Archives Mensuelles: juillet 2013

Laura Esquivel, Chocolat amer

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Esquivel - Chocolat amerLogo JacquesTita, à genoux, penchée sur le metate, se démenait en cadence pour écraser les amandes et le sésame.

Sous la blouse, sa poitrine bougeait librement car elle n’avait jamais porté de soutien-gorge. Des gouttes de sueur, depuis son cou, suivaient le sillon de sa peau entre ses seins ronds et durs.

Ne pouvant résister davantage aux odeurs qui émanaient de la cuisine, Pedro s’approcha. Il s’arrêta à la porte, pétrifié devant la sensualité qui se dégageait de Tita.

Celle-ci leva la tête sans cesser de broyer et ses yeux rencontrèrent ceux de Pedro. Leurs deux regards embrasés ne firent plus qu’un ; un spectateur aurait perçu un seul mouvement rythmique et sensuel, une seule respiration haletante et un même désir.

Folio, page 75

Au début du XXe siècle, le Mexique est plongé en pleine tempête révolutionnaire. Tita, elle, pile les amandes, broie la cannelle, fait rôtir les cailles et aime Pédro. Éperdument. À chaque plat se mêle un fragment de son être : un brin de tristesse ou une touche de désir, dont chaque recette s’imprègne avec délices, en exhale les plus intimes ferveurs. Et lorsque cuisiner est un art, déguster devient un apprentissage. Tout peut arriver : les oignons provoquent un torrent de larmes, les pétales de roses mènent à une fugue aphrodisiaque et un gâteau de mariage devient le gardien d’une nostalgie contagieuse.

Tita, la benjamine, est destinée à veiller sur sa mère. Forcée de renoncer à son mariage avec Pedro, elle métamorphose ses frustrations en saveurs. Les plats naissent sous sa main, captent ses émotions, les transfigurent. Sous le joug d’une matriarche omniprésente, elle se réfugie dans sa cuisine, son antre.

Ce roman est plein de magie, d’une tendresse qui ne cherche pas à se dissimuler. Laura Esquivel emprunte ses codes à la littérature sentimentale afin de les transcender. Sous couvert d’une simple histoire amoureuse (mais une histoire amoureuse peut-elle jamais être simple ?), elle dit l’amour de la vie et le besoin de liberté. Le réalisme fantastique propre à la littérature sud-américaine se déploie ici et pimente le récit. On ne sait trop si la cuisine est prétexte à l’amour ou si c’est l’inverse, mais érotisme et gourmandise se trouvent bien sensuellement mêlés.

Les amants et les mets entrent en osmose et, pour compléter les recettes, il suffit de cette pincée d’imagination qui nous ouvre une porte sur le rêve…

De la même auteure, lisez Vif comme le désir.

Découvrez aussi Le Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepùlveda et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

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Carla Guelfenbein, Le Reste est silence

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Guelfenbein - Le Reste est silenceJ’ai froid, comme si quelqu’un avait mis un glaçon géant dans mes artères pour les empêcher de fonctionner. Alma est toujours dans le jardin. Je suis sûr qu’elle parle avec l’homme qui l’a ramenée à la maison. Je fais encore voler mon avion rouge. Brrr brrr. Sans réfléchir, je le projette contre le mur. L’avion tombe, il a une aile cassée. Deux vis roulent par terre. Comment ai-je pu en arriver là ? J’aurais dû me rappeler de compter jusqu’à dix ! Est-ce ainsi que les malheurs arrivent ? Sont-ils inscrits dans un endroit que je ne connais pas ? Si c’est le cas, il suffirait de le trouver, et d’effacer avec une gomme géante les instants qui détruisent les choses que j’aime le plus.

Je crois qu’à un moment donné maman a dû ressentir du chagrin, ou de la colère, comme moi maintenant, et, avant de pouvoir le regretter, elle était morte. Mais qu’est-ce qui a pu la rendre si malheureuse au point d’oublier de compter jusqu’à dix ?

Babel, pages 137-138

Tommy a douze ans mais il a le corps frêle d’un enfant de huit ans. Son cœur bat trop ou pas assez, il bat mal, le ralentit. Dès ses premières pulsations erratiques, ce cœur fragile a cristallisé la folie de sa mère et les peurs de son père. Tommy apprend malgré tout à grandir : il enregistre le monde qui l’entoure, se drape dans le silence pour mieux recueillir ce que disent les autres. C’est comme ça qu’il apprend que sa mère s’est suicidée. C’est comme ça qu’il va enquêter sur sa propre vie. Un peu philosophique et un peu poétique, il cherche. Pourquoi cette distance avec Juan, son père. Comment faire pour qu’Alma, sa belle-mère, ne parte pas. Et où trouver la vérité sur Soledad, sa mère, et sur lui-même.

Les chapitres s’égrènent et les voix alternent. L’écriture fluide et limpide de Carla Guelfenbein explore les intimités, ces parts d’ombre et de secrets qui érigent des barrières entre les êtres tout en leur offrant des refuges. Qui une maison d’eau, qui un ami imaginaire. Les solitudes tentent de s’ouvrir, tant bien que mal, et pourtant les histoires demeurent individuelles. J’aime ces étiquettes invisibles sur le front des adultes, des étiquettes qui indiquent des pensées, des états d’esprit. J’aime la douleur sourde des personnages qui s’égarent et se perdent les uns et les autres, bien malgré eux. J’aime les comptes à rebours qui s’interrompent et les secrets qui se gardent, qui s’enfuient. J’aime l’éclat des amours qui se partagent mais échouent à rompre les solitudes. J’aime la douceur de ce texte, comme une caresse. Sa violence, comme un coup. Invisible.

Alors on se dit je t’aime avec les mains, en silence.

De la même auteure, lisez Nager nues.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon.

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Fellag, L’Allumeur de rêves berbères

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Fellag - L'Allumeur de rêves berbèresDoucement ressurgit le besoin d’écrire. Écrire autre chose que les sempiternelles hagiographies des Saints patrons de la Révolution. Écrire, ce besoin primitif de dessiner sur les murs des grottes les peurs, les rires, l’amour et la mort afin de leur trouver des échappatoires salvatrices. Je n’en dormais plus. La rage, la colère, la douleur, la vengeance, la lucidité retrouvée, nourrirent le moteur d’une nouvelle énergie créatrice.

Il faut avouer que je ne me faisais plus aucune illusion sur mon talent ou ma capacité à mener jusqu’à son terme un récit romanesque. J’étais le premier à reconnaître n’avoir ni le souffle, ni le style, ni le bouillonnement intérieur qui font l’originalité d’un homme de lettres. L’imagination ne me manquait pas, mais l’énergie consacrée depuis si longtemps à m’autocensurer, lisser mon langage et brider mon inspiration, avait fini par éteindre la flamme que certains critiques avaient décelée dans mes nouvelles de jeunesse.

J’ai lu, pages 39-40

Au début des années 90, Alger est en proie à la terreur. Après les années douloureuses de colonisation et de décolonisation, le pays tente de se relever mais la reconstruction est semée d’embûches. Des officiels qui jouent aux gros bras et des ultras (religieux) qui se reconvertissent en terroristes se mesurent et la population paye les pots cassés. L’eau est drastiquement rationnée. Zakaria, menacé de mort et discrédité par le régime, observe et écrit : la vie de son quartier, ses voisins. L’un d’eux, Nasser, reçoit également des lettres de menaces. Alors c’est une renaissance pour l’écrivain et Nasser devient son propre miroir, son autre lui.

C’est un ouvrage plein d’une violence contenue mais non dissimulée que nous offre Fellag. Je connaissais ce dernier pour son jeu critique certes, mais humoristique surtout. Ici, pas de rire, mais du fantastique qui s’immisce dans le réel et en fait ressortir l’horreur. L’auteur prend du recul sur sa société dans laquelle il évolue et qui divague.

Objectivement, ce livre est très bon : une plume de qualité, un sujet difficile traité de manière originale et réussie, et une puissance irréfutable. Et pourtant, si je suis subjective, je ne peux que reconnaître que je n’ai pas réussi à me laisser pénétrer par l’histoire, je suis restée simple observatrice de ces personnages délectables. Alors je reste mitigée : lisez-le, je ne peux que le conseiller, mais j’espère que vous saurez mieux que moi vous laisser bercer par la richesse de la langue. En attendant, mon esprit continue à s’envoler à l’évocation de ce titre : L’Allumeur de rêves berbères

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Découvrez aussi Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala et Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome.

Gérard Mordillat, Vive la sociale !

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Mordillat - Vive la sociale« Clef » fut dit-on, le premier mot de Paul Valéry. En ce qui me concerne, les opinions divergent quant à la première phrase que j’aurais prononcée. Mon frère affirme que c’est : « Tout le pouvoir aux soviets. » Mon père ne démord pas du fameux : « Le socialisme dans un seul pays. » Ma mère, qui me tenait dans ses bras à ce moment historique, jure que c’était : « Vaincu, jamais dompté. » Personnellement, je suis presque certain d’avoir dit : « Garçon, l’addition ! », ayant eu très tôt le sentiment que tout ce qui m’entourait n’était pas fait simplement pour mes beaux yeux.

Points, page 26

Paris XXe arrondissement, du côté de Belleville et de Ménilmontant. C’est l’histoire de Momo et de sa famille. Le père est communiste, la mère anarchiste et le frère socialiste. Rien que de l’ordinaire. Travail et revendications sociales, Perroquet Vert (le café du coin) et mots croisés de l’Huma : voilà ce qui rythme leur quotidien. Du moins, quand ce n’est pas la guerre d’Algérie et les barricades de mai 68.

Avec un humour franc et grinçant, Gérard Mordillat met en regard le monde et les utopies. Combat déséquilibré, sauf si l’on ferme les yeux. Dictateur en six lettres ? Tout dépend de la première : L, H ou F ? La plume est critique, elle n’enjolive pas les idéaux. Et pourtant ces derniers nous gagnent… On se prend à rêver d’un monde meilleur, de lendemains heureux. Alors, vive la sociale !

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Découvrez aussi Au bonheur des ogres de Daniel Pennac et E=mc², mon amour de Patrick Cauvin.

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres

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Pennac - Au bonheur des ogres– J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, Ben.

– Maman a téléphoné ?

– Non, maman doit s’habituer aux bombes.

– Vous avez fini le papier de Tante Julia ?

– Oh ! non, on en a pour un bout de temps encore !

– Jérémy n’est pas collé cette semaine ?

– Si, quatre heures samedi, pagaille en musique.

– Thérèse s’est convertie au rationalisme ?

– Elle vient de me tirer les cartes.

– Les cartes disent que tu auras la moyenne à ton bac de français ?

– Les cartes disent que je suis amoureuse de mon frère aîné, mais que je dois me méfier d’une rivale, journaliste au journal Actuel.

– Le Petit ne rêve plus d’ogres Noël ?

– Il a trouvé dans mon Robert la reproduction de Goya : Saturne dévorant ses enfants, ça lui plaît beaucoup.

– Louna fait une grossesse nerveuse ?

– Elle revient de l’échographie.

– Mâle ou femelle ?

– Jumeaux.

Silence.

– Clara, c’est ça, ta bonne nouvelle ?

– Ben, Julius est guéri.

Folio, page 141

La famille Malaussène c’est : une serial-mother qui prend la poudre d’escampette tous les quatre matins ; Ben, bouc-émissaire et grand frère en chef de son état ; Louna, qui vit le fol amour avec un médecin jusqu’au jour où elle tombe enceinte et que tout se complique (encore plus) ; Thérèse, en phase avec les étoiles, qui retranscrit ce qu’elle entend quand elle ne prédit pas l’avenir ; Clara, la douceur incarnée qui fige l’horreur sur de l’argentique ; Jérémy, qui cumule les heures de colle et les catastrophes expérimentales ; et le Petit, qui rêve d’ogres Noël. Mais c’est aussi Julius, un chien épileptique qui sent dans tout Belleville, Tante Julia, journaliste léonine qui chaparde dans les grands magasins à ses heures perdues et Théo, qui possède sa propre armée de petits vieux et nourrit les travestis du Bois de Boulogne.

Lorsque plusieurs bombes explosent au Magasin où Ben travaille, il finit par être inquiété. Et c’est la porte ouverte à des dialogues singuliers et des pensées ahurissantes. Avec sa plume fine et acérée, Daniel Pennac nous offre un ouvrage de toute beauté à l’humour décalé et réjouissant. On aime l’originalité du scénario, le burlesque des situations et la tendresse des personnages. Au fil des pages, le sourire s’impose toujours plus grand sur les lèvres et nous invite, quelque part entre le conscient et l’inconscient, à réfléchir sur la société dans laquelle on vit.

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Découvrez également Malavita de Tonino Benacquista et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.

Marie Pavlenko, Le Livre de Saskia

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Pavlenko - Le Livre de Saskia– Je ne te veux aucun mal, d’accord ? précisa-t-il, magnanime, en regardant droit devant lui.

– Super ! Y a plus de problème alors !

– Non, pas de problème. Il faut juste me faire confiance.

– OK, grognai-je. Disons que ça ne me pose pas de problème. Tu me suis, oui, voilà, super, tu me suis. Dis-moi au moins pourquoi ! Pourquoi tu me suis ? C’est dingue !

– Je suis là, c’est comme ça. Il va falloir faire avec.

J’aurais voulu lui lancer une pique mémorable mais ne trouvai rien à dire. Et même si pour l’instant ça m’exaspérait, mon objectif principal était de rentrer et de stopper l’insupportable douleur qui se répandait maintenant dans tout mon bras. Je boudai donc, silencieuse à mon tour. Tod m’imita, visiblement peu intéressé par une quelconque discussion.

Scrineo Jeunesse, page 60

Saskia vient tout juste d’avoir dix-huit ans et entre en terminale dans un nouveau lycée. Cependant, ceci ne se révèle pas être le plus gros bouleversement de l’année à venir. En effet, la pierre qu’elle porte depuis qu’elle a été trouvée devant la porte d’un orphelinat en Inde se révèle être bien plus que cela et deux êtres la suivent sans discontinuer. Un jeune garçon, très beau, et une jeune fille, très belle aussi, forcément. Un garçon et une fille donc, mais qui parlent une langue étrange. Et qui remettent en cause toutes ses certitudes quant au monde dans lequel elle est persuadée de vivre. C’est un long entraînement qui commence et la découverte d’une nouvelle réalité… Enkidar.

Dans une production de livres fantastiques pour adolescents toujours plus abondante, il est parfois difficile de s’y retrouver et de bien choisir. Des déceptions, il y en a. Et des perles rares aussi. En l’occurrence, avec Le Livre de Saskia, j’ai retrouvé ce sentiment plaisant qui est de ne pas vouloir éteindre la lumière le soir et de regretter de ne pas avoir déjà acheté le second tome… Chose de plus en plus exceptionnelle pour ce type de littérature – que j’affectionne tout particulièrement – la plume de l’auteure est très agréable et fluide. Bien sûr, on aurait pu à mon avis éviter quelques longueurs et laisser plus d’autonomie au lecteur quant aux questions à se poser et aux réponses à trouver, mais quand même, Marie Pavlenko a réussi son pari (enfin, si pari il y a eu, c’est juste une supposition). Dans tous les cas, j’ai passé un très agréable moment et l’envie me démange de lire la suite…

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Découvrez aussi L’Autre de Pierre Bottero et La Fille aux licornes de Lenia Major.

Carlos Ruiz Zafon, L’Ombre du vent

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L'Ombre du vent– Jamais je ne m’étais sentie prise, séduite et emportée par une histoire comme celle que racontait ce livre, expliqua Clara. Pour moi, la lecture était une obligation, une sorte de tribut à payer aux professeurs et aux précepteurs sans bien savoir pourquoi. Je ne connaissais pas encore le plaisir de lire, d’ouvrir des portes et d’explorer son âme, de s’abandonner à l’imagination, à la beauté et au mystère de la fiction et du langage. Tout cela est né en moi avec ce roman. As-tu déjà embrasse une fille, Daniel ?

Mon cervelet s’étrangla et ma salive se transforma en sciure de bois.

– Bien sûr, tu es très jeune. Mais c’est la même sensation, cette étincelle de l’inoubliable première fois. Ce monde est un monde de ténèbres, Daniel, et la magie une chose rare. Ce livre m’a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément, me rendre la vue que j’avais perdue. Rien que pour ça, ce roman dont personne n’avait cure a changé ma vie.

Pocket, page 41

Dans une Barcelone où le souvenir des guerres est encore palpable, Daniel et son père se rendent au Cimetière des livres oubliés. Pas de concession à la tradition, le jeune garçon repart avec le volume de son choix sous le bras. Il s’agit de L’Ombre du vent de Juliàn Carax – auteur méconnu et oublié qui a suscité et suscite encore pourtant des passions chez ceux qui le connaissent. Débute alors une chasse à la vérité et à l’histoire. Les vies s’imbriquent et se mêlent, témoignant de toujours plus d’amour et de violence, de luttes collectives et de démons individuels.

À de nombreuses reprises, j’ai eu l’occasion d’entendre le plus grand bien de cet ouvrage de Carlos Ruiz Zafon. Et comme depuis plusieurs mois le livre me faisait de l’œil depuis les présentoirs, je n’ai pas su résister plus longtemps à la tentation. Et j’ai aimé. C’est un savant mélange d’amour des livres et des êtres, d’intrigue, de personnages hauts en couleurs, d’historicité et d’une ambiance à la fois noire et délicieuse. Parfois peut-être on oscille entre fil blanc et tirage de cheveux, mais cette enquête littéraire prétexte à la quête identitaire, servie par une belle écriture, a su me charmer et me ravir.

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Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Le Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepùlveda.