Archives Mensuelles: août 2013

Claude Courchay, Retour à Malaveil

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Courchay - Retour à MalaveilLe Petit, je le revois ce jour-là, il était rudement beau. Pas de la beauté de ces types que tu vois au cinéma, à force tu connais tous leurs tics, ça te fait autant d’effet qu’une enclume dans un cimetière de tanks. Lui, était beau parce qu’il était vrai. Il n’avait pas l’air déguisé. Il était comme nous, avec nos soucis et notre fatigue, et c’est pas la peine de se parler pour s’entendre quand on a eu mesuré une fois avec son dos que la terre est basse et qu’on a plus tôt fait de compter son argent que sa peine. Ce Petit, il était ce qu’on aurait pu être si on n’était pas des endormis de naissance. Ce n’est pas tant notre faute. On nous raconte qu’il faut courir après la sécurité. Total, on la paie cher. Une fois que tu l’as, ta sécurité, tu es fait comme un rat mort. Tu n’as plus qu’à vieillir.

Le Livre de Poche, page 53

C’est un roman en forme de huis clos. De grand huis clos, puisqu’il se déroule dans un village, Malaveil, et un petit hameau qui lui est attenant, le Mas. Bon, d’accord, on fait aussi un petit passage par Paris, Nice et Avignon. Mais tout de même, ça respire fort le renfermé, le « les uns sur les autres ». Ça respire fort la suspicion : normal, il y a quinze ans, le Petit a été envoyé à tort en taule pour le meurtre sauvage d’un touriste. Et aujourd’hui, il sort. Aujourd’hui, il rentre. La rage au cœur, les traits marqués, le regard calme, il observe. Depuis tant d’années, une seule et même question revient, lancinante : qui a bien pu lui faire ça ? et pourquoi ? Toutes mes excuses, cela fait deux questions.

Retour à Malaveil, c’est un roman qui sent la terre, le terroir. En donnant successivement la voix à plusieurs villageois, l’auteur parvient à nous faire ressentir les tensions qui habitent les personnages. Des secrets bien gardés et des choses qui ne regardent que soi : on avance à petit pas dans les intimités et vers la vérité. Coco nous guide, depuis son comptoir où les hommes s’épandent. Car voyez-vous, le Petit, c’est son filleul, sa perle rare. Et cela fait aussi quinze ans qu’il se demande ce qui a bien pu se passer réellement. De la Seconde Guerre mondiale aux guerres de décolonisation, chacun est hanté par ses démons. C’est le XXe siècle des petites gens qui défile dans ce roman, un siècle qui ne pardonne pas. Ou si, parfois.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et La Relieuse du gué de Anne Delaflotte Mehdevi.

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Marie-Aude Murail, Maïté Coiffure

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Couverture Maïté coiffureIl sortit les ciseaux de la poche de son blouson.

– Je peux te rafraîchir ta coupe ?

– Jésus Marie !

– D’abord, ta mèche sur le front, ça fait vieux.

– Pas du tout, c’est pour cacher mes rides.

– Ça fait vieux.

– Non.

– Si.

Bonne-Maman regarda son petit-fils avec étonnement. Elle ne lui connaissait pas cette obstination.

– Eh bien, vas-y, montre ce que tu sais faire.

Elle alla cherche une serviette, se mouilla les cheveux et s’assit sur un tabouret dans la cuisine.

– Mais tu vas voir tes fesses si tu me loupes !

Louis sourit à peine de la menace. Il était déjà projeté dans les gestes qu’il allait faire. En silence, mordillant l’intérieur de ses lèvres, engageant tout son corps, puis se reculant pour juger de l’effet, il prit le risque de modifier la coupe de cheveux que Bonne-Maman arborait depuis une vingtaine d’années. Quand il eut fini le séchage, il eut une grimace d’appréhension. Sa grand-mère lui fit les gros yeux pour rire et se dirigea vers le miroir du salon.

– Mais qu’est-ce que tu as fait ? s’écria-t-elle en passant la main dans ses cheveux. J’ai l’air de… J’ai l’air d’une…

Elle se regarda attentivement.

– J’ai l’air moins vieux.

L’École des Loisirs, pages 139-140

Louis n’aime pas l’école. Alors le jour où il apprend qu’il doit faire un stage et que sa grand-mère annonce que sa coiffeuse prend des apprentis, il accepte. Sa réticence disparaît rapidement et il se prend au jeu : la coiffure, il aime ça. Entre madame Maïté, coincée dans un fauteuil derrière son comptoir, Fifi, dont les rêves ont été brisés trop tôt, Clara, pour qui violence rime avec conjugal et quotidien, et Garance, qui, à seize ans, a échoué sur le bord de son existence, il découvre le bonheur des amitiés sincères et du travail manuel : c’est la naissance d’une vocation. Pourtant, son père imagine un autre avenir pour lui. Alors, à coups de ciseaux, Louis se taille son propre chemin, à la hauteur de ses ambitions, et la semaine devient une vie.

C’est bien connu, tous les coiffeurs sont homosexuels. Le travail manuel nous apprend une chose : qu’il faut continuer nos études. Être boulangère, ce n’est pas une honte mais on n’est pas obligé de le dire pour autant. Ça va pour les autres, mais nous, nous valons mieux… Avec humour et tendresse Marie-Aude Murail déconstruit cliché après cliché, page après page. C’est réjouissant. Tous les moyens sont bons car tout est permis : les rêves sont faits pour être réalisés.

Il est toujours impressionnant de voir comment cette auteure parvient à animer ses romans d’une part de magie ordinaire : elle fait fi du plausible, n’impose pas de barrières à ses personnages ; sous sa plume, ils se réalisent toujours. Et pourtant, leurs histoires sont terribles : la mort, la maladie, la violence, rien ne leur est épargné. C’est un tour de force et je ne comprends toujours pas comment elle parvient à insuffler de l’espoir dans la tristesse, de la joie dans l’horreur, des sourires sur nos lèvres et des rires dans nos gorges, en dépit de tout bon sens. Tourner le dos au réalisme permet parfois de mieux regarder la vérité en face : et en avant pour le principe de plaisir !

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De la même auteure, lisez La Fille du docteur Baudoin.

Découvrez aussi Le Garçon bientôt oublié de Jean-Noël Sciarini et La Fille aux licornes de Lenia Major.

Khaled Al Khamissi, Taxi

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Al Khamissi - TaxiEh bien, au final, on va larguer ce pays pourri comme tout le monde. C’est clair que c’est le véritable projet du gouvernement : nous obliger tous à partir. Mais je ne comprends pas, si on part tous, qui est-ce que le gouvernement va pouvoir voler ? Il ne lui restera plus personne.

Franchement, je ne sais pas si le ministre de l’Intérieur avant de dormir pense à ce qu’il nous fait subir. Est-ce qu’il sait qu’on a reçu une bonne éducation et est-ce qu’il sait à quel point nos familles se sont tuées à la tâche pour nous instruire ? Est-ce qu’il sait à quel point on est humiliés par ses hommes dans la rue ? Est-ce qu’il se rend compte, la tête sur son oreiller, que ça y est, on va exploser ? Franchement, ce n’est plus supportable. On se tue pour vivre. Et l’Intérieur nous traite comme si on était des bandits et, bien sûr, des menteurs. Nous sommes tous des menteurs devant un officier. C’est clair qu’ils les forment comme ça à l’école de police : l’être humain naît menteur, vit menteur, respire des mensonges et meurt en menteur.

Babel, page 107

Ce ne sont pas moins de 58 conversations entre des hommes et des chauffeurs de taxi du Caire qui nous dépeignent un tableau réaliste et fascinant de l’Égypte à un moment crucial de son histoire (entre 2005 et 2006). Khaled Al Khamissi a consigné, retranscrit, revisité et inventé ces échanges empreints tour à tour d’une froide lucidité ou d’un timide optimisme. Rien n’est épargné : les difficultés et humiliations de la vie quotidienne, le marasme des administrations, la corruption galopante, l’omniprésence et la violence des services de police, la toute-puissance du président Hosni Moubarak… N’allez cependant pas croire à un livre noir : humour et poésie ne sont jamais bien loin.

Cet ouvrage prend la forme de chroniques sociales, économiques, religieuses et politiques. La sincérité, et l’ingénuité parfois, de leur ton en font de précieux témoignages – toujours du point de vue de l’homme cependant, précisons-le, la femme n’ayant droit à la parole que par récit interposé. Peu importe que ces situations aient été réelles : ce sont les voix du peuple qui s’expriment et nous (me) parlent de ce pays que nous ne connaissons que par le prisme d’un regard occidental et somme toute capitaliste. Car il ne faut pas imaginer lire une propagande pour tel ou tel mouvement politique. Non. Avec Taxi, nous découvrons – simplement et humainement – les horizons possibles et impossibles pour ce pays et ses habitants. Un récit étrangement prophétique, sans fin.

Je regrette simplement de ne pas mieux connaître la situation égyptienne et de ne pas pouvoir me faire mon propre avis sur cette géopolitique si particulière : porte ouverte à de nouvelles curiosités donc !

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Découvrez aussi L’Allumeur de rêves berbères de Fellag et Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala.

Jane Austen, Persuasion

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Austen - PersuasionLes entendre parler tellement du capitaine Wentworth, répéter si souvent son nom, interroger les années passées et établir finalement qu’il pouvait, qu’il devait probablement se trouver que ce fût exactement le même capitaine Wentworth qu’ils se souvenaient avoir rencontré une ou deux fois, après leur retour de Clifton, un jeune homme charmant ; mais ils ne pouvaient dire s’il y avait sept ou huit ans de cela, c’était un nouveau genre d’épreuve pour les nerfs d’Anne. Elle trouva, cependant, que c’en était un auquel elle devait s’aguerrir. Puisqu’on l’attendait vraiment dans les parages, elle devait apprendre à être insensible sur de pareils points. Et non seulement il apparaissait qu’on l’attendait, sans délai, mais, dans leur chaleureuse gratitude pour la bonté qu’il avait montrée envers le pauvre Dick, et leur très grande estime pour son caractère (le pauvre Dick qui avait passé six mois à sa charge faisait de lui ce vif éloge d’ailleurs, imparfaitement orthographié, « un garson épatant, seulement trot regardant, à la maître d’école »), les Musgrove étaient bien résolus à se présenter à lui et à chercher à faire sa connaissance dès qu’ils pourraient apprendre son arrivée.

Cette résolution aida à donner de l’agrément à leur soirée.

10/18, pages 63-64

Anne Eliott vivait jusque-là au château de Kellynch, transparente aux yeux de son vaniteux de père – sir Walter –, de sa coquette de sœur – Elizabeth – et de son autre sœur – Mary – hypocondriaque. Mais quand les finances se révèlent si mauvaises qu’ils doivent quitter leur propriété, c’est tout le monde d’Anne qui se renverse. En effet, la rencontre avec les nouveaux locataires se trouvent être la source de grandes joies mais également d’une immense souffrance : Mme Croft n’est autre que la sœur du capitaine Frederick Wentworth, ancien prétendant éconduit par Anne, mais qui occupe toujours une place de choix dans son cœur. Entre intrigues familiales et conflits d’intérêts, il est temps pour la jeune fille d’assumer ses choix et, peut-être, de les défaire…

Jane Austen manie à la perfection les schémas du roman sentimental, elle nous le prouve encore une fois. Il est toujours surprenant mais plaisant de s’immerger dans l’Angleterre du XIXe siècle : ses convenances, ses habitudes, tout nous est étranger. Et pourtant, on n’éprouve aucune difficulté à transposer les histoires de cœur, il suffit d’ajouter une pincée de bonnes manières et de saupoudrer copieusement de morale. En bref, c’est réjouissant !

Je déplore simplement la qualité des traductions françaises de Jane Austen. Je m’étais déjà fait la remarque pour Orgueil et Préjugés, j’ai donc changé d’éditeur, et rebelote : résultat, j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire et n’ai pas décoléré tout au long de l’ouvrage. Quelle idée de faire passer Jane Austen pour une écrivaine de bas étage, au style aussi lourd que pompeux. J’espère donc que mon niveau d’anglais est assez bon pour pouvoir lire les romans suivants en langue originale…

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De la même auteure, lisez Orgueil et Préjugés.

Découvrez aussi Chocolat amer de Laura Esquivel et Mari et Femme de Régis de Sà Moreira.

Kéthévane Davrichewy, Les Séparées

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Davrichewy - Les Séparées– Mais toi ? Tu ne ressens rien quand il te caresse ?

– Il ne me caresse pas. Pas comme tu dis.

– Alors ce n’est pas toi le problème.

– Peut-être que je n’ai pas envie qu’il me touche.

– Tu finiras par rencontrer quelqu’un avec qui ce sera évident. En attendant, tu n’as qu’à faire ça seule.

– Ne dis pas des choses pareilles.

Cécile arracha un brin d’herbe qu’elle se mit à mâchouiller.

– Tu sais, dit Alice, j’embrasse beaucoup de garçons, mais finalement être attirée par quelqu’un, c’est rare. Je pensais que lorsqu’on aimait, on avait forcément envie de toucher l’autre et que c’était réciproque. Mais je n’y crois plus. Dans la réalité, les choses ne se passent pas comme ça. Tu vois, ce n’est pas simple. J’ai trop idéalisé l’amour. Comme toi. On se rompe, l’une et l’autre.

– Heureusement que tu existes, dit Cécile.

– Oui, répondit Alice, heureusement que nous sommes là.

10/18, pages 42-43

Alice et Cécile partageaient tout : les rêves et les espoirs, les inquiétudes, leurs familles. Deux opposés qui s’attirent, se complètent. Alors, les années passant, elles se sont construites en parallèle : les idéaux, les projets artistiques, le mariage, les enfants. Cependant, après des années d’une amitié apparemment indéfectible, les liens se sont délités. Comment ? Pourquoi ? On peut interpréter les faits, mais peut-on comprendre les sentiments ? Et peut-on les maîtriser ?

Dans ce court roman, Kéthévane Davrichewy nous emporte dans un voyage à travers le temps. Pas de chronologie : les récits se mêlent, s’interposent, s’entrecroisent. De Paris à New-York, du Venezuela à Sollière, leurs vies se heurtent à la douleur, la maladie, la mort. Et, au fil des pages et des souvenirs, l’amitié est questionnée : elle est belle, venimeuse, forte, destructrice. C’est une amitié « pour toujours », jusqu’au jour où… jusqu’au jour où, peut-être, les changements ne peuvent plus être dissimulés, jusqu’au jour où la vie se dresse entre elles, jusqu’au jour où elles ne se font plus de bien.

Mais même avant ça, si leur amitié paraissait évidente, elle n’était pas simple pour autant. Les relations entre les personnages se tissent et, petit à petit, on commence à comprendre. Les êtres sont déchirés, marqués par leur histoire et celle des autres. Et lorsque leurs mondes se brisent, face à la solitude, ne reste que ces miettes du passé. Alors on envoie des lettres imaginaires, on tente de survivre. Parfois on abandonne, parfois on se reconstruit. Et cette tension habite le lecteur tout au long de l’ouvrage : il la perçoit, la médite.

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Découvrez aussi Trois fois septembre de Nancy Huston et Mari et Femme de Régis de Sà Moreira. 

Juillet 2013

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Ma PAL fond au soleil 2013

Pour cet été, j’ai décidé de participer au challenge de Métaphore pour essayer de faire baisser ma PAL. Résultat des courses, je me suis inscrite en indice 30 et c’est assez efficace !

Même si cela signifie que mon mémoire n’a pas beaucoup avancé ce mois-ci, je suis contente de voir que j’ai – en gros – réussi à lire ce que je voulais et que je n’ai pas tant de chroniques que ça en retard… Et, pour ne rien gâcher, j’ai réussi à limiter mes pulsions acheteuses ! En résumé : j’ai lu 15 livres et rédigé 15 chroniques au mois de juillet (il faut tout de même avouer que sur les 15 chroniques, certaines sont sur des livres lus en juin, du coup j’ai rattrapé une partie de mon retard, mais j’en ai aussi accumulé, enfin bref, on verra ça en août) !

Pour le challenge Ma PAL fond au soleil 2013 ça donne donc :

*** René Barjavel, La Faim du tigre

*** Pierre Bottero, L’Autre

*** P. C. Cast et Kristin Cast, Marquée

*** Anne Delaflotte Mehdevi, La Relieuse du gué

*** Fellag, L’Allumeur de rêves berbères

*** Clara Guelfenbein, Le Reste est silence

*** Nancy Huston, Instruments des ténèbres

*** Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père

*** Gérard Mordillat, Vive la sociale !

*** Marie Pavlenko, Le Livre de Saskia

*** Daniel Pennac, Au bonheur des ogres

*** Carlos Ruiz Zafon, L’Ombre du vent

*** Luis Spùlveda, Le Vieux qui lisait des romans d’amour

Et les chroniques qui viendront en août pour les livres lus en juillet :

*** Jane Austen, Persuasion

*** Khétévane Davrichewy, Les Séparées

*** Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs II. Hortense

*** Anne Plichota et Cendrine Wolf, Oksa Pollock

En résumé, j’en suis à 22 livres chroniqués cet été et 26 lus (uniquement dans le cadre du challenge Ma PAL fond au soleil 2013)  ! L’indice 30 devrait définitivement être possible…

Michel Tremblay, La Nuit des princes charmants

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Tremblay - La Nuit des princes charmantsMais j’eus le temps d’élaborer le plan suivant (c’est dire combien j’étais concentré pendant la dernière heure de Roméo et Juliette !) avant que le rideau tombe sur l’une des soirées de théâtre les plus souffrantes de toute mon existence : je sortirais pendant les applaudissements en piétinant Violettes Impériales et son mari s’il le fallait (elle continuait à se pâmer, peut-être avec un peu trop d’ostentation désormais, sur ce qu’il y avait de plus vilain sur scène pendant que lui s’était rendormi du sommeil du juste), je me précipiterais dans le hall où j’attendrais mes deux Irlandais qui ne manqueraient pas de passer devant moi, je saurais d’un seul coup d’œil si je pouvais aborder Perrette ou, en tout cas, répondre à la question qu’il m’avait posée à la fin de l’entracte, je… je… je prendrais son numéro de téléphone s’il voulait me revoir (mais sa mère n’était pas sourde, elle était aveugle, elle se rendrait compte de tout ! en tout cas, je m’arrangerais…), je courrais ensuite à l’entrée des artistes où Perruque ne pourrait que tomber foudroyé d’amour en me voyant lui sourire, moi, son premier admirateur, son premier fan. Nous irions prendre un verre quelque part, il m’inviterait chez lui – je ne pouvais tout de même pas l’emmener chez moi pour le présenter à ma mère ! – et, de fil en aiguille, la nature étant primaire et prévisible et nos besoins d’affection, les miens, en tout cas, étant ce qu’ils étaient…

C’était un plain particulièrement ridicule, je le savais, mais je me berçais d’illusions parce que j’avais absolument besoin de croire que deux aventures se présentaient à moi : je n’arrivais pas à choisir entre Perrette et Perruque, alors je louvoyais de l’un à l’autre en pensée, rêvant, comme toujours, à des choses impossibles plutôt que d’essayer d’imaginer un plan réalisable.

J’étais vierge et pourtant déjà polygame.

Babel, pages 79-80

Âgé de dix-huit ans, le narrateur de ce roman est passionné d’opéra. Alors quand il apprend que la grande Pierrette Alarie chantera Roméo et Juliette à Montréal, il se précipite au Her Majesty’s : ce sera sa soirée. Celle où il perdra sa virginité, celle où il découvrira l’amour. Dans les rues verglacées, d’un café à un cabaret, des fragments de relation voient le jour sous le regard d’artistes nocturnes et de travestis chevronnés. C’est une véritable croisade qui s’engage au son de vocalises et de douces chansons : la tête s’égare et les passions se soulèvent, faisant fi des vérités et des convenances.

Quel plaisir de suivre les déambulations de ce jeune homosexuel qui, en cherchant à s’immiscer dans un monde qui lui est étranger, se découvre. Il échafaude des plans romantiques, se perd dans des tribulations mentales, fantasme son dépucelage, rate des occasions et se bringuebale d’un bout à l’autre de la ville. Il suit le mouvement et parfois proteste : d’un bégaiement il passe à une répartie cinglante, ne sait plus ce qu’il voulait, ce qu’il veut. Deux cents pages et, le temps d’une nuit, on entraperçoit un monde qui lui est inconnu. Il y glisse un pied, ne sait plus où il veut aller, se laisse envahir par tous ces questionnements liées aux nouvelles expériences. D’autant plus nombreux quand on n’a pas d’interlocuteur.

On hésite avec le narrateur, on sent son désir. Avec son écriture douce et mélodieuse (où l’on entend l’accent québécois, n’en déplaise à certains), Michel Tremblay parvient à nous entraîner dans la folle nuit de son personnage. Ni une ni deux, nous portons son os de veau autour du cou, oscillons entre français et anglais, ressentons sa fatigue, ses hésitations, son excitation. Sous sa plume, aucune vulgarité. Le sexe est beau : pas de voyeurisme, mais une foule de sensations. Qui envahissent. C’est plein de finesse et d’un humour tendre.

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Découvrez aussi Une partie de chasse d’Agnès Desarthe et Roman à l’eau de bleu d’Isabelle Alonso.