Carla Guelfenbein, Le Reste est silence

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Guelfenbein - Le Reste est silenceJ’ai froid, comme si quelqu’un avait mis un glaçon géant dans mes artères pour les empêcher de fonctionner. Alma est toujours dans le jardin. Je suis sûr qu’elle parle avec l’homme qui l’a ramenée à la maison. Je fais encore voler mon avion rouge. Brrr brrr. Sans réfléchir, je le projette contre le mur. L’avion tombe, il a une aile cassée. Deux vis roulent par terre. Comment ai-je pu en arriver là ? J’aurais dû me rappeler de compter jusqu’à dix ! Est-ce ainsi que les malheurs arrivent ? Sont-ils inscrits dans un endroit que je ne connais pas ? Si c’est le cas, il suffirait de le trouver, et d’effacer avec une gomme géante les instants qui détruisent les choses que j’aime le plus.

Je crois qu’à un moment donné maman a dû ressentir du chagrin, ou de la colère, comme moi maintenant, et, avant de pouvoir le regretter, elle était morte. Mais qu’est-ce qui a pu la rendre si malheureuse au point d’oublier de compter jusqu’à dix ?

Babel, pages 137-138

Tommy a douze ans mais il a le corps frêle d’un enfant de huit ans. Son cœur bat trop ou pas assez, il bat mal, le ralentit. Dès ses premières pulsations erratiques, ce cœur fragile a cristallisé la folie de sa mère et les peurs de son père. Tommy apprend malgré tout à grandir : il enregistre le monde qui l’entoure, se drape dans le silence pour mieux recueillir ce que disent les autres. C’est comme ça qu’il apprend que sa mère s’est suicidée. C’est comme ça qu’il va enquêter sur sa propre vie. Un peu philosophique et un peu poétique, il cherche. Pourquoi cette distance avec Juan, son père. Comment faire pour qu’Alma, sa belle-mère, ne parte pas. Et où trouver la vérité sur Soledad, sa mère, et sur lui-même.

Les chapitres s’égrènent et les voix alternent. L’écriture fluide et limpide de Carla Guelfenbein explore les intimités, ces parts d’ombre et de secrets qui érigent des barrières entre les êtres tout en leur offrant des refuges. Qui une maison d’eau, qui un ami imaginaire. Les solitudes tentent de s’ouvrir, tant bien que mal, et pourtant les histoires demeurent individuelles. J’aime ces étiquettes invisibles sur le front des adultes, des étiquettes qui indiquent des pensées, des états d’esprit. J’aime la douleur sourde des personnages qui s’égarent et se perdent les uns et les autres, bien malgré eux. J’aime les comptes à rebours qui s’interrompent et les secrets qui se gardent, qui s’enfuient. J’aime l’éclat des amours qui se partagent mais échouent à rompre les solitudes. J’aime la douceur de ce texte, comme une caresse. Sa violence, comme un coup. Invisible.

Alors on se dit je t’aime avec les mains, en silence.

Écoutez les premières pages !

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