Archives Mensuelles: septembre 2013

Cornelia Funke, Coeur d’encre

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Funke - Coeur d'encreAlors, tout disparut. Les murs rouges de l’église, les visages des hommes et même Capricorne dans son fauteuil. Il n’y avait plus que la voix de Mo et les images que les mots faisaient naître. Si Meggie avait pu haïr Capricorne plus encore, elle l’aurait fait. Car si, durant toutes ces années, Mo ne lui avait pas lu une seule histoire, c’était sa faute. Elle songea à tout ce qu’il aurait pu faire surgir dans sa chambre avec sa voix qui donnait à chaque mot un autre goût, à chaque phrase une mélode ! Même Cockerell en avait oublié son couteau et les langues qu’il devait couper. Il écoutait, le regard absent. Nez Aplati regardait en l’air, la mine béate, comme si un bateau de pirates passait, toutes voiles gonflées, par un des vitraux de l’église. Tous se taisaient. Hormis la voix de Mo qui donnait vie aux lettres et aux mots, on n’entendait pas un bruit.

Folio Junior, pages 221-222

Depuis que sa mère a mystérieusement disparu, Meggie vit seule avec son père, Mo, entourée de livres. Mais une nuit, un étrange personnage fait irruption dans leur jardin, porteur de mauvaises nouvelles. Doigt de poussière annonce que Capricorne est sur la trace de Langue magique… Cachée derrière la porte, Meggie ne comprend pas ce que cela veut dire, ni pourquoi ils doivent partir à l’aube. Pourtant, elle va se trouver entraîner dans un long et dangereux périple où l’horreur sera à son comble, porteuse de violence et de peur. Parfois, seule la beauté des mots peut apporter un certain réconfort…

Depuis plusieurs années, Cœur d’encre me faisait de l’œil sur les étagères des librairies. Malheureusement, cette lecture a été très loin de remplir mes attentes. De l’aventure, du fantastique et des livres : je pensais que tous les ingrédients étaient réunis pour m’offrir un moment savoureux. Des personnages qui s’échappent des pages : l’idée est bonne. Seulement, ça manque de profondeur et de suspense. Les personnages tentent en vain d’être charismatiques et l’écriture d’être poétique. Finalement, ça lambine un peu, toujours lisse. L’action m’a laissée quelque peu impassible. Il se passe beaucoup de choses, mais les rebondissements manquent d’entrain, ça reste un peu au ras du sol.

Il ne s’agit pas d’un mauvais livre, mais qu’est-ce que c’est frustrant ! On aurait voulu que ça fasse un peu moins excellente rédaction de collège et un peu plus roman palpitant. On aurait voulu que ça swingue, que ça soit intense ! Peut-être que la suite… Oui, mais je ne suis pas sûre de la lire.

Découvrez aussi L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon et La Relieuse du gué d’Anne Delaflotte Mehdevi.

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René Barjavel, Ravage

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Barjavel - Ravage– Tout cela, dit-il est notre faute. Les hommes ont libéré les forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s’en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelques temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c’est-à-dire des êtres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrès moral de ces hommes est loin d’avoir été aussi rapide que le progrès de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction.

Folio, pages 85-86

Barjavel imagine la France en 2052 : des villes au-dessus des villes, des télévisions en relief, la visiophonie à grande échelle, des légumes qui poussent sans terre et sans soleil, et une « longue conservation » des morts ne sont que des parcelles de ce que ce nouveau monde a à « offrir ». C’est dans cet univers que François aime Blanche et que Blanche rêve de renommée. Jusqu’au jour où tout s’éteint, où la Terre subit une panne d’électricité généralisée. Débute alors une longue débâcle où chacun sera prêt à tout pour sauver sa peau. Des gens « bien » se transforment en brutes épaisses ; la mort et la folie deviennent le lot quotidien. François prend alors la tête d’une petite troupe qui devra échapper à la famine, aux incendies, aux pillards, à la maladie, à la chaleur accablante et à cette soif galopante…

Barjavel est l’un des grands – en tout cas l’un des premiers – auteurs français de science-fiction. Et si depuis nous avons lu des descriptions futuristes qui nous paraissent autrement plus délirantes, nous devons lui reconnaître la primeur de l’idée, puisqu’il écrit Ravage en 1943. Cependant… je n’ai pas du tout accroché. Ni au style, qui pourtant est de qualité, ni au propos, qui m’a pour le moins interpellée. Car Barjavel prône un retour aux valeurs de la terre et de la famille et, mis en regard de la date d’écriture, ça fait un peu mal – même si les Pétainistes n’ont pas l’exclusivité du « travail, famille, … ».

Alors certes sa réflexion quant au progrès est intéressante et fait échos à bien des interrogations que je peux avoir. Mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas été sensible à sa manière de présenter les choses et que je n’ai pas saisi les ironies sous-jacentes, mais cette lecture m’a mise mal à l’aise, et pas pour les bonnes raisons. La représentation de la femme m’a surtout mise sur les nerfs tout du long, et ceux qui me connaissent sauront que c’est une raison suffisante pour ne pas réussir à capter mon attention et mon intérêt !

Alors oui, il ne faut pas oublier que ce roman a aujourd’hui 70 ans, qu’en son temps il a été novateur et qu’il aborde de nombreuses thématiques de première importance. Et pourtant… non, décidément.

Du même auteur, lisez La Faim du tigre.

Découvrez aussi Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis et Roman à l’eau de bleu d’Isabelle Alonso.

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Laura Esquivel, Vif comme le désir

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Esquivel - Vif comme le désirLes mots voyagent à la vitesse du désir, ils deviennent inutiles dans les messages d’amour. Il suffit de disposer d’un appareil de réception ultrasensible : Jubilo en avait un, et des plus performants. Il était né avec, juste au centre de son cœur. Des quantités de signaux pouvaient y être captés, pourvu qu’ils proviennent d’un autre cœur. Que l’autre veuille ou non les rendre public importait peu. Jubilo avait la faculté d’interpréter les messages avant qu’ils se transforment en mots.

Folio, page 36

Lluvia plonge dans le passé de sa famille, dans l’histoire de ses parents, dans sa propre vie finalement. Son père, Jubilo, est un génie du télégraphe, capable de percevoir les pensées et les sentiments de ceux qui l’entourent, ce qui lui permet de satisfaire leur désirs les plus secrets, ceux qu’eux-mêmes de connaissent pas. Sa mère, Luca, a renoncé à son confort bourgeois pour vivre avec lui. Difficultés financières et isolement social disparaissent pendant longtemps dans la douceur des caresses et dans l’osmose de leurs cœurs. Et pourtant, Lluvia les a toujours connus faisant vie à part. Aujourd’hui que le corps de son père est tourmenté par la maladie et qu’il ne peut plus parler, elle cherche à comprendre où s’est évaporé cet amour…

On se souvient (ou non) du début de Chocolat amer : Tita naissait dans la cuisine familiale, au milieu des pleurs d’oignon. Julio naît lui dans les rires. Et pourtant, son destin n’en sera que plus tragique, semé cependant de merveilleuses embûches et de précieuses rencontres. Laura Esquivel mêle encore une fois la douceur des larmes à l’acidité du sourire, la tragédie sensuelle à la fable sensible. Mais peut-être parce que j’en attendais trop, je n’ai pu m’empêcher d’être déçue… Ou alors, l’effet de nouveauté passant, j’ai été moins réceptive à sa plume somme toute très agréable.

Quoiqu’il en soit, l’auteure nous livre ici une ode à l’amour et un bel hommage à son père.

De la même auteure, lisez Chocolat amer.

Découvrez aussi  Le Reste est silence de Carla Guelfenbein et Cette histoire-là d’Alessandro Baricco.

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Christelle Dabos, La Passe-miroir

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Dabos - La Passe-miroir– Vous ne pouvez pas ?

– La déontologie me l’interdit, monsieur. Ce n’est pas le passé de l’objet que je retrace, c’est celui de ses propriétaires. Je vais profaner votre vie intime.

– C’est le code éthique des liseurs, confirma la tante Rosaline en dévoilant ses dents de cheval. Une lecture privée n’est autorisée qu’avec le consentement du propriétaire.

Ophélie tourna ses lunettes vers sa marraine, mais celle-ci tenait coûte que coûte à ce que sa nièce se distinguât aux yeux de son promis. De fait, les mains noueuses reposèrent lentement leurs couverts sur la nappe et ne bougèrent plus. Thorn était attentif. Ou alors, il n’avait plus faim.

– Dans ce cas, je vous en donne la permission ! déclara Bartholomé de façon très prévisible. Je veux connaître mon empereur !

Il lui tendit sa vieille médaille en or, assortie à ses galons et à ses dents. Ophélie l’examina d’abord avec ses lunettes. Une chose était certaine, cette breloque ne datait pas de l’ancien monde. Pressée d’en finir, elle déboutonna ses gants. Dès qu’elle referma ses doigts autour de la médaille, des fulgurances filèrent dans l’entrebâillement de ses paupières. Ophélie se laissa inonder, sans interpréter encore le flot de sensations qui se déversaient en elle, des plus récentes aux plus anciennes. Une lecture se déroulait toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.

Gallimard Jeunesse, pages 100-101

Ophélie vit paisiblement sur l’arche d’Anima. Elle consacre ses journées à la bonne conservation du patrimoine animiste. Ses grands yeux dissimulés derrière des lunettes de myope et emmitouflée dans une écharpe élimée, Ophélie cache des dons singuliers : elle passe les miroirs et lit les objets, capte d’un frôlement de main toute leur histoire. Mais, le jour où on lui annonce qu’elle est fiancée à Thorn, un descendant du puissant clan des Dragons, elle ne comprend pourquoi elle, parmi d’autres, a été choisie pour être destinée à ce triste destin. Et c’est le début d’une aventure où la fierté qu’elle n’a pas devra tout de même être écartée. Dans un monde où les conflits d’intérêts sont aussi nombreux que violents, sa force de caractère va être mise à l’épreuve, tout comme sa vie et son identité seront mises en danger…

Mot après mot, Christellle Dabos érige les fondations d’un monde terrible et merveilleux, et ce dans une prose poétique. Nous sommes bien loin de ce qu’est devenue la saga type du roman fantastique pour adolescent. L’auteur prend le temps de nous emmener dans chaque recoin de cet univers qu’elle a bâti pour nous et qui est habité par des personnages tous plus complexes les uns que les autres. Plus de 500 pages et nous ne savons toujours pas qui sont les méchants et les gentils. Pas de manichéisme donc, pour ce premier tome très prometteur. Pas de rythme effréné non plus. Et pourtant, le livre refermé, il s’est passé une multitude de choses et nombreuses sont les questions qui ont été posées. Alors, vivement la suite pour savourer ce que les esquisses de réponse nous ont annoncé !

Découvrez aussi L’Autre de Pierre Bottero et Le Livre de Saskia de Marie Pavlenko.

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Marie-Sabine Roger, La Théorie du chien perché

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Roger - La Théorie du chien perchéAvant, quand j’étais dans la niche – à cette époque où j’étais chien – ça faisait pas trop de problème, la flotte qui flotte d’un coup. Vu que j’avais un toit fermé dessus et du bon gros ciment dessous. Et puis que j’y vivais pas seul, à l’époque. J’avais de la chaleur à partager, pour ce qui était de me sécher.

La chaleur, ça fait partie des choses importantes. Oui, c’est sûr, ça en fait partie ! Comme le ventre plein et les nuits bien dormies. Par contre, il y avait quand même un par contre. Quand j’étais au fond de ma niche, je voyais ni feuilles ni branches, ni même un poil de cul d’oiseau.

C’est un peu ça qui est difficile avec la vie. La vie en tant qu’existence, je parle.

On peut pas tout avoir et le reste, à la fois.

Babel, page 82

D’abord il y a Juliette. Autrement dit Moi-Juliette-Tromoche-Mabikette-Poussin-Juju-Toi-La pauvre. Elle ne parle pas, ne semble pas communiquer. Pourtant, elle vit ; en-dedans. Il y a des jours, elle est avec Lucile, sa famille d’accueil à elle toute seule. D’autres jours, elle est au foyer des Bleuets ; ce sont les mauvais jours. Et parfois, ce sont les jours avec maman et papa ; les beaux jours. Tap tap, les pas. Clic clac, l’étricité. Dans son monde intérieur, les réalités sont autres et les mots réinventés.

Ensuite il y a Etienne. Il vit avec sa mère et son frère. Puis un jour seulement avec son frère. Et un autre jour, tout seul. Et ce qui est dur quand on est seul, c’est la solitude. Et le reste. Heureusement, Calamine lui laisse une place dans sa niche. Alors Etienne devient chien : très rapidement la vie devient belle. Et quand Calamine disparaît également, il ne lui reste plus qu’à grimper dans les arbres, s’ouvrir un horizon sur le monde. On le dit simple d’esprit, seulement, en réalité, ça tourbillonne.

Marie-Sabine Roger nous dresse ces deux portrait sans condescendance aucune. Des ponts d’incompréhension à franchir pour atteindre ces êtres en marge. En marge de quoi ? Franchement, on ne sait plus trop. Car l’irrationnel devient évident et la liberté très loin à portée de main. Il paraît qu’on lit pour s’évader. D’accord, emmenez-nous, pour mieux nous enfermer dans leur esprit, nous plonger dans une tourmente de pensées sans queue ni tête. L’auteure plaque ses mots avec une intelligence pleine de grâce, elle revisite le langage. Le sens premier disparaît, on perd la raison. L’avait-on ?

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

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Mathias Malzieu, La Mécanique du coeur

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Malzieu - La Mécanique du coeurMon cœur accélère encore, j’ai du mal à reprendre mon souffle. J’ai l’impression que l’horloge enfle et qu’elle remonte dans ma gorge. Est-ce qu’elle vient de sortir d’un œuf ? Est-ce que cette fille se mange ? Est-ce qu’elle est en chocolat ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

J’essaie de regarder dans ses yeux, mais son incroyable bouche a kidnappé les miens. Je ne pensais pas qu’on puisse passer autant de temps à observer une bouche.

Tout à coup, le coucou dans mon cœur se met à sonner, très fort, bien plus fort que lorsque je fais mes crises. Je sens mes engrenages tourner à toute vitesse, comme si j’avais avalé un hélicoptère. Le carillon me brise les tympans, je me bouche les oreilles et, bien sûr, c’est encore pire. Les aiguilles vont me trancher la gorge. Docteur Madeleine essaie de me calmer avec des gestes lents, à la façon d’un oiseleur qui tente d’attraper un canari paniqué dans sa cage. J’ai atrocement chaud.

J’ai lu, page 28

Lorsqu’il naît, dans la nuit la plus froide du monde, Jack a le cœur brisé. Littéralement. Alors Madeleine – une doctoresse aux allures de sorcière – lui en greffe un nouveau, qui battra la mesure au rythme de ses émotions, faisant résonner un tictac un peu fou. Mais, selon ses dires, il lui faudra être prudent, éviter les sentiments, car l’amour pourrait en sonner le glas… Et lorsqu’il entend pour la première fois la voix de rossignol d’une petite chanteuse andalouse, son coucou s’emballe. Alors il se glisse dans l’ombre de ses cils et ne vit plus que pour elle. Son grand cœur se met à battre de façon hiératique et l’entraîne dans une course effrénée à travers l’Europe…

Ce court roman prend des allures de fable, de conte initiatique, à la fois cruel et onirique. Mathias Malzieu nous entraîne sur le fil de la douleur. On oscille entre merveilleux et violence, savourant la beauté des mots et des métaphores, un peu à la Boris Vian. Une ode à l’amour et à la différence. Et pourtant, parfois ça manque d’un je-ne-sais-quoi. Peut-être parce que l’auteur nous prouve à maintes reprises qu’il sait écrire des choses magnifiques, on lui pardonne d’autant moins ses faiblesses. Alors avec un peu de retenue, je vous le dis : allez-y sans hésiter. Parce que sûrement, vous passerez un bon moment.

En tout cas, moi, cette élégie magique m’a émotionnée.

Lisez également l’avis de Mes Instants Lecture !

Découvrez aussi Chocolat amer de Laura Esquivel et Mari et Femme de Regis de Sà Moreira.

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Août 2013

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Ma PAL fond au soleil 2013En juillet, il me semble avoir dit que je n’avais pas beaucoup de chroniques en retard… mmmh, c’est raté pour août. La faute aux vacances et au mémoire. Je finis tout de même le Challenge de Métaphore, mais en ramant ! Va donc falloir que je réaccélère le mouvement en septembre. Quoique. Faudrait déjà que je termine mon mémoire !

Voici donc la liste des ouvrages lus et chroniqués pour ce mois (ça fait 9 !) :

*** Khaled Al Khamissi, Taxi

*** Jane Austen, Persuasion

*** Alessandro Baricco, Cette histoire-là

*** Claude Courchay, Retour à Malaveil

*** Kéthévane Dawrichewy, Les Séparées

*** Malika Ferdjoukh, Quatre soeurs

*** Marie-Aude Murail, Maïté Coiffure

*** Anne Plichota et Cendrine Wolf, Oksa Pollock

*** Michel Tremblay, La Nuit des princes charmants