Albert Cohen, Le Livre de ma mère

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Cohen - Le Livre de ma mèreElle n’avait aucun sens de l’ordre et croyait avoir beaucoup d’ordre. Lors d’une de mes visites à Marseille, je lui achetai un dossier alphabétique, lui en expliquant les mystères et que les factures de gaz devaient se mettre sous la lettre G. Elle m’écouta avec une sincérité passionnée et se mit ardemment à classer. Quelques mois plus tard, lors d’une autre visite, je m’aperçus que les factures du gaz étaient sous Z. « Parce que c’est plus commode pour moi, m’expliqua-t-elle, je me rappelle mieux. » Les quittances du loyer n’étaient plus sous L mais avaient émigré sous Y. « Mon enfant, il faut bien mettre quelques chose dans cet Y et d’ailleurs n’y a-t-il pas un Y dans loyer ? » Peu à peu, elle revint à l’ancienne méthode de classement : les feuilles d’impôt retournèrent dans la cheminée, les quittances de loyer sous le bicarbonate de soude, les factures d’électricité à côté de l’eau de Cologne, les comptes de banque dans une enveloppe marquée « Assurance contre l’Incendie » et les ordonnances de médecin dans le pavillon du vieux gramophone. Comme je faisais allusion à ce désordre revenu, elle eut un sourire d’enfant coupable. « Tout cet ordre, me dit-elle, les yeux baissés, ça m’embrouillait. Mais si tu veux, je recommencerai à classer. » Je t’envoie un baiser dans la nuit, toi à travers les étoiles.

Folio, pages 64-65

Il a déjà été dit de nombreuses fois qu’avec Le Livre de ma mère, Albert Cohen avait signé la plus belle histoire d’amour. Comme dirait l’autre, les superlatifs, c’est pas ce que je préfère. Mais certes, cette œuvre est magnifique. D’une sensibilité profonde, d’un amour précieux, d’une tristesse délicate. Pour ne rien gâcher, les mots sont beaux. Agencés avec poésie, ils nous bercent et nous transportent.

Tendrement, l’auteur relate des souvenirs, ces résurgences du passé à la fois si douces et douloureuses. Les instants sont croqués, et la mère – sa mère – apparait dans toute son humanité, sa plénitude et ses faiblesses. Car il ne s’agit pas là de dresser le tableau d’une femme idéale, imaginaire. Non, bien au contraire. Ce sont ses failles, ses imperfections et ses exagérations qui la rendent si belle. Et qui nous invitent au péché de vie.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Trois fois septembre de Nancy Huston.

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    • J’avoue que, vu le nombre de pages de Belle du seigneur, j’avais envie de commencer par un autre plus court pour voir si j’aimais le style de l’auteur… Après, histoire de ne pas perdre de temps, j’ai quand même acheté les deux d’un coup !

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