Marie-Aude Murail, Maïté Coiffure

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Couverture Maïté coiffureIl sortit les ciseaux de la poche de son blouson.

– Je peux te rafraîchir ta coupe ?

– Jésus Marie !

– D’abord, ta mèche sur le front, ça fait vieux.

– Pas du tout, c’est pour cacher mes rides.

– Ça fait vieux.

– Non.

– Si.

Bonne-Maman regarda son petit-fils avec étonnement. Elle ne lui connaissait pas cette obstination.

– Eh bien, vas-y, montre ce que tu sais faire.

Elle alla cherche une serviette, se mouilla les cheveux et s’assit sur un tabouret dans la cuisine.

– Mais tu vas voir tes fesses si tu me loupes !

Louis sourit à peine de la menace. Il était déjà projeté dans les gestes qu’il allait faire. En silence, mordillant l’intérieur de ses lèvres, engageant tout son corps, puis se reculant pour juger de l’effet, il prit le risque de modifier la coupe de cheveux que Bonne-Maman arborait depuis une vingtaine d’années. Quand il eut fini le séchage, il eut une grimace d’appréhension. Sa grand-mère lui fit les gros yeux pour rire et se dirigea vers le miroir du salon.

– Mais qu’est-ce que tu as fait ? s’écria-t-elle en passant la main dans ses cheveux. J’ai l’air de… J’ai l’air d’une…

Elle se regarda attentivement.

– J’ai l’air moins vieux.

L’École des Loisirs, pages 139-140

Louis n’aime pas l’école. Alors le jour où il apprend qu’il doit faire un stage et que sa grand-mère annonce que sa coiffeuse prend des apprentis, il accepte. Sa réticence disparaît rapidement et il se prend au jeu : la coiffure, il aime ça. Entre madame Maïté, coincée dans un fauteuil derrière son comptoir, Fifi, dont les rêves ont été brisés trop tôt, Clara, pour qui violence rime avec conjugal et quotidien, et Garance, qui, à seize ans, a échoué sur le bord de son existence, il découvre le bonheur des amitiés sincères et du travail manuel : c’est la naissance d’une vocation. Pourtant, son père imagine un autre avenir pour lui. Alors, à coups de ciseaux, Louis se taille son propre chemin, à la hauteur de ses ambitions, et la semaine devient une vie.

C’est bien connu, tous les coiffeurs sont homosexuels. Le travail manuel nous apprend une chose : qu’il faut continuer nos études. Être boulangère, ce n’est pas une honte mais on n’est pas obligé de le dire pour autant. Ça va pour les autres, mais nous, nous valons mieux… Avec humour et tendresse Marie-Aude Murail déconstruit cliché après cliché, page après page. C’est réjouissant. Tous les moyens sont bons car tout est permis : les rêves sont faits pour être réalisés.

Il est toujours impressionnant de voir comment cette auteure parvient à animer ses romans d’une part de magie ordinaire : elle fait fi du plausible, n’impose pas de barrières à ses personnages ; sous sa plume, ils se réalisent toujours. Et pourtant, leurs histoires sont terribles : la mort, la maladie, la violence, rien ne leur est épargné. C’est un tour de force et je ne comprends toujours pas comment elle parvient à insuffler de l’espoir dans la tristesse, de la joie dans l’horreur, des sourires sur nos lèvres et des rires dans nos gorges, en dépit de tout bon sens. Tourner le dos au réalisme permet parfois de mieux regarder la vérité en face : et en avant pour le principe de plaisir !

Ecoutez les premières pages !

De la même auteure, lisez La Fille du docteur Baudoin.

Découvrez aussi Le Garçon bientôt oublié de Jean-Noël Sciarini et La Fille aux licornes de Lenia Major.

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  1. Pingback: Août 2013 | Aux livres de mes ruches

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