Michel Tremblay, La Nuit des princes charmants

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Tremblay - La Nuit des princes charmantsMais j’eus le temps d’élaborer le plan suivant (c’est dire combien j’étais concentré pendant la dernière heure de Roméo et Juliette !) avant que le rideau tombe sur l’une des soirées de théâtre les plus souffrantes de toute mon existence : je sortirais pendant les applaudissements en piétinant Violettes Impériales et son mari s’il le fallait (elle continuait à se pâmer, peut-être avec un peu trop d’ostentation désormais, sur ce qu’il y avait de plus vilain sur scène pendant que lui s’était rendormi du sommeil du juste), je me précipiterais dans le hall où j’attendrais mes deux Irlandais qui ne manqueraient pas de passer devant moi, je saurais d’un seul coup d’œil si je pouvais aborder Perrette ou, en tout cas, répondre à la question qu’il m’avait posée à la fin de l’entracte, je… je… je prendrais son numéro de téléphone s’il voulait me revoir (mais sa mère n’était pas sourde, elle était aveugle, elle se rendrait compte de tout ! en tout cas, je m’arrangerais…), je courrais ensuite à l’entrée des artistes où Perruque ne pourrait que tomber foudroyé d’amour en me voyant lui sourire, moi, son premier admirateur, son premier fan. Nous irions prendre un verre quelque part, il m’inviterait chez lui – je ne pouvais tout de même pas l’emmener chez moi pour le présenter à ma mère ! – et, de fil en aiguille, la nature étant primaire et prévisible et nos besoins d’affection, les miens, en tout cas, étant ce qu’ils étaient…

C’était un plain particulièrement ridicule, je le savais, mais je me berçais d’illusions parce que j’avais absolument besoin de croire que deux aventures se présentaient à moi : je n’arrivais pas à choisir entre Perrette et Perruque, alors je louvoyais de l’un à l’autre en pensée, rêvant, comme toujours, à des choses impossibles plutôt que d’essayer d’imaginer un plan réalisable.

J’étais vierge et pourtant déjà polygame.

Babel, pages 79-80

Âgé de dix-huit ans, le narrateur de ce roman est passionné d’opéra. Alors quand il apprend que la grande Pierrette Alarie chantera Roméo et Juliette à Montréal, il se précipite au Her Majesty’s : ce sera sa soirée. Celle où il perdra sa virginité, celle où il découvrira l’amour. Dans les rues verglacées, d’un café à un cabaret, des fragments de relation voient le jour sous le regard d’artistes nocturnes et de travestis chevronnés. C’est une véritable croisade qui s’engage au son de vocalises et de douces chansons : la tête s’égare et les passions se soulèvent, faisant fi des vérités et des convenances.

Quel plaisir de suivre les déambulations de ce jeune homosexuel qui, en cherchant à s’immiscer dans un monde qui lui est étranger, se découvre. Il échafaude des plans romantiques, se perd dans des tribulations mentales, fantasme son dépucelage, rate des occasions et se bringuebale d’un bout à l’autre de la ville. Il suit le mouvement et parfois proteste : d’un bégaiement il passe à une répartie cinglante, ne sait plus ce qu’il voulait, ce qu’il veut. Deux cents pages et, le temps d’une nuit, on entraperçoit un monde qui lui est inconnu. Il y glisse un pied, ne sait plus où il veut aller, se laisse envahir par tous ces questionnements liées aux nouvelles expériences. D’autant plus nombreux quand on n’a pas d’interlocuteur.

On hésite avec le narrateur, on sent son désir. Avec son écriture douce et mélodieuse (où l’on entend l’accent québécois, n’en déplaise à certains), Michel Tremblay parvient à nous entraîner dans la folle nuit de son personnage. Ni une ni deux, nous portons son os de veau autour du cou, oscillons entre français et anglais, ressentons sa fatigue, ses hésitations, son excitation. Sous sa plume, aucune vulgarité. Le sexe est beau : pas de voyeurisme, mais une foule de sensations. Qui envahissent. C’est plein de finesse et d’un humour tendre.

Ecoutez les premières pages !

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