roman initiatique de toute beauté.

 Découvrez aussi L’Autre de Pierre Bottero et La Mécanique du coeur de Mathias Malzieu.

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Marie-Sabine Roger, La Tête en friche

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Roger - La Tête en fricheLe soir, j’ai hésité. Et puis je me suis dit si je cherchais un mot difficile, pour me faire une idée ? Tiens : labyrinthe par exemple !

Et là, j’ai réalisé une arnaque incroyable : pour pouvoir trouver un mot dans le dictionnaire, il faut déjà savoir l’écrire ! Ce qui fait que les dictionnaires, ça sert uniquement à des gens cultivés qui n’en ont pas besoin par la même occasion.

On t’abat à la tronçonneuse les forêts de l’Amazonie pour faire des dicos pour t’aider, qui te montrent – au final – à quel point tu es con ? Vive la politique !

Margueritte, elle n’y est pour rien, elle est née du bon côté des livres, ce qui est écrit ça lui semble évident. Comme je ne voulais pas gaspiller son cadeau, j’en ai profité pour essayer de retrouver des trucs que je suis sûr de savoir écrire.

J’ai lu, page 160

C’est un lundi lorsque Germain rencontre Margueritte. Dans le parc, sur un banc, les pieds qui ne touchent pas terre, la tête un peu dans les nuages. Ce lundi-là, il y a dix-neuf pigeons près de cette Margueritte, assise les pieds en suspension. Et quand Germain arrive, il se demande ce que fait là cette petite vieille, avec ses jambes qui flottent au-dessus du sol. Heureusement, le hasard est beau et la vie pleine de surprises : compter les oiseaux est une occupation prenante à laquelle tous deux s’adonnent avec plaisir. Le temps passant, leurs rencontres deviennent rendez-vous, leurs conversations s’enrichissent et leurs plaisirs se diversifient. Germain goûte peu à peu aux joies des mots et des pages qui se tournent. La Peste de Camus, Le Vieux qui lisait des romans d’amour de Sepulveda… Margueritte l’enchante et lui ouvre peu à peu les portes d’un monde de tendresse, où peut s’épanouir cette amitié hors du commun.

La plume de Marie-Sabine Roger est épatante. Elle mêle avec ardeur une langue âpre et simple à des pensées brutes, naïves et pleines de sens. Elle saisit avec soin cette idée d’une parole et d’une réflexion qui n’ont rien d’évident, et qui prennent parfois les formes les plus inattendues. Son texte est ponctué de courtes définitions, autant de moyens de voyager dans une autre dimension, celle des mots qui volent et se remplacent, des expressions qui égarent et charment lecteurs et auditeurs. À petits coups de couteaux, elle taille ses personnages. Et c’est d’autant plus appréciable qu’elle nous fait sourire et rêver avec une grande bienveillance pour ses êtres d’encre, sans jamais la moindre once de complaisance.

De la même auteure, lisez La Théorie du chien perché.

Découvrez aussi Le Remplaçant d’Agnès Desarthe et L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon.

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Anne Rice, Entretien avec un vampire

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Rice - Entretien avecun vampireCar c’était ainsi : je me nourrissais d’étrangers. Je ne les approchais que le temps de voir leur frémissante beauté, leur expression unique, d’entendre leur voix nouvelle et passionnée, puis je les tuais avant que ne se réveillent en moi ces sentiments de révulsion, cette peur, cette douleur.

Claudia et Lestat pouvaient bien chasser et séduire, jouir longtemps de la compagnie de ceux qu’ils avaient condamnés, en tirant plaisir de la fréquentation involontaire de la mort qu’ils leur imposaient. Moi, je ne pouvais toujours pas l’accepter. Ainsi donc, pour moi, ce fourmillement humain était une miséricorde, une forêt où je me perdais, incapable de m’arrêter, pris dans de trop rapides tourbillons pour pouvoir penser ou souffrir, acceptant plutôt que de les rechercher les invitations renouvelées de la mort.

Pocket, page 137

De nos jours (ou plutôt hier puisque le livre date des années soixante-dix), dans une chambre d’hôtel obscure, un magnétophone tourne et enregistre toutes les paroles de Louis. Et il en a des choses à dire. Car voyez-vous, Louis est un vampire. De La Nouvelle-Orléans à Paris, en passant par la Grèce et les Carpates, il a traversé les temps, les terres et les océans. Lestat, Claudia, Madeleine et Armand : ses compagnons n’ont pas été nombreux, et pourtant… pourtant chacun a laissé une empreinte sur sa vie et sur son âme. Enfin, s’il en a une. Dans tous les cas, chacun de ceux qu’il a fréquentés l’a amené à se défaire, morceau par morceau, de manière infime ou par à-coup, de ses convictions, de ses remords et de ses états d’âme. De son humanité, finalement.

Entretien avec un vampire fait figure de référence en littérature vampirique. Et pourtant, ce n’est pas un roman épique. Il s’agit plus d’une réflexion sur la nature du vampire et donc, par extension, sur celle de l’homme. C’est justement là que réside son originalité. On avance au rythme des paroles de Louis, paroles qui prennent souvent la forme d’un monologue, nous permettant, autant à lui qu’à nous, lecteurs, de sonder son être. La mort, l’amour, la religion, la violence, la morale… bien des thèmes sont abordés. Et c’est ce parti pris de l’auteur qui rend l’ouvrage à la fois si intéressant et distant. Car je suis restée simple spectatrice pendant ces quelques 440 pages, tout en sentant mon cerveau tourner à plein régime : envie de me replonger dans mes réflexions, d’avancer plus loin. Contrairement à tant d’autres, je ne peux pas dire que j’ai adoré Entretien avec un vampire, ni même que j’ai trouvé cette lecture plaisante – n’en déplaise à certains. Par contre, il est indéniable qu’elle a été enrichissante !

Découvrez aussi La Faim du tigre de René Barjavel et Twilight de Stefenie Meyer.

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Ken Follett, Les Piliers de la Terre

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Follett - Les Piliers de la terre– Vous voulez bâtir cette cathédrale vous-même, n’est-ce pas ? »

Tom hésita. Autant être franc avec Philip : l’homme n’aimait pas les tergiversations. « Oui, mon père. Je veux que vous me nommiez maître bâtisseur, dit-il aussi calmement qu’il le pouvait.

– Pourquoi ? »

Tom ne s’attendait pas à cette question-là. Il y avait tant de raisons. Quelle réponse Philip souhaitait-il ? Le prieur aimerait sans doute l’entendre dire quelque chose de pieux. Témérairement, il décida de dire la vérité. « Parce que ce sera beau », dit-il.

Philip le regarda d’un air étrange. Tom ne sut deviner s’il était en colère. « Parce que ce sera beau », répéta Philip. Tom crut avoir dit une ânerie et voulut se rattraper, mais l’inspiration ne vint pas. Puis il vit que le scepticisme de Philip cachait en réalité une émotion profonde. Les mots de Tom avaient touché son cœur. Enfin, il hocha la tête, offrant en quelque sorte son accord après réflexion. « Oui. Faire quelque chose de beau pour Dieu, que pourrait-il y avoir de mieux ? »

Tom resta silencieux. Philip n’avait pas dit : oui, vous serez maître bâtisseur. Tom attendait.

Le Livre de Poche, pages 323-324

Sur les routes de l’Angleterre du XIIe siècle, marchent Tom et sa famille. Une marche inexorable pour trouver un travail, tromper la faim et échapper à la mort. Car Tom est un bâtisseur sans chantier et sans le sou, avec un rêve au cœur : construire une cathédrale. Sur son chemin se dressent de multiples embûches et de grandes chances, des rencontres hasardeuses et des découvertes réjouissantes.

Cependant, bien plus que le roman d’un destin, Les Piliers de la Terre est une majestueuse fresque du Moyen Âge, servie par une écriture sobre – parfois presque naïve – qui met en relief la masse des individualités en les dépeignant sur un fond historique documenté. Tom, Philip, Ellen, Jack, Martha, Alfred, Aliena, William, Richard et les autres. On aime la force des personnalités, les engouements collectifs, les violences singulières, les jeux de pouvoir à n’en plus finir, les vocations plus ou moins désintéressées, les secrets de famille et d’État.

Ces quelques 1050 pages se lisent plaisamment et sans difficulté : tour de force de l’auteur. On ne sait jamais ce qui va arriver, et si l’on soupçonne certaines des difficultés que nos personnages auront à déjouer, rien ne prend jamais la teinte de l’attendu, du trop facile : autre tour de force. Les méchants ne se contentent pas de l’être, leurs natures sont tortueuses, tandis que les gentils ne le sont jamais totalement, du moins pas impunément. Les envies personnelles se heurtent à la réalité du monde, sans que l’un ne cède réellement le pas à l’autre. Tout est soumis au balancement des points de vue : de l’amour à la piété, de la manière d’administrer à celle de lutter.

Ce sont donc 1050 pages de plaisir et de bouleversement. 1050 pages de vie.

Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Orgueil et Préjugés de Jane Austen.

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