Archives Mensuelles: juin 2013

Martin Winckler, La Maladie de Sachs

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Winckler - La Maladie de Sachs– Asseyez-vous.

Tu te diriges vers le bureau, tu t’assieds sur le fauteuil à roulettes. Tu refermes le grand livre rouge ouvert devant toi, tu déplaces un bloc d’ordonnances. Tu pivotes vers moi, tu poses le coude gauche sur le plateau de bois peint, tu lèves les yeux. Tu souris.

– Asseyez-vous, je vous en prie.

Pendant que je m’exécute, tu demandes sur un ton bienveillant :

– Que puis-je faire pour vous ?

Je cherche mes mots.

Folio, pages 21-22

Dans le cabinet du docteur Sachs, les clients défilent. Les uns après les autres, ils égrainent leurs douleurs – toutes différentes, toutes importantes. Ce sont des douleurs du quotidien, des maux courants, et puis, parfois, des maladies plus graves. Sans distinction, il écoute et il soulage. Il fait tout son possible. Sa sincérité pend parfois la forme d’un rachat : une rédemption pour le corps médical sourd à la souffrance, qui souvent soigne – ou tente de soigner – les maladies, mais très rarement les patients. Car plus encore qu’un médecin, il est un soignant.

La Maladie de Sachs est un roman à la deuxième personne. Ce parti pris est puissant et efficace : Bruno Sachs devient une sorte d’alter ego. On ne le connaît que par ce que les autres perçoivent de lui. Mystérieux, il est la source de bien des curiosités. Il ne s’agit cependant pas de nous brandir en modèle ce médecin de campagne consciencieux, ni d’en faire un martyr de la profession. Mais, s’il ne fait pas l’unanimité, il ouvre tout de même bien des perspectives. Et ça fait du bien.

De la médecine, je ne connais ni la théorie ni la pratique. Je ne connais que mon expérience. Et, finalement, c’est déjà beaucoup. Nombreux sont les médecins à oublier qu’ils s’adressent à quelqu’un. Nombreux sont les médecins à oublier de s’adresser à quelqu’un. Avec ses romans, Martin Winckler s’insurge. Et cela fait échos à nos propres souffrances, à l’incompréhension à laquelle on peut se heurter. Encore une fois, ça fait du bien. Et du bien, il n’y en a jamais assez alors… lisez.

Du même auteur, lisez Les Trois Médecins.

Découvrez aussi Dolce Agonia de Nancy Huston et La Fille du docteur Baudoin de Marie-Aude Murail.

Tonino Benacquista, Malavita

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Benacquista - MalavitaLa nuit venait de tomber d’un coup. Le bagout avait fait place à des silences de plus en plus suspects. Belle demanda une dernière fois à être raccompagnée. Les garçons sortirent de la voiture et échangèrent quelques mots à mi-voix. Avec un peu de chance, ils n’auraient pas grand-chose à tenter et tout se déroulerait comme dans un film, un baiser échangé avec la nouvelle, quelques caresses, pourquoi pas, allez savoir comment ça fonctionne. Et si leur escapade tournait court, il serait bien temps de feindre l’innocence. Belle songeait à tout ce qui l’attendait une fois rentrée chez elle : remplir la paperasse pour boucler son dossier, faire la synthèse de son emploi du temps, le confronter à celui de son frère, poser des étiquettes sur ses livres de cours, dresser une liste de tout ce qui lui manquait, la soirée allait s’éterniser. Elle resta adossée à une portière, croisa les bras en attendant que l’un des deux crétins comprenne avant l’autre que la balade était terminée. Avant de se déclarer vaincus, ils firent une dernière tentative d’approche, et l’un des deux hasarda une main sur l’épaule de Belle. Elle lâcha un soupir exaspéré, se pencha pour saisir le manche d’une raquette de tennis sur la banquette arrière et, d’un coup droit parfaitement maîtrisé, fracassa la tranche de la raquette sur le nez du plus entreprenant. L’autre, abasourdi devant un geste aussi spontané et si violent, recula de quelques pas sans pouvoir éviter une sorte de revers lifté qui lui arracha presque l’oreille. Quand ils furent à terre, le visage en sang, Belle s’agenouilla auprès d’eux pour estimer les dégâts avec des gestes d’infirmière. Elle avait retrouvé son innocent sourire et toute sa bienveillance pour l’humanité. En montant dans la voiture, elle se tourna une dernière fois vers eux et dit :

 – Les garçons, si vous vous y prenez comme ça, vous n’arriverez jamais à rien avec les filles.

Folio, pages 49-50

La famille Blake arrive à Cholong. Personne ne les connaît ici et c’est exactement ce qui leur faut. Fred, Maggie, Belle et Warren. Un faux écrivain, une bénévole forcenée, une beauté parfaite et un apprenti maffieux. En apparence une sage famille américaine. En réalité, ils fuient la Cosa Nostra et oscillent entre nostalgie américaine et tentatives d’insertion.

Comme toujours, l’ouvrage de Tonino Benacquista est empreint d’un humour noir et délicieux. Les pages se tournent et persiste cette agréable question : mais qu’est-ce qu’il va bien pouvoir se passer ensuite ? Qu’est-ce qu’il va imaginer ? On ne se demande pas si c’est crédible, on savoure simplement. On lit, on sourit et parfois même on rit. C’est déjanté. Et j’aime ça.

Découvrez aussi Margherita Dolcevita de Stefano Benni et Je ne t’aime pas, Paulus d’Agnès Desarthe.

Monika Feth, Le Cueilleur de fraises

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Feth - Le Cueilleur de fraisesNous étions sur le point de faire peser un sacré poids sur ses épaules. Mais les mères étaient là pour ça, non ? Voilà ce à quoi je réfléchissais tout en composant son numéro.

Dès que j’entendis sa voix, j’eus de nouveau quatre ou cinq ans. Il venait de m’arriver une chose monstrueuse et j’avais besoin d’être consolée.

Ma bouche avait un mal fou à articuler.

Caro. Est. Morte.

La phrase sonnait comme si quelqu’un d’autre l’avait prononcée. Quelqu’un que je ne ferais que citer. Elle n’avait rien à voir avec moi. Ni avec Merle, ni avec Caro.

Pourtant, nous étions bien allées dans cet affreux bâtiment. J’avais vu que Caro était morte. Il me restait à l’accepter.

Black Moon, page 129

Jette a dix-huit ans, elle est belle et sa mère est une auteure de romans policiers à succès. Assoiffée d’indépendance, elle habite avec deux amies : Merle et Caro. La première, fauchée, est une politique engagée, fervente défenseuse des animaux (oui, oui, mon ton est quelque peu sardonique. J’aime toujours quand on nous décrit ces êtres révoltés par le monde. On s’attend à beaucoup de choses, et là, paf ! les animaux. Forcément. C’est politiquement correct. Tout le monde aime les animaux (moi aussi, si, si), mais bon… j’aime bien voir dans un roman pour ado, une ado – justement – qui pousse ses questionnements un peu plus loin. Fin de la digression et de la parenthèse). La seconde fuit une famille maltraitante, se scarifie, change de copain tous les quatre matins et… se fait assassiner. Jette et Merle sont alors bien décidées à retrouver celui qui a fait ça. On suit ensuite les méandres de l’enquête. C’est pas du haut niveau mais c’est sympa.

Au fil des pages, les personnages se donnent la parole. C’est un peu artificiel mais ça fonctionne. L’écriture n’est pas désagréable et ça avance tout seul. Je l’ai lu le temps d’un aller-retour au boulot et d’un Rennes-Paris, le sourire aux lèvres (et pas que moqueur !). Enfin bref, il y a plein d’autres ouvrages que je vous conseillerais avant celui-ci, mais quand même, si vous l’avez dans les mains (ou sous les yeux), allez-y ! C’est toujours plaisant de chercher l’amour pour toujours, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Ou un peu avant.

Découvrez aussi Twilight de Stephenie Meyer et Plus haut que les oiseaux d’Eric Pessan.

Agnès Desarthe, Je ne t’aime pas, Paulus

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Desarthe - Je ne t'aime pas, PaulusPremière solution : je pouvais faire croire à mes parents que j’étais malade et rester au lit toute la journée. Comme j’avais passé l’après-midi à vomir, ils ne seraient pas surpris. L’ennui, c’est que ça ne faisait que repousser le problème de un ou deux jours et surtout, l’ennui – le vrai – c’est qu’on avait une interro de math de neuf à onze et qu’il était hors de question que je rate une interro de math.

Deuxième solution : dès que j’arrivais au lycée, j’allais voir Paulus et lui disais : Excuse moi pour hier. Je t’ai pris pour quelqu’un d’autre. De toute façon, si ça t’a choqué, c’est que t’es vraiment gnangnan, parce que vomir, c’est naturel et c’est bon pour la santé. »

Est-il nécessaire de préciser que cette deuxième solution était encore moins envisageable que la première ? D’abord parce que j’étais beaucoup trop timide pour aller dire un truc pareil à un garçon que je connaissais à peine, ensuite parce que c’est même pas vrai que vomir c’est bon pour la santé, et enfin parce que je serais morte avant d’avoir ouvert la bouche, rien que de croiser son regard – pas seulement parce qu’il avait des yeux pas possibles, mais aussi parce que je m’étais humiliée devant lui.

Troisième solution : je décidais de dormir et je remettais la question au lendemain matin.

Je choisis la troisième solution. Je dois quand même avouer que décider de dormir ne sert à rien, parce que ce n’est pas une question de volonté. Je me souviens que la dernière fois que je regardai mon réveil, il était trois heures cinquante-cinq du matin.

L’École des Loisirs, page 42

Dans un style vif et plein d’humour, Agnès Desarthe raconte les aventures de Julia, une version de l’adolescente tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Dans sa singularité. Quatorze ans, en troisième, trop grande et trop maigre, une « tête » qui adore les maths. Elle se questionne sur la vie que mènent ses parents : leurs réactions improbables, leurs choix incompréhensibles, leur ignorance. Julia s’interroge sur ça et sur le reste. Enfin, sur Paulus (« l’hommus le plus beau-us du monde-us »).

Entre sa (toute) petite sœur Judith et sa meilleure amie Johana, sa mère ancienne mannequin et son père nouvellement au chômage, Julia se sent parfois bien mal accompagnée. Personne pour comprendre le malaise dans lequel la met le prétendu amour de Paulus. Car qui pourrait bien tomber amoureux d’elle ?

Sous la plume de l’auteure, les personnages prennent vie dans un environnement familier, chacun doté d’un caractère bien trempé, tous attachants à leur manière. L’esprit affûté de Julia donne le sourire et ses raisonnements et réactions parfois rocambolesques sont parfaitement délicieux.

 De la même auteure, lisez Le Remplaçant, Ce qui est arrivé aux Kempinski, Poète maudit, Naissances et Une partie de chasse.

Découvrez aussi La Fille du docteur Baudoin de Marie-Aude Murail et E = mc², mon amour de Patrick Cauvin.

Marie-Aude Murail, La Fille du docteur Baudoin

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Murail - La Fille du docteur BaudoinCe même samedi, Violaine avait décidé de se lever dès que ses parents auraient dégagé le terrain. Mais elle entendit la porte d’entrée se refermer sur eux et resta couchée en chien de fusil, tiraillée entre faim et nausée. Même l’envie d’uriner, qui la faisait de nouveau souffrir, ne pouvait la forcer à quitter son lit. Elle n’arrivait pas à croire à ce qui lui arrivait. Il y avait une monstrueuse disproportion entre ces dix minutes passées sur un lit avec D. et ce ventre qui se profilait à l’horizon. C’était insensé. Elle hurlait intérieurement : en plus, à dix-sept ans, non ! Non mais si. C’était impossible mais c’était là. Elle en était terrassée.

L’Ecole des Loisirs, page 61

Rue-du-château-des-rentiers se trouve un cabinet médical. Y défilent de nombreux anonymes, des êtres à la recherche d’une écoute attentive, de conseils avisés ou d’une présence rassurante. Le docteur Baudoin, usé par sa vie, malmène ses clients et distribue pilules et analyses à tour de bras. Le jeune Vianney Chasseloup, en revanche, dispense une attention à chacun de ses patients, chacune de ces personnes qui viennent le voir pour améliorer leur quotidien.

Un peu plus loin, le Planning Familial : la contraception, la grossesse, l’avortement. Un lieu où poser ses questions. Annie et Vianney accompagnent toutes celles qui se présentent et leur demandent leur aide. C’est le cas de Violaine, la fille du docteur Baudoin.

Marie-Aude Murail interroge ici le milieu médical, de plus en plus en prise au pouvoir des représentants, qui se fait bien souvent le jeu de l’argent. Elle traite la question de l’avortement avec un immense respect pour les femmes, sans jamais juger. Sous couvert d’une histoire de famille et de la naissance d’un bel amour, l’auteure dénonce les mauvais traitements psychologiques infligés par les docteurs à leurs patients. Mais sans condescendance et avec un humour persistant.

Découvrez aussi Le Garçon bientôt oublié de Jean-Noël Sciarini et Le Choeur des femmes de Martin Winckler (chronique à venir, mais n’attendez pas pour le lire !).

Antoine Choplin, La Nuit tombée

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Choplin - La Nuit tombéeIl y a, dans le sombre des lieux, de curieuses trouées.

Vers le haut, des fragments de ciel étoilé se faufilent parmi les frondaisons et c’est comme si l’univers dégringolait jusque-là pour se mettre à exister pour de bon, presque à portée de main.

Il faut un regard long et opiniâtre pour retrouver le jeu des profondeurs, éclatant soudain à la conscience, le temps d’une seconde à peine, comme en une bouffée de saveur.

Et il y a de l’inconfort dans ce vertige.

Gouri, le regard long et opiniâtre levé vers les bribes de ciel.

Son corps entier frissonne.

À cause, peut-être des solitudes amoncelées.

Emboîtées comme des poupées gigognes. La sienne propre à Gouri, d’homme singulier ; celle de cette zone maudite, ce trou noir du monde ; celle aussi de son espèce, humaine, et de son vaisseau terrestre qui s’est fichu là, au cœur de l’immensité.

La fosse aux ours, pages 110-111

Gouri s’en va, une remorque bringuebalante artisanalement attachée à sa moto. Il revient sur ses pas, sur ce fragment qu’était sa vie. La route nous paraît longue. C’est loin, là-bas. Toujours tout droit, de l’autre côté du pont.

Exilé à Kiev après la tragédie tchernobylienne, Gouri tient encore sur ses jambes, ses deux mains sont fonctionnelles. Ce n’est pas le cas de sa fille Ksenia ni de son ami Iakov. Ni de tant d’autres. La peau se délite, les maisons sont pillées et les personnalités sont amochées.

La Nuit tombée est un de ces romans qui marquent, qui laissent une empreinte froide mais précieuse. Avec une sobriété implacable et effrayante, Antoine Choplin parvient à nous faire ressentir toute l’horreur de la catastrophe, ce vide miséreux qui s’est installé. L’exil forcé, la maladie, la désertion. Le silence en est le point culminant et l’ultime coup qui nous est porté.

Du même auteur, lisez Quelques jours dans la vie Tomas Kusar.

Découvrez aussi Le Remplaçant d’Agnès Desarthe et Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome.

Maëlle Fierpied, Chroniques de l’université invisible

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Fierpied - Chroniques de l'université invisibeJe me retrouvais seule avec mes réflexions. Alors comme ça, je pouvais faire bouger des trucs ? Je m’assis à même le plancher et me tournai vers la corbeille qui débordait de boules de papier chiffonné. J’en choisis une et tentai de reproduire ce que j’avais fait avec sa jumelle.

Bouge, bouge, lui disais-je.

Mais la boulette restait obstinément immobile.

Mais bouge, saleté de boule de papier débile !

Je sentis un minuscule fil de puissance partir de moi pour aller frapper la boulette. Celle-ci eut un léger balancement, puis plus rien. Je commençais à comprendre. Ça ne venait pas que de la tête mais de tout mon corps. Comme quand on est en colère et que le corps le devient aussi. Il fallait le vouloir non seulement avec son esprit mais aussi dans toutes les fibres de son être.

L’Ecole des Loisirs, page 116

Mélusine est télépathe. Lire les pensées des autres, c’est tout naturel pour elle. Et si la plupart du temps c’est fatigant, ça peut aussi se révéler pratique en contrôle de français…

Framboise est télékinésiste. Depuis petite elle accumule les catastrophes, mais s’en sort toujours indemne, contrairement aux autres. À défaut de savoir éviter les murs, c’est toujours utile de pouvoir faire dévier un couteau au dernier moment…

Tristan est lui aussi télépathe et maîtrise déjà bien l’art de la persuasion. Amnésique, il se sert de son pouvoir pour voler. Excusez l’erreur : pour inciter les autres à lui donner ce qu’il veut.

Sans l’avoir choisi, ces trois-là sont recrutés par l’Université. L’idée est de leur apprendre à contrôler leur pouvoir. Ou d’en faire des petits soldats ?

C’est avec un grand plaisir que j’ai dévoré les Chroniques de l’université invisible. Cet ouvrage fantastique se démarque de la production actuelle du genre : il revisite le mythe du vampire tout en échappant à l’influence américaine. Style et humour sont au rendez-vous et, si le scénario aurait pu être mieux mené, l’auteure parvient tout de même à nous tenir en haleine tout au long de l’ouvrage. C’est peut-être là la faiblesse du livre :  un suspens réussi mais avec une chute peut-être un peu décevante. Je conseille tout de même, ne serait-ce que pour le personnage de Framboise, un personnage haut en couleurs – eh oui, j’ai un petit faible pour elle, peut-être parce qu’elle a du mal à mettre un pied devant l’autre sans trébucher…

Découvrez aussi La Fille aux licornes de Lenia Major et Margherita Dolcevita de Stefano Benni.